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Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

La Ligue des États Arabes, entre déboires et déceptions

Le 21 septembre 2022 à 16h50

Modifié 22 septembre 2022 à 9h20

Le sommet arabe aura-t-il lieu en Algérie le 1er novembre et avec quel agenda ? C’est la question lancinante qu’on se pose chaque jour tant la méfiance est de mise entre Alger et la Ligue arabe. Cette dernière a dû intervenir à plusieurs reprises pour exiger le respect de l’intégrité territoriale des pays membres, et de s’abstenir d’introduire des sujets qui risquent d’aggraver les dissensions comme le retour prématuré de la Syrie de Bachar Al Assad. Jusqu’au bout la diplomatie algérienne a essayé d’imposer son agenda mais sans grand succès.

L’organisation d’un tel sommet n’a jamais été une sinécure pour la ligue arabe. Créée la même année que l’Organisation des Nations Unies en 1945, sous l’impulsion des Britanniques, sept pays arabes décident d’instaurer la Ligue des États arabes, LEA, qu’ils domicilient au Caire. Tous sont à l’époque des monarchies, l’Egypte, l’Arabie-Saoudite, Transjordanie, le Yémen et l’Irak. Seuls la Syrie et le Liban étaient des républiques. Les coups d’Etat qui surviendront dans plusieurs pays allaient vite changer la donne de la ligue.

Ces pays devaient au départ se mettre d’accord sur un pacte qui les unit pour règlementer leur union. Une charte de la ligue est établie à cette fin, composée de 19 articles susceptibles de ne créer aucune dissension. Si la charte de l’ONU contient 110 articles, fruit d’un long processus dont les prémisses se trouvent dans les traités internationaux, celle de la ligue arabe semble bien rachitique pour gérer un monde arabe complexe et difficile à unir. Vingt-deux États y siègent maintenant, représentant 430 millions d’habitants. Le défi est immense.

Les prises du pouvoir par des militaires, en Egypte d’abord par Gamal Abdel Nasser en 1952, puis en Irak, Yémen, Algérie et en Libye, ont fait de cet ensemble, durant les deux premières décennies, une caisse de résonance aux idées socialistes, pro-soviétiques et antioccidentales. Pendant longtemps, les monarchies arabes ont été mises à l’index par les premiers comme des pro-occidentaux et des complices de la situation que vivait le monde arabe.

Réactions aux crises

Il faut attendre la défaite des pays arabes face à Israël en juin 1967, puis la disparition du président égyptien Gamal Abdel Nasser en 1970, pour que la Ligue arabe se libère des diktats des pays dits révolutionnaires. La guerre de ramadan en octobre 1973 puis le renchérissement du prix du pétrole qui s’en est suivi, ont permis aux États monarchiques et pétroliers de prendre la place qui leur revenait de droit au sein de la Ligue arabe.

Les accords de paix signés entre le président égyptien Sadate et Israël en 1978 aboutissent à l’exclusion de l’Égypte de la Ligue, et le transfert du siège à Tunis. Il y restera de 1979 à 1990, permettant à la Tunisie de prendre sa revanche historique sur une Egypte longtemps hostile au président tunisien Habib Bourguiba. Ce dernier était l’ennemi juré de la politique extérieure menée par Gamal Abdel Nasser. Il boudera la ligue pendant trois ans, de 1958 à 1961, puis en 1965, choisissant de s’allier à l’Occident. Il dira au Rais égyptien, l’histoire jugera, et l’avenir nous départagera.

La ligue arabe est depuis ses débuts une machine à réaction par rapport aux grandes crises que traverse le monde arabe. Elle n’a jamais été une force de propositions ou d’initiatives concrètes pour unir ses pays membres et tracer la voie à un monde meilleur où la jeunesse arabe pourrait trouver des raisons d’espérer. Les plus importants sommets de son histoire ont tourné autour des crises en Palestine, au Liban, en Irak, au Koweït, en Syrie ou au Yémen.

