Des algorithmes et des hommes
Mohamed El Gahs est un humaniste convaincu, un grand pourfendeur du capitalisme et du libéralisme sauvages et sans âme. Homme inquiet, dans cette nouvelle tribune exclusive pour Médias24, il attire l’attention sur ce qu’il considère comme une nouvelle tentative (réussie) pour asservir l’Homme. Bienvenus dans le "féodalisme technologique" et la fin de la vie privée !
Dans l'un de ces éclairs de lucidité, aussi tardif que furtif donc inutile, l’idée commence à prendre forme et on ose même la proclamer : les idéologies totalitaires mortifères et attentatoires à l’essence même de l’humanité ont toujours annoncé, bien à l’avance, clairement et dans les détails, la quintessence funeste de leur projet. Rouge, brun, vert…
On peut décliner l’entièreté des nuances du cercle chromatique, à la manière des commentateurs et des essayistes pontifiants sur le sujet. La seule exactitude demeure le fait que le pire annonce souvent la couleur. Propagande, manipulation, endoctrinement, embrasement avant soumission ou chaos, obligent.
Le "Schmock" du 3ᵉ Reich avait tout annoncé dans son Mein Kampf. Réaction : haussements d’épaules, ricanement général et quelques inquiets vite découragés par l’ambiance du déni général. On connaît la chanson et surtout la suite. D’autres aventures tragiques avant et après, anciennes ou contemporaines, ont pu advenir et continuent de se déployer aujourd’hui grâce à un "esprit munichois" ontologique face aux périls. D’où il ressort que l’histoire ne sert à rien. Du moins sur l’essentiel : "éviter les erreurs du passé", "tirer les leçons", etc.
Un sentiment troublant. Désespérant même. Mais comment le conjurer si l’on n’ose pas en émettre l’hypothèse. Se résoudre enfin à voir ce que l’on voit et agir en conséquence. À commencer par le dire, comme le suggérait Charles Péguy. Pour le formuler autrement : cesser d’avoir des yeux de Chimène pour les totalitarismes qui pointent le nez. Ou plus exactement, les yeux du lièvre hypnotisé, fasciné par la lumière des phares du véhicule qui va bientôt l’écrabouiller.
Malgré les inégalités sociales qu’il génère, la misère, le malheur, l’abrutissement et l’exploitation qu’il engendre, le capitalisme se présente comme "l’état naturel des choses".
Le capitalisme a longtemps échappé à l’infamie d’être identifié comme une dictature. Sa domination, sa toute-puissance, son accaparement des moyens de production, sa confiscation de la plus-value, son contrôle des moyens d’information, c’est-à-dire de la propagande et du façonnement des comportements (désirs, consommation, discours, modes de vie, systèmes politiques), tout cela est enrobé avec une grande subtilité. Malgré les inégalités sociales qu’il génère, la misère, le malheur, l’abrutissement et l’exploitation qu’il engendre, le capitalisme se présente comme "l’état naturel des choses". Naturel et efficace. Heureusement, cela n’a pas empêché les critiques, les oppositions et les projets alternatifs. Notamment humanistes.
Seulement, le capitalisme a muté. De manière accélérée, vertigineuse. Les nouvelles technologies de l’information et l’intelligence artificielle qui vont avec (dont il est le propriétaire exclusif et le maître absolu) ont fait voler en éclats la fameuse subtilité. Hubris ou évolution inéluctable et effroyable de l’idéologie de l’argent et du profit maximum à tout prix comme fin en soi, le capitalisme fait désormais de l’homme sa matière première. L’Homme, ses données, ses désirs, ses sentiments, sa vie privée, ses goûts, ses peurs, ses haines, ses rêves, tout cela constitue des sources inépuisables de profit.
Maintenant, que fait la victime ? L’Homme, en l’occurrence. La proie en somme. Elle fixe les lumières hypnotisantes des phares en attendant le choc imminent et fatal ou elle tente, pour une fois, une sortie ? Ne serait-ce que par instinct de survie.
