Gros chagrin d’école
Depuis des décennies, l'école est l'objet d'expérimentations hasardeuses, d'improvisations, de fanfaronnades; s'en suivit la soumission à la voracité du marché qui reproduit les inégalités et les exclusions en les aggravant. Dans cette tribune, Mohamed El Gahs rappelle les fondamentaux de ce que devrait être l'école publique. Car l'école publique marocaine, écrit-il, a surtout besoin d'être restaurée dans ses fondamentaux. A commencer par l'arrêt des expérimentations.
L’école nous échappe, accompagnons son abolition programmée par des incantations de Diafoirus à peine initiées. Des expérimentations hasardeuses, des improvisations qui auraient été risibles si elles n’ajoutaient du désastre au chaos ; des fanfaronnades pathétiques de vacuité autant que révoltantes de cynisme. Le tout se déroule, depuis des décennies, dans une interminable succession de colloques fourre-tout où l’on enfile les lieux communs en guise de théorie et aligne des vœux pieux en matière de recommandations.
Ces comités Théodule dont on ne percera jamais les mystères, pas plus que de pléthore d’impétrants souvent improbables avec le succès que l’on sait et qu’on n'a pas fini de déplorer. Naturellement, au bout de cette chaîne des errements, les échecs s’accumulent en tombereaux de confusion qui viennent ensevelir ce "grand cadavre à la renverse" qu’était l’école publique.
Comment aurait-il pu en être autrement lorsqu’on a décidé de brader la grandeur de la mission fondatrice et fédératrice de la nation, par la connaissance et l’égalité des chances, contre le plat de lentilles empoisonné de la vision comptable, étriquée et de l’abandon du creuset de tout espoir de développement et d’élévation collective ?
Soumission donc à la voracité du marché qui reproduit les inégalités et les exclusions en les aggravant, menace dangereusement la cohésion nationale et perpétue la spirale infernale de nos retards économiques, de nos défaillances et drames sociaux, de notre fragilité démocratique, de nos faiblesses culturelles, de nos vacillements civiques, de notre malaise civilisationnel, de notre trouble existentiel, et, à la fin des fins, de notre capacité à nous forger le grand destin légitime que nous ambitionnons et méritons, pour nos enfants, pour nous et pour la nation.
Las, mesure-t-on encore ce que signifie l’enjeu d’une école publique unique et de qualité pour tous ? Ce n’est pas une opinion et encore moins un champ d’expérimentation pour d’improbables recettes managériales (les fameux cabinets de conseil, d’études, de communication, etc.) le tout ripoliné à la vulgate ultra-libérale et décliné, en Power Point en guise d’argument d’autorité. Non, l’école publique est une question de vie ou de mort d’une nation. Tout ou presque de notre destin individuel et collectif s’y détermine. Les plus grandes dynamiques vertueuses s‘y enclenchent si elles fonctionnent ; les plus funestes désastres s’y préparent lorsqu’elle faillit ou pire, agonise et disparaît dans les faits.
Lire, écrire, compter et penser, ou du moins apprendre à le faire. Qui a dit que quand on ne sait pas comment enseigner, c’est qu’on ne sait pas quoi enseigner ? Derechef : lire, écrire, compter et penser. Voilà le programme, on ne va pas inventer l’école.
Seulement, il y a urgence à rappeler le principe indépassable de l’école : la transmission du savoir, de la connaissance.
Cette mission incombe à des enseignants – maîtres, disait-on plus justement dans le temps – dont c’est la vocation, le métier. Ils sont "prédestinés" et formés pour. Ils sont mandatés par la société afin de transmettre aux élèves (on disait aussi élèves et non "enseignés" : trouvaille du "funeste pédagogisme", qui a un temps pollué l’école avant de disparaître chassé par un sursaut salvateur de la raison ou du simple bon sens). Leur transmettre l’ensemble des savoirs et des connaissances dont on estime l’acquisition par l’enfant nécessaire à son instruction et à son émancipation.
Le maître mot est d’apprendre ce que l’on ne sait pas encore, qu’on doit savoir et que l’on ne saura jamais ailleurs. Apprendre, y compris comment interroger ce que l’on apprend pour l’assimiler.
Cela se fait dans une école, une classe. Où la seule autorité que lui confie sa mission et son savoir est et doit demeurer celle de l’enseignant. Des enseignants.
L’école doit être sanctuarisée, centrée sur sa mission.
À l’école, les élèves sont égaux devant le processus d’apprentissage et de transmission. L’école doit être sanctuarisée, centrée sur sa mission. Aucun bruit des querelles, des agitations, des idéologies, des modes, des prosélytismes sociétaux, des assauts marchands, ne devrait s’y insinuer. Sous quelque prétexte que ce soit. L’autorité pédagogique est seule habilitée à autoriser, ou pas, une éventuelle intervention extérieure dûment justifiée et strictement encadrée, maîtrisée par les enseignants. La sérénité des lieux d’apprentissage, des écoles, est à ce prix qui ne saurait être négociable.