C’est ainsi que le sommet de Beyrouth en1956 a été dédié à la condamnation de l’agression tripartite, France-Grande Bretagne-Israël contre l’Egypte. Celui de Khartoum en septembre 1967 en réaction à la guerre de six jours par l’annonce des triples non : pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance et pas de négociation. Le sommet du Caire en septembre 1970 est une réponse à la guerre entre la Jordanie et les fractions palestiniennes, ou le sommet extraordinaire de Riyadh consacré à la guerre civile au Liban.

Presque tous les sommets arabes ont été des réactions à des crises subies. Quand ce n’est pas des conflits interarabes c’est pour apporter un soutien à celui qui se trouve en déliquescence avec l’Occident. C’était le cas du soutien du sommet de Doha en mars 2009 à l’ancien président soudanais Omar Albachir contre l’arrêt de la Cour pénale internationale, ou à Kadhafi lors de la tenue du sommet de Syrte en octobre 2010, quelques mois avant sa chute.

Des résolutions moins contraignantes

Les faiblesses de la Ligue arabe s’expliquent d’une part par les intérêts antagonistes des pays membres, mais aussi par les mécanismes de gestion et de décision dont le système de vote à l’unanimité. Ce principe est difficile à atteindre quand il s’agit des sujets épineux. Souvent la ligue préfère des résolutions moins contraignantes car faciles à adopter. Les pires crises insolubles auxquelles la ligue fait souvent face sont celles entre ses propres membres.

C’est certainement pour dépasser ces blocages que certains pays arabes réclamaient la réforme de la Charte de la ligue. L’Algérie sous l’ère Bouteflika a mené une guerre ouverte contre la mainmise égyptienne sur l’organisation, demandant une présidence tournante et l’introduction d’autres institutions comme la commission Paix et sécurité. Le chef de la diplomatie algérienne Abdelaziz Belkhadem n’a-t-il pas traité la ligue d’annexe du ministère égyptien des affaires étrangères ?

C’est ce même ministre qui déclarait aussi en janvier 2005 : nous ne voulons pas subir le diktat de l’unanimité, nous voulons qu’on maintienne le consensus uniquement pour les questions qui concernent les institutions. Les décisions doivent être prises à la majorité qualifiée pour éviter l’immobilisme de la ligue, a-t-il déclaré. À défaut de changer les dispositions de la charte, Alger a toujours voulu imposer à la ligue une direction tournante pour réduire les liens supposés du secrétaire général avec la diplomatie égyptienne.

Alger joue sa crédibilité

Ce n’était pas la première tentative d’Alger pour faire subir à la ligue ce qu’elle a su, un moment, mener au sein de l’Union-Africaine. L’Egypte, en tant que puissance régionale, a toujours été dans le point de mire de la diplomatie algérienne, soit en soutenant ouvertement l’Éthiopie, ou en s’immisçant dans le dossier libyen si stratégique pour le Caire. Ce n’est pas un hasard si sa volonté de réformes de la charte a été introduite lors du sommet de Tunis en mai 2004 pour être validée lors du sommet l’année suivante à Alger lors du sommet en mars 2005. Tentative restée infructueuse et sans lendemain.

Le 31e sommet de la ligue arabe qui devait se tenir à Alger en mars dernier a été reporté au 1er novembre, pour coïncider avec l’anniversaire du déclenchement de la guerre contre le colonialisme français. La diplomatie algérienne a bataillé pour voir la Syrie réintégrer la ligue, et s’assurer de la présence de Bachar Al Assad au sommet. Peine perdue, car les pays les plus influents ont été réticents à ce retour précipité. De même les liaisons dangereuses que l’Algérie continue d’entretenir avec l’Iran, dont la politique expansionniste inquiète nombre de pays arabes, sont loin d’être apaisées.

Alger qui joue sa crédibilité dans l’organisation de ce sommet arabe, a tout intérêt à ce qu’il se tienne dans des conditions optimales, selon l’agenda de la ligue arabe et non selon ses propres priorités diplomatiques. La rupture de ses relations avec le Maroc en août 2021 est la preuve que ce n’est pas tant l’unité du monde arabe qui l’inspire, mais bien sa propension à imposer sa propre vision aux autres membres de la ligue.

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