Des montagnes gigantesques et infinies de fric et de pouvoir planétaire absolu qui s’abattent sur l'essence même d’une humanité hypnotisée, consentante. Pire que la finalité, il y a "l’originalité" effrayante de la méthode. Les Hommes fournissent eux-mêmes leurs données, leur vie, et nourrissent frénétiquement et en permanence la machine infernale qui les broie. Ce puissant outil (réseaux dits sociaux et autres plateformes en tout genre) les tient par une addiction dure et irréversible. Leur mission, leur seule utilité, est de passer le plus de temps possible ligotés à leur prothèse numérique de servitude. Et de nourrir l’ogre en permanence.
On parle déjà "d’économie d’attention". Plus virulent, et peut-être plus juste, de "féodalisme technologique". Plus académique mais néanmoins éloquent, on évoque : le capitalisme algorithmique. Aucune subtilité ne tient. Il faut bien se résoudre à appeler un chat un chat. Et la dérive du capitalisme mondialisé, financier, numérique et technologique, une dictature planétaire. Puisqu’elle-même, comme les autres, annonce la couleur.
Maintenant, que fait la victime ? L’Homme, en l’occurrence. La proie en somme. Elle fixe les lumières hypnotisantes des phares en attendant le choc imminent et fatal ou elle tente, pour une fois, une sortie ? Ne serait-ce que par instinct de survie.
Examinons de plus près l’état des lieux (du crime !), avant liquidation.
Pourtant, l’individu est consentant. Mieux, ou pire, ravi d’être connecté, branché, moderne. Voire "intelligent" ou "augmenté" par ses prothèses numériques, ces indispensables béquilles de la société du néant.
La société marchande de l'hyperconsommation, de l'hypercommunication, a élargi sa frénétique emprise sur l’Homme d’une manière inédite. La révolution a consisté à rendre l’individu consommateur simultanément produit. Aucune de ses activités, aucun de ses désirs n’échappent à une exploitation commerciale systématique et à une échelle planétaire. Sans règles. Sans limites. On ne saurait dresser la liste exhaustive des libertés et des droits ainsi bafoués, piétinés, réduits à néant sur l’autel du profit. Pourtant, l’individu est consentant. Mieux, ou pire, ravi d’être connecté, branché, moderne. Voire "intelligent" ou "augmenté" par ses prothèses numériques, ces indispensables béquilles de la société du néant.
En livrant l’essentiel de son existence à l’indiscrétion mercantile généralisée ; en obéissant servilement aux injonctions interminables de ses maîtres anonymes et à leur dictat de la numérisation de tout et de tous ; en souscrivant à un monde dont il ne comprend pas le fonctionnement et duquel il n’a aucune maîtrise ; ce même individu est persuadé d’être libre. Il a abdiqué sa raison, son libre arbitre, la totalité des droits à la confidentialité inhérente à la condition humaine et que la civilisation a mis tant de temps à consacrer comme des droits humains fondamentaux. De fait, il a renoncé à l’ultime rempart contre les totalitarismes. Au dernier sanctuaire où se construit, se vit, se perpétue l’essence même de l’humanité précisément par la liberté : la défunte et jadis sacro-sainte vie privée.
On ne se soulève pas contre une "tyrannie joyeuse" où s’épanouissent sans entraves les plus bas instincts sous le vernis de la modernité et du progrès.
La servitude volontaire se revendique désormais comme une libération. La soumission du plus grand nombre se veut émancipation. L’uniformisation par l’abrutissement se vit comme transgression. Inutile de préciser que dans un tel état de confusion et de déni, il n’y a plus aucun sursaut à attendre.
On ne se soulève pas contre une "tyrannie joyeuse" où s’épanouissent sans entraves les plus bas instincts sous le vernis de la modernité et du progrès. Et que chacun alimente à tout instant en s’en croyant l’associé ou l’actionnaire, alors qu’il n’est qu’une victime parmi les victimes consentantes qui apportent leur contribution à l’œuvre tragique de l’abolition de l’humanité.
"À l’insu de son plein gré", bien sûr !
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