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La politique étrangère des Etats-Unis après les élections de mi-mandat

WASHINGTON – La politique étrangère fut la grande absente des élections de mi-mandat aux Etats-Unis. Si l’on parla beaucoup de la caravane de migrants en route depuis l’Amérique centrale et le Mexique vers la frontière, les questions du commerce avec la Chine, de l’Iran, de la Corée du nord et même des subterfuges numériques de la Russie n’attirèrent guère l’attention. Le Parti démocrate ayant regagné la majorité à la Chambre des représentants, la situation devrait changer.  

Le 27 novembre 2018 à 9h08

Un président Trump isolé recourra probablement à une tactique très appréciée des autocrates, toutes catégories confondues: forger des crises en politique étrangère afin de distraire l’opinion publique des problèmes intérieurs. L’obsession de Trump pour les gros titres des médias et sa prétention à les contrôler ne rendent que plus vraisemblable l’intérêt nouveau qu’il risque de trouver, à son gré, aux troubles qui ensanglantent le Moyen-Orient ou à la menace nucléaire nord-coréenne. L’idée de contraindre les démocrates à un choix difficile sur la question russe est également séduisante, car leur fermeté pourrait avoir un prix: entrer dans la course aux armements

Trump peut aussi décider de se servir du Congrès comme faire-valoir en matière de politique étrangère, rejetant les difficultés internationales sur les épaules des législateurs, qui seront alors sommés de trouver les réponses adéquates.

Après tout, dans le jeu à somme nulle – "je gagne-tu perds" – qui résume la vision trumpienne du monde, les échecs du Congrès, dont le président pourrait reporter sur les démocrates la responsabilité, sont presque aussi souhaitables pour la Maison blanche que ses propres succès. La "nouvelle direction" de la Chambre des représentants, qui compte un nombre record de femmes, constitue pour Trump une cible tentante. Tout l’incite à passer le mistigri aux nouveaux élus et à observer en spectateur leurs fiascos.

Dans cette compétition d’un nouveau genre qui consiste à rejeter la faute sur d’autres, la Syrie semble un bon choix. Eliot Engel, le futur président de la commission des affaires étrangères de la Chambre, a déjà fait savoir que les démocrates pourraient chercher à obtenir du Congrès le droit de recourir à la force armée en Syrie. Mais personne, démocrate ou républicain, n’a de stratégie plausible pour mettre un terme à la guerre, ni même pour aider de façon significative les civils syriens; les législateurs ne peuvent se prévaloir que d’une chose: il est devenu risqué, pour le régime de Bachar Al-Assad de faire trop ouvertement usage d’armes chimiques. Quelque décision que prendraient les démocrates, elle serait impopulaire, auprès même de leurs propres électeurs, et ne ferait que détourner l’attention de l’incapacité de Trump à résoudre le problème sur leur propre absence de stratégie.

L’Iran offre une autre opportunité d’infliger aux démocrates des dommages supplémentaires. Trump a mis à exécution la menace, proférée en janvier, de retirer les Etats-Unis de l’accord conclu en 2015 sur le nucléaire iranien – officiellement nommé plan d’action global commun (PAGC) – si le Congrès ne parvenait pas à l’"arranger". Trump voulait surtout être en mesure d’imposer à l’Iran de nouvelles sanctions, ce qu’il a pu faire au début de ce mois. Ces sanctions, a-t-il longtemps soutenu, forceraient l’Iran à négocier. Il n’en a rien été et il n’en sera probablement jamais rien.

Pour amener l’Iran vers la table des négociations et, ce qui est plus important, pour affirmer son autorité et sauver la face, Trump pourrait être tenté d’aviver les tensions, sinon de pousser la république islamique à la confrontation. Auquel cas Engel se verrait éventuellement contraint de se prêter au jeu.

Engel a qualifié l’Iran d’"acteur le plus dangereux" du Moyen-Orient et clamé haut et fort son opposition au PAGC. Quoiqu’il ait soutenu l’accord lorsque celui-ci fut conclu et se soit opposé à sa dénonciation par les Etats-Unis, la présidence pourrait jouer de son opposition affichée envers l’Iran pour le presser d’adopter une attitude plus agressive, au risque, sinon, de passer pour un "faible" en matière de sécurité nationale. La contrepartie en sera sans doute une crise de politique étrangère dont on ne saurait attendre aucun progrès sérieux vers un nouvel accord, mais qui offrira l’opportunité de faire circuler toutes sortes de critiques. 

Les démocrates fournissent aussi à Trump une échappatoire sur la Corée du nord. Au mois de juin dernier, Engel a présenté un projet de législation, intitulé "North Korea Nuclear Baseline Act", qui contraindrait la Maison blanche à communiquer des informations sur l’état du programme nucléaire nord-coréen et à établir des "critères" sur les avancées réalisées en vue de la poursuite des pourparlers. Engel a d’ores et déjà prévenu qu’il demanderait une audition sur les discussions. Tout ce qu’on y dira offrira un excellent prétexte au dirigeant nord-coréen Kim Jong-un pour remettre en cause l’accord de dénucléarisation, déjà fort vague, conclu avec Trump – le président américain, pourrait plaider Kim, n’étant plus un interlocuteur fiable avec un Congrès contre lui.

Il est possible que Trump ait décidé le retrait des Etats-Unis du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), effectué au mois d’octobre, au motif des violations dont les Russes se seraient rendus coupables, en prévision d’une reconquête de la Chambre des représentants par les démocrates et de la force qu’elle leur donnerait concernant l’enquête russe. Signé en 1987 par Ronald Reagan et le dernier dirigeant de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, le FNI faisait obligation aux deux pays de démanteler leurs missiles balistiques terrestres et leurs missiles de croisière de portée intermédiaire. Le retrait des Etats-Unis sonne le départ d’une nouvelle course aux armements.

Trump a déjà plaidé pour une augmentation des dépenses de défense et pour la création d’une "force de l’espace". Tandis que les démocrates feront porter leurs efforts sur l’ingérence russe dans les élections américaines de 2016, sur les liens de Trump avec la Russie et sur le détail de sa conversation à huis-clos avec le président russe Vladimir Poutine, à Helsinki, au mois de juillet, ils seront confrontés à la perspective de devoir accepter l’augmentation des dépenses de défense, au risque d’apparaître hésitants et hypocrites sur la question russe.

Une bonne partie du monde a poussé un soupir de soulagement lorsque les démocrates ont reconquis la Chambre des représentants, car cette victoire fragilisait la ligne de conduite violemment antilibérale adoptée par Trump à l’égard du reste de la communauté internationale et marquait la faiblesse de son slogan: "L’Amérique d’abord."

Mais les démocrates devraient résister au besoin de corriger, ou de tenter de le faire, les torts de Trump tels qu’ils sont perçus. Si la Chambre des représentants dispose du pouvoir suffisant pour s’attirer des ennuis dans le domaine de la politique étrangère, elle en manque, tant pour sortir de cette politique que pour adopter et mettre en œuvre une stratégie cohérente. La meilleure chance des démocrates est de laisser Trump prendre l’initiative en ce qui concerne les affaires internationales, si amère que soit la potion, et de travailler sans relâche à faire respecter l’équilibre des pouvoirs. La surveillance et le porte-monnaie seront leurs plus puissants instruments.

A la fin, Trump aura besoin des démocrates pour l’argent, pour les sanctions, pour voter des accords commerciaux. S’ils jouent correctement leur main, le président sera contraint de négocier avec eux. Dans le cas contraire, ils s’apercevront que Trump a encore du jeu, et beaucoup.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2018

 

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Le 27 novembre 2018 à 9h08

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