La formation des professeurs, la valorisation de leur statut social et de leur mission, est un préalable. L’amélioration substantielle de leurs conditions de travail va de pair avec le rétablissement de leur autorité pédagogique exclusive au sein d’une école sanctuarisée. On doit leur faire confiance pour mettre en œuvre cette mission cruciale qu’est l’enseignement. Ils savent faire. Encadrés et épaulés par le dispositif pédagogique et administratif adéquat qui devrait participer des mêmes valeurs qui fondent l’école publique nationale.
Or, au cœur de cette exigence primordiale des conditions optimales d’un enseignement performant, se trouve l’état des lieux. L’état matériel des écoles. Outre les normes minimales évidentes qu’exige un lieu où doit se dérouler un exercice aussi fondamental que délicat, l’enseignement, il y a l’âme de ce lieu. Il doit être fonctionnel, accueillant, voire agréable et chaleureux, correctement équipé et bien entretenu, ce qui participe de manière décisive à l ‘opération pédagogique elle-même.
Le respect de l’école et de sa mission est indissociable de l’image et du message que renvoie l’établissement en soi aux élèves et aux professeurs. Mais également au reste de la population. En effet, comment peut-on deviner, respecter, valoriser, une mission aussi noble et vitale que l’enseignement derrière des établissements scolaires délabrés, insalubres, ouverts à tous les vents, si l’on peut dire ?
Pour le dire autrement, l’école doit donner envie d’y aller aux élèves comme aux enseignants et d’y passer le plus de temps possible. Et non l’inverse. L’école, dès son apparence, doit inspirer confiance et respect à la population. Derrière ces murs se passe une chose magique, sérieuse et décisive pour nous, nos enfants, notre nation. Ici, on arme nos enfants, notre avenir, par le savoir et la connaissance pour la plus grande des batailles : la vie.
Lire, écrire, compter et penser. Des enseignants transmettent à des élèves. Cela se fait selon des programmes établis par des spécialistes. Le tout est conçu, encadré, décliné, suivi, évalué par une instance nationale. Éminemment politique puisqu’elle est censée traduire un choix et un besoin de la société toute entière.
Cela se déroule dans des lieux, des établissements dignes de leur mission, du symbole qu’ils doivent représenter et du message qu’ils sont supposés envoyer. Et cela doit être le cas sur tout le territoire national. Avec le savoir, le mot qui devrait être le plus associé à l’école, c'est l'égalité. Le contraire de l’égalité, c’est la discrimination par l’argent, le milieu socio-culturel, la localisation territoriale, etc.
Or la discrimination au départ, l’exclusion au commencement, l’inégalité des chances au début sont dévastatrices et souvent irrattrapables, voire aggravées sans cesse lorsqu’elles frappent au creuset de toutes les espérances qu’est l’école. Or c’est précisément ce péril que l’école publique unique et de qualité pour tous entend conjurer. C’est l'espérance pour tous qu’elle promeut.
Alors, "la réforme en chambre" en fiches "absconses" émaillées de bribes de novlangue "globish", cela eut payé, mais cela n’impressionne plus personne. Ou alors ceux qui le veulent bien par intérêt ou par indifférence.
L’école publique marocaine a surtout besoin d’être restaurée dans ses fondamentaux. Elle a existé et a fait ses preuves. Pourrait-on suggérer qu’on revienne juste à la raison, à la rigueur, à la notion même d’enseignement, aux principes stricts de services publics : instruction, éducation pour tous dans les meilleures conditions possibles.
Des centaines de milliers de femmes et d’hommes, dont c’est le métier et la vocation, le réclament et sont prêts à engager cette sublime bataille de réhabilitation de l’école. Ils savent le faire, ils ont crié leur inquiétude et proclamé leur enthousiasme. Ils tiennent contre vents et marées. Il serait temps de les écouter et de les prendre au sérieux. L’école, c'est eux. Eux d’abord.
Si on arrêtait enfin les expérimentations façon "Bouvard et Pécuchet", ce serait plus qu’une réforme. Une vraie révolution. (
Ni les colifichets, ni les gadgets, ni les usines à gaz "pionnières ou pas", ni les classements mercantiles insignifiants, ni les incantations de com', ni la litanie des chiffres et des pourcentages saisonniers, ni la réunionite aiguë et les images qui vont avec, ni l’importation de pseudo-recettes faisandées à but très lucratif, ne feront jamais une "réforme".
Avec toutes les bonnes intentions du monde dont font preuve certains responsables, une mauvaise idée est une mauvaise idée, même importée et avalisée par telle institution internationale ou tels "experts en expertologie". Ce n’est pas un jugement, c’est un constat. L’impasse dure depuis si longtemps, hélas, qu’il n’est pas question ici d’accabler qui que ce soit. Mais dans l’impasse, la fuite en avant est fortement déconseillée. Souvent, il y a le mur. Alors, si on arrêtait enfin les expérimentations façon "Bouvard et Pécuchet", ce serait plus qu’une réforme. Une vraie révolution. (Ce conseil amical et politique est cadeau !).
Pour le reste, au lieu de nous éterniser au chevet d’une école qui se meurt, essayons, pour une fois, de revenir sur les bancs de l’école (par la pensée bien sûr !). Histoire de la voir telle qu’elle est de l'intérieur avec ceux qui la font. Cela pourrait nous donner des idées. Enfin, une idée aussi proche du réel… Et du possible.
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