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Mohamed Oubenal

Chercheur en sociologie à l'IRCAM

Langue et ⴽulture amaⵣighes. De l’intercompréhension entre locuteurs amaⵣighes

Le 17 janvier 2023 à 11h20

Modifié 17 janvier 2023 à 11h56

Lorsqu’on traite de la question de la langue amazighe, une opinion très répandue, y compris parmi ceux qui pratiquent l’une des variantes de cette langue, est de considérer qu’il y a trois dialectes et non pas une langue. Or, l'examen des propriétés linguistiques, de la manière la plus objective possible, montre une grande ressemblance. Analyse.

Lorsqu’on traite de la question de la langue amazighe, une opinion très répandue, y compris parmi ceux qui pratiquent l’une des variantes de cette langue, est de considérer qu’il y a trois dialectes et non pas une langue. Cette opinion part d’une observation qui consiste à dire, par exemple, qu’une personne qui maîtrise tachelhit du Sous n’arriverait pas à communiquer dans son parler avec une autre personne qui parle tamazight du Rif.

Dans un premier temps, il faut distinguer entre les propriétés linguistiques de ces deux parlers et l’intercompréhension entre les locuteurs de ces parlers (ce livre pour une présentation plus détaillées des propriétés phonétiques et syntaxiques de la langue amazighe).

Lorsqu’on analyse les propriétés linguistiques, de la manière la plus objective possible, on retrouve une grande ressemblance entre les deux parlers exceptés des différences telles que le fait que ⴳ [ݣ] et le ⴽ [K] en tassoussit deviennent respectivement ⵊ [J] et ⵛ [Ch] en tarifit.

« Le ciel » se dit inna quand on est chez les imai[gh]n originaire du Sous et ijnna chez les rifains. De même, « le soleil » se dit tafoukt lorsqu’on est à Tiznit et tfoucht si on se trouve à Al Hoceima. Il y a bien sûr un lexique différent qu’on apprend au fur et à mesure pour enrichir notre vocabulaire comme lorsqu’on dit a[gh]aras ainsi que ⴱ[b]ahra chez les issoussiyn et a[b]rid ainsi que aⵟⵟ[TT]as chez les irifiyn pour signifier respectivement « la route » et « beaucoup ».

Pour ce qui est de l’intercompréhension orale, je voudrais signaler l’importance de l’écoute régulière où les médias publics peuvent jouer un rôle important. Pour permettre à un lectorat non amazighophone de saisir l’importance de l’écoute régulière pour l’intercompréhension, je vais partir de certains exemples liés aux parlers marocains darija.s.

Un locuteur qui ne pratique que la darija dominante à Casablanca ou à Rabat peut avoir du mal à comprendre une discussion entre un groupe de djelbli.s qui utilisent la variante darija des jebala[1]. Le parler djebli, influencé par les parlers amazighs du nord et par l’espagnol, comporte non seulement des termes différents (stito pour dire « petit », âyel pour dire « enfant », djaâd pour dire carotte, taraza pour dire « chapeau de paille ») mais se caractérise surtout par une intonation spécifique.

Depuis les années 1990, le parler djebli a été rendu accessible à un public marocain plus large grâce à la diffusion, sur la télévision marocaine, de films et téléfilms comportant les variantes chamali de la darija qu’on retrouve dans des villes du Nord comme Tanja, Titawen, Chaouen, Qsar Lekbir, Assilah (Zayla), Lâraych et Wazzan.

L’intercompréhension entre les variantes amazighes pourrait donc être renforcée grâce à une plus grande présence dans les médias qui permettrait aux différents locuteurs de s’entendre parler. Certaines initiatives ont commencé à émerger comme l’émission matinale de la radio tamazight avec des animateurs pratiquant les trois variantes mais des efforts plus soutenus peuvent être déployés par les chaînes de télévision grand public, notamment 2M et Al Oula, lors des heures de pic d’audience.

