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La Chine est en train de perdre la nouvelle guerre froide

HONG KONG – A la suite de la dislocation de l’Union soviétique en 1991, le Parti communiste chinois (PCC) a développé une obsession quant aux raisons qui pouvait expliquer cet événement. Les groupes de réflexion du gouvernement chargés de cette tâche ont essentiellement fait porter le chapeau à Mikhaïl Gorbatchev, le dirigeant réformiste qui n’était simplement pas assez impitoyable pour préserver la cohésion du bloc soviétique. Mais les analystes de l’époque ont également souligné d’autres facteurs importants qui ne semblent pas avoir été pris en compte par les dirigeants chinois actuels.  

Le 12 octobre 2018 à 14h25

Il ne fait aucun doute que le PCC a parfaitement assimilé la première leçon essentielle: de bonnes performances économiques sont indispensables à la légitimité politique. L’acharnement du PCC à stimuler la croissance du PIB au cours des dernières décennies à produit un "miracle économique", avec une envolée du revenu nominal par habitant, de 333 dollars en 1991 à 7.329 dollars l’an dernier. Il s’agit là de l’unique importante raison pour laquelle le PCC est toujours au pouvoir.

Négliger une économie en difficulté n’est toutefois pas, et de loin, la seule erreur commise par les dirigeants soviétiques. Ils furent également entraînés dans une course aux armements, coûteuse et impossible à gagner, avec les Etats-Unis et succombèrent à une démesure impérialiste, investissant des sommes d’argent et des ressources considérables dans des régimes sans réelle valeur stratégique et avec des antécédents notoires de mauvaise gestion économique. Alors que la Chine se dirige vers une nouvelle guerre froide avec les Etats-Unis, le PCC semble prêt à répéter ces mêmes errements catastrophiques.

Les ressources limitées de l'Etat

Il ne semble pas, à première vue, que la Chine ait réellement engagé une course aux armements avec les Etats-Unis. Le budget officiel chinois de la défense de cette année – 175 milliards de dollars environ – ne représente qu’un quart du budget de la défense, 700 milliards de dollars, approuvé par le Congrès américain. Il semble toutefois que les dépenses militaires réelles de la Chine soient bien supérieures au budget officiel: selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, la Chine a consacré quelques 228 milliards à son armée l’an dernier, soit 150% du chiffre officiel de 151 milliards pour 2017.

Dans tous les cas, la question n’est pas tant la quantité d’argent dépensée par la Chine pour son armement que celle de l’augmentation constante des dépenses militaires, qui implique que les autorités chinoises sont prêtes à mener une guerre d’usure avec les Etats-Unis. L’économie chinoise n’est pourtant pas en mesure de générer les ressources qui permettraient le niveau de dépenses nécessaires à une victoire sur ce front.

Si la Chine avait un modèle de croissance durable, à la base d’une économie très performante, elle pourrait se permettre une course aux armements modérée avec les Etats-Unis. Mais elle n’a ni l’un, ni l’autre.

Au niveau macroéconomique, il est attendu que l’économie chinoise continue à se contracter à cause du vieillissement rapide de la population, de niveaux d’endettement élevés, de l’asymétrie des échéances et de l’escalade de la guerre commerciale initiée par les Etats-Unis. Tous ces facteurs grèveront les ressources limitées de l’Etat. Par exemple, l’augmentation du taux de dépendance des personnes âgées entraînera une hausse corollaire des soins de santé et des retraites.

De plus, si l’économie chinoise est bien plus compétitive que ne l’était l’économie soviétique, elle n’enregistre pas, de loin, les mêmes performances que l’économie américaine, principalement à cause du poids persistant des entreprises d’Etat chinoises, qui accaparent la moitié de la totalité des crédits bancaires du pays tout en ne contribuant qu’à hauteur de 20% à la création de valeur ajoutée et des emplois.

Eviter la démesure impérialiste

Le problème pour le PCC est que ces entreprises jouent un rôle fondamental dans le maintien au pouvoir du parti unique, étant utilisées à la fois pour récompenser les comportements loyaux et pour faciliter l’intervention du gouvernement en faveur d’objectifs macroéconomiques officiels. Démanteler ces entreprises surdimensionnées et inefficaces reviendrait ainsi à commettre un suicide politique. D’un autre côté, les préserver ne fera probablement que différer l’inévitable: plus longtemps elles sont autorisées à ponctionner les ressources limitées de l’économie, plus le coût d’une course aux armements avec les Etats-Unis devient inabordable – et plus l’autorité du PCC sera remise en question.

La deuxième leçon que les dirigeants chinois n’ont pas appréciée à sa juste valeur est la nécessité d’éviter la démesure impérialiste. Il y a une décennie environ, lorsque les énormes excédents commerciaux se sont traduits pas de colossales réserves de devises, le gouvernement chinois a entrepris de conclure des engagements coûteux à l’étranger et de subventionner des "alliés" mauvais payeurs.

L’exemple type en est la tant vantée initiative "Route et ceinture", un programme d’un coût de 1.000 milliards de dollars axé sur la construction d’infrastructures, financée par l’emprunt, dans des pays en développement. Malgré des signes précurseurs de difficultés – qui, à la lumière de l’expérience soviétique, devraient inciter le PCC à y réfléchir à deux fois – la Chine semble déterminée à aller de l’avant avec cette initiative que les dirigeants du pays ont qualifié de pilier de leur nouvelle "stratégie globale".

Un autre exemple encore plus déplorable de la démesure impérialiste est l’aide généreuse accordée par la Chine à des pays – du Cambodge au Venezuela en passant par la Russie – qui n’ont pas grand-chose à offrir en retour. Selon le laboratoire de recherche AidData du College of William and Mary, entre 2000 et 2014, le Cambodge, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, Cuba, l’Ethiopie et le Zimbabwe ont ensemble reçus pour 24,4 milliards de dollars de subventions et de prêts bonifiés de la part de la Chine qui, sur la même période a accordé 98,2 milliards de dollars d’aide à l’Angola, au Laos, au Pakistan, à la Russie, au Turkménistan et au Venezuela.

La Chine s’est à présent engagée à fournir 62 milliards de dollars de prêts dans les projets liés au couloir économique sino-pakistanais, un programme qui aidera le Pakistan à faire face à la crise imminente de sa balance des paiements, mais qui videra également les coffres de l’Etat chinois au moment où les mesures commerciales protectionnistes risquent d’empêcher que ceux-ci soient reconstitués.

Comme l’Union soviétique, la Chine paye le prix fort pour quelques pays amis, sans grand avantage en retour, tout en s’enferrant de plus en plus dans une course aux armements qu’elle ne peut assumer. Alors que la guerre froide sino-américaine commence à peine, la Chine est déjà en voie de la perdre.

© Project Syndicate 1995–2018

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Le 12 octobre 2018 à 14h25

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