Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le chemin et le cheminement
Comme les poètes ont toujours raison, disait Aragon, c’est un autre poète, Manuel Machado, qui prévient le voyageur-arpenteur des sentiers abrupts de la pensée : "Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant."
Il est réconfortant, lorsque l’on s’est souvent désolé de la carence en librairies dans la capitale du pays, de voir s’ouvrir la porte d’un nouvel espace dédié aux livres. Sise dans le quartier de l’Agdal, la dénommée librairie "Livre moi", dont la sœur aînée a été inaugurée il y longtemps à Casablanca, organise mensuellement des rencontres avec des auteurs d’ici ou d’ailleurs.
La dernière en date a été consacrée aux deux derniers ouvrages de l’écrivain Driss Ksikess. Mais comme on a confié le rôle de modérateur de cette rencontre à l’auteur de ces lignes (peut-être en sa qualité de chroniqueur qui sévit dans ce journal), ce dernier, c’est-à-dire le chroniqueur que je suis, est un tantinet gêné aux entournures pour rendre compte ici même de cette activité.
Longtemps je me suis senti embarrassé par cet exercice qui consiste à présenter un livre ou un film à un public où se mêlent ceux ou celles qui l’avaient déjà lu, vu ou en ont eu simplement connaissance, et puis les autres.
Pourtant, il fut un temps où, malgré la rareté des productions culturelles, des lieux et espaces qui les accueillaient, la méfiance des autorités envers des activités et rassemblements culturels et le flicage de leur "encadrage", nous nous précipitions pour y assister en nous félicitant lorsqu’elles se prolongeaient parfois même tard dans la nuit.
Avec le temps, les choses de la culture, les débats autour des livres et des films se sont raréfiés. Les revues, les pages et suppléments culturels qui relayaient et touillaient le maigre bouillon de culture qui était servi ont disparu peu à peu, cédant la place à d’autres rubriques jugées plus "rentables" ou plus "utiles".
Des salles de cinéma ont connu un déclin avant de disparaître l’une après l’autre, suivies par la disparition de librairies, le tout remplacé par des cafés, mahlabate et autres magasins de fringues.
La culture, disait l’autre, est ce qui reste lorsque l’on a tout oublié. Il reste, et c’est heureux, ce que les gens n’ont pas oublié. Enfin pas tout. En effet, on constate depuis peu un regain d’activités culturelles, comme le frémissement d’un désir de culture qui gagne doucement du terrain sur le désert de l’inculture. Dans l’édition comme au cinéma, mais hélas pas encore au théâtre et dans d’autres arts vivants.
Après cet incipit digressif et nostalgique, mais guère mélancolique, pour évoquer un temps passé, revenons à la tentative de description de la gêne du chroniqueur en modérateur désigné. D’abord, qu’est-ce qu’un modérateur ? En général, c’est celui qui règle ou tempère un débat ou une discussion. Mais en l’occurrence, par cette soirée frisquette au sein de cette petite librairie de l’Agdal, l’ambiance était chaleureuse et amicale.
L’assistance composée d’une trentaine de personnes – dont de bons amis perdus de vue et revus avec joie – était présente pour rencontrer, écouter et éventuellement se faire dédicacer les deux livres de Driss Ksikess. Il n’eut donc point besoin de modérer quoique ce fût, pas même la discussion avec l’auteur et la séquence de questions-réponses qui a suivi la présentation d’un roman, La texture du chaos (éditions Le Fennec, 2022, 290 p.) et un essai Les sentiers de l’indiscipline (éditions En Toutes Lettres, 2021, 314 p.).
Bref, le modérateur n’avait que son trac à modérer, ainsi que l’émotion perdue et retrouvée qui le submergea, lui rappelant le bon vieux temps des soirées interminables et enfumées où l’on présentait pour la énième fois le même roman du même auteur et avec le même plaisir mais toujours renouvelé. Il restait alors au modérateur à surmonter le difficile passage de la présentation d’une fiction à celle d’une non-fiction ; d’un roman au titre tellurique et tonitruant sur la ville de Casablanca, Texture du chaos, à un essai dont l’intitulé vagabond invite à cheminer et à "faire un pas de côté" sur "les sentiers de l’indiscipline".
Si le roman se lit comme une fable aux relents dystopiques sur une ville dont la sédimentation de son histoire raconte la chronique annoncée de son chaos, l’essai mélange savamment plusieurs genres où le vade-mecum de plusieurs lectures côtoie le carnet de voyage, l’analyse et l’incise autobiographique, le tout lié par le fil rouge et ténu d’un concept difficile à appréhender, celui de l’indiscipline.
La présentation de l’essai a été suivie par une amicale et intelligente discussion sur l’indiscipline comme moyen de déserter les chemins battus de la pensée et quitter les voies balisées de l’idéologie. Finalement, en empruntant les sentiers de l’indiscipline, ces chemins de traverse, ce n’est pas le chemin qui compte, mais le cheminement. Et comme les poètes ont toujours raison, disait Aragon, c’est un autre poète, Manuel Machado, qui prévient le voyageur-arpenteur des sentiers abrupts de la pensée : "Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant."
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