Le rôle de l’école

La concrétisation du caractère officiel de la langue amazighe pourrait également permettre au public non amaⵣiⵖophone de progressivement participer à cet effort d’intercompréhension. La généralisation de l’enseignement de la langue amaⵣiⵖe dans le primaire pourrait ainsi fournir aux enfants scolarisés les outils nécessaires pour décrypter l’écrit et les parlers amaⵣiⵖ. Cet enseignement souffre de plusieurs idées préconçues.

Certaines personnes croient que les enfants acquièrent une langue standardisée créée en laboratoire et qui serait déconnectée des parlers utilisés concrètement par les amaⵣiⵖophones. Or dans la réalité, la conception du manuel de la première année du primaire est faite de telle sorte que l’enseignant puisse mobiliser un lexique imprégné par la variante dominante de la plupart des enfants qu’il a en classe. 

Un enseignant de la langue amazighe à Al Hoceima, par exemple, va utiliser la partie du manuel (les trois variantes sont distinguées par des couleurs différentes) qui utilise un lexique imprégné par la variante tarifit. Lorsque l’enfant passe à des niveaux supérieurs, son lexique local est enrichi par des termes amaⵣiⵖs provenant d’autres régions pour, à la fois, permettre l’intercompréhension et enrichir son vocabulaire. Ajoutons à cela le fait que les concepteurs des manuels ont privilégié les termes en darija ayant une origine amazighe tels que acherjem/aSRZm (fenêtre), tassarout (clé). Pour ce qui est des termes qui n’existent pas dans les variantes, les mots sont souvent dérivés, lorsque c’est possible, de termes existants. Par exemple, le terme « avion » est dérivé, comme pour l’arabe classique, du verbe « voler » qui se dit en tamazight ayl (ⴰⵢⵍdans la forme nominative ce qui donne t-ayl-alt (ⵜⴰⵢⵍⴰⵍⵜ). De même, le terme « lunettes » est dérivé du verbe « regarder » qui se dit en tamazight smaqql (ⵙⵎⴰⵇⵇⵍ) dans la forme nominative plurielle qui donne ti-smaqqal-in (ⵜⵉⵙⵎⴰⵇⵇⴰⵍⵉⵏ).

L’apprentissage du tifinagh et de l’amazighe à l’école pour les élèves et par d’autres initiatives destinées aux adultes (Livre d’apprentissage, vidéo sur youtube, MOOC, etc)[2] va ouvrir de nouvelles perspectives d’intercompréhension. En effet, l’écrit permet d’atténuer les différences de prononciation, d’unifier le système de transcription et la morphologie et de réduire les difficultés qui apparaissent lorsqu’un locuteur parle rapidement ou déforme les mots. L’écriture permet donc de décortiquer la phrase permettant ainsi de mettre en évidence l’unité syntaxique de l’amazighe. Ainsi pour demander à une personne « comment vas-tu ?» un écrivain rifain peut écrire ⵎⴰⵎⵛ ⵜⴳⵉⵜ ? (mamch tgit ?) ce qui peut être compréhensible pour un lecteur assoussi qui est habitué à la forme ⵎⴰⵎⵏⴽ ⵜⴳⵉⵜ ? (mamnk tgit ?). Alors que si la phrase est prononcée rapidement avec une intonation particulière elle peut ne pas être comprise.

Promouvoir la culture locale

L’apprentissage de l’amazighe permettra à un nombre plus important de Marocains non seulement de découvrir la richesse de leur langue mais aussi de comprendre les toponymes de leur territoire. En plus des milliers de villages qui portent des noms amazighs, je donnerais ici l’exemple de quelques villes importantes.

