Forum de Paris: Redouane Arrach expose les limites du modèle marocain des subventions aux intrants
Le soutien aux intrants a permis d’amortir les chocs sur l’agriculture, mais ses effets pervers apparaissent dans le maraîchage. Le ministère plaide pour des réponses plus ciblées afin de protéger la production sans créer de rente.
L’essentiel :
- En marge de la réunion de printemps du Forum de Paris, Redouane Arrach, secrétaire général du ministère de l'Agriculture, a abordé la crise des intrants et ses répercussions sur le secteur agricole marocain.
- Le modèle de subvention des semences et des engrais a montré ses limites, notamment dans le maraîchage où il alimente l'opportunisme et la tension inflationniste.
- Face aux dérives, le département de l'Agriculture préconise de rompre avec les "solutions faciles".
- Pour combler un financement encore insuffisant, le ministère mise sur les agritech afin de sécuriser l'ensemble de la chaîne de valeur, de l'analyse du sol à la récolte, en passant par l'optimisation des fertilisants et la data analytics appliquée aux traitements, et de dé-risquer ainsi les financements bancaires.
Les détails :
À l'échelle mondiale, le coup d'envoi de la prochaine saison agricole s'annonce sous haute tension. La cherté et la rareté des intrants, provoquées par le blocus d'Ormuz, font planer la menace d'une flambée des prix alimentaires jusque dans l'assiette du consommateur.
Les États-Unis, l'Union européenne et la Chine ont tous pris des mesures pour soutenir leur agriculture face aux conséquences de ce blocus. De son côté, le Maroc, bien que relativement épargné, devrait également subir cette flambée des prix, notamment des produits importés.
En marge de la réunion de printemps du Forum de Paris, Redouane Arrach, secrétaire général du ministère de l'Agriculture, est revenu sur l'impact de cette crise des intrants. L'occasion, pour lui, de détailler la riposte marocaine face à un environnement désormais ultra-volatil.
Arrach : l'équation de la subvention doit être reconsidérée
Pour M. Arrach, les interventions publiques ont permis de contenir l'inflation alimentaire, et ce malgré un secteur sous pression depuis plusieurs années. Sept campagnes de sécheresse successives, puis le conflit russo-ukrainien qui a fait s'envoler le prix des engrais, ont mis l'agriculture à rude épreuve.
Les chiffres traduisent l'ampleur de l'effort. Depuis la pandémie de Covid-19, le Maroc a mobilisé plus de 3 milliards de dollars, en sus des budgets d'investissement consacrés au monde rural et à l'agriculture. Ces 3 milliards correspondent à des transferts directs déployés à travers des programmes d'atténuation des effets de la sécheresse, de sauvegarde du cheptel et d'accompagnement des agriculteurs pour traverser la conjoncture.
Comme la plupart des pays, le Maroc a misé sur la subvention des semences et des engrais, le levier jugé le plus raisonnable pour soutenir son agriculture et, par ricochet, agir sur la disponibilité et les prix des produits agricoles. Mais ce mécanisme a aussi ses revers, prévient le secrétaire général, et le maraîchage en est l'illustration la plus parlante.
"Dans le cas du maraîchage, la subvention crée de l'opportunisme. Lorsqu'on subventionne les semences et les engrais, on finit par alimenter une tension inflationniste : les prix augmentent malgré les aides accordées aux agriculteurs", explique Redouane Arrach.
"Il y a une augmentation de la production, mais pas du fait des agriculteurs : d'autres investisseurs entrent dans le secteur, augmentent les volumes et tirent profit de la subvention", précise M. Arrach.
"Autre observation : pour ces mêmes dispositifs destinés au maraîchage, une part importante de la production se tourne vers l'extérieur, où la demande pour les produits marocains est elle aussi importante", ajoute-t-il.
Comme solution, "l'équation de la subvention doit, à mon avis, être reconsidérée", estime le secrétaire général du ministère de l'Agriculture.
"Il faut l'étudier de près pour éviter les solutions faciles et privilégier les bonnes réponses dans ces situations d'urgence. Il faut également examiner les bonnes pratiques internationales, en tirer les leçons et ce sont autant d'enseignements dont nous devrons tenir compte dans les mesures à venir", conclut-il.
L'agritech, clé du financement agricole
Le baromètre d'investissement Atlas 2026 a reconfirmé une singularité du secteur agricole marocain. C'est l'investissement privé qui tire la croissance, là où de nombreux pays demeurent tributaires de la dépense publique.
L'agriculture représente aujourd'hui 9% du PIB, se rapprochant de l'objectif des 10% fixé par le CAADP. Néanmoins, avec un potentiel de développement financier évalué entre 0,2 et 0,5 milliard de dollars (données du baromètre), le pays dispose encore d'une marge de manœuvre évidente. Un levier qui reste à activer car, en dépit des investissements passés, le secteur souffre toujours d'un déficit de financement.
"Le secteur agricole reste sous-financé, malgré les efforts déployés à travers le soutien à l'investissement, qui en est le moteur et qui a conduit les acteurs privés à s'engager fortement dans le secteur", souligne le secrétaire général du département de l'Agriculture.
"Aujourd'hui, on est en train d'apporter des réponses pour dérisquer le financement aux yeux des banques », poursuit-il.
"L'enjeu est de dé-risquer toute la chaîne de valeur, à partir du sol. C'est à la fois très technique et stratégique. Il faut savoir si le sol est le bon, comment le traiter et l'analyser, quels fertilisants utiliser et comment en optimiser l'emploi grâce aux analyses. Il s'agit aussi de mobiliser la data analytics pour choisir les traitements et les pesticides, de retenir la bonne semence et de déterminer la date de récolte", a-t-il indiqué.
Le ministère mise ainsi sur le développement de l'écosystème des agritech pour résoudre les problématiques du secteur, à travers le pôle digital de l'agriculture, notamment sur la question de l'eau, qui demeure un frein au développement de l'agriculture.
À l'horizon 2030-2033, parallèlement au développement du dessalement, les eaux de surface renouvelables seront majoritairement affectées au secteur agricole, et ce pour renforcer la sécurité alimentaire et la souveraineté à long terme. Parallèlement, le ministère œuvre pour un bilan de mi-étape de la stratégie Generation Green, un bilan capable de dépasser les contraintes actuelles et de tracer la voie du secteur à l'horizon 2030.
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