Tétouan qui est appelé localement tiTTawin (ⵜⵉⵟⵟⴰⵡⵉⵏ) signifie les « yeux » et, par extension de sens, les sources d’eau qui entourent la ville. La ville de tiTT Mllil (ⵜⵉⵟⵟ ⵎⵍⵍⵉⵍ) à côté de Casablanca signifie également source blanche (umlil voulant dire blanc en amazighe). Dans le Moyen-Atlas, la ville d’Ifrane (ⵉⴼⵔⴰⵏ) a probablement été appelée ainsi parce qu’il existait des grottes à cet endroit puisque le terme ifri (ⵉⴼⵔⵉ) veut dire « grotte » et son pluriel est utilisé pour désigner la ville. La ville d’Imzouren (ⵉⵎⵣⵓⵔⵏ) située dans le Rif est le pluriel du terme amzour (ⴰⵎⵣⵓⵔ) qui veut dire « tresse de cheveux ». La ville de Chaouen est une déformation du terme amazighe ichaouen (ⵉⵛⴰⵡⵏ) en tarifit (iskaouen dans d’autres variantes) qui veut dire « les cornes ». Chez les Ait Iznassen, la ville de Berkane tire son nom de aberkan (ⴰⴱⵔⴽⴰⵏ) qui signifie noir. Dans la région du Sous, Agadir (ⴰⴳⴰⴷⵉⵔ) comportait probablement un ancien grenier collectif d’où son nom actuel. Le nom de Marrakech, l’ancienne capitale impériale des Almoravides et des Almohades, serait une déformation du terme Amour n wakouch (ⴰⵎⵓⵔ ⵏ ⵡⴰⴽⵓⵛ) qui signifie « pays de Dieu ».

La langue et la culture amazighes peuvent également être un vecteur de développement ce qui permettrait de joindre le souci « identitaire » à l’impératif « économique ». Il s’agirait ainsi de développer un tourisme à fort ancrage culturel en mettant en évidence la spécificité de chaque terroir doté de lieux de mémoire et de circuits culturels riches. Des centres locaux de la culture amazighe peuvent être installés dans différentes communes du Maroc. Ces centres seraient le lieu d’apprentissage de la langue amazighe pour les adultes de façon ludique en utilisant, entre autres, les chansons du répertoire local.

Les centres peuvent proposer des stages de formation destinés aux artistes et mélomanes pour apprendre les mélodies amazighes et le maniement des instruments de musique ainsi que la fabrication artisanale des habits et objets (costume de danse, instrument de musique, etc.). Ces centres peuvent aussi servir de lieu de transmission et d’acquisition du savoir-faire culinaire et artisanal local (tapis, poterie, broderie, bijoux, etc.) en lien avec le système de formation professionnelle. Certaines initiatives de création d’un écosystème autour de la valorisation de la culture locale amazighe ont d’ailleurs déjà vu le jour. L’exemple des projets réalisés dans le Ksar Ait Benhaddou est intéressant. Ils permettent de collecter et de faire vivre les chants, les contes et les récits dans la maison de l’oralité tout en étant adossés à un salon de thé tenu par les femmes de la région ainsi qu’une programmation de visites thématiques où l’accompagnement est effectué par des guides locaux.

Enfin, dans un contexte mondialisé où le capital circule pour maximiser le profit, il est important d’encourager une industrie difficilement délocalisable. Cela passerait par la promotion de secteurs stratégiques non transférables à l’étranger comme l’agro-alimentaire et l’énergie. Mais l’apprentissage et la transmission des savoirs au sein de ces secteurs s’appuieraient sur les connaissances et les langues locales. Celles-ci constitueraient à la fois des barrières non tarifaires à l’entrée et permettraient surtout d’ancrer ces secteurs dans leur environnement local. Il s’agit, par exemple, de réfléchir au développement de la chaîne de l’argan de la cueillette à la mise en place d’une industrie biotechnologique en collaboration avec les centres de recherche et les habitants organisés dans des institutions locales de ljmaât n’oudouar et dans des coopératives de production.


[1] Il peut même être difficile pour un darijophone urbain de comprendre des discussions entre des villageois à quelques kilomètres de Casablanca (Oulad Said, Beni Meskine) ou de Rabat (Zair, Beni Hssen).

[2] Les adultes non amazighophones peuvent même écrire la darija en utilisant la graphie tifinaghe à la fois pour s’habituer visuellement à la pratiquer et aussi parce qu’elle est adaptée à la phonétique de la darija.

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