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Naceureddine Elafrite

Bâtir la sécurité alimentaire durant la pandémie

LONDRES/NAIROBI – Chaque année, neuf millions de personnes dans le monde – l’équivalent de la population de l’Autriche – meurent de faim ou de maladies liées à la faim. La situation est déjà tragique, mais les perturbations provoquées par le Covid-19 sur les chaînes d’approvisionnement alimentaires risquent de multiplier ce chiffre par deux en 2020.

Le 8 mai 2020 à 11h50

C’est le coût caché de la pandémie de Covid-19, et il touchera les plus pauvres et les plus vulnérables. Pour empêcher ces morts évitables, nous devons d’abord comprendre que l’Afrique, l’Asie du Sud et les autres régions pauvres ne peuvent décider de confiner leur population ni chercher à endiguer la maladie en imitant les mesures prises en Occident. Ces pays doivent au contraire trouver leur propre équilibre entre les risques que fait courir le virus et ceux que les moyens mis en œuvre pour le combattre font peser sur les emplois, la subsistance et les vies.

Surtout, la communauté internationale doit malgré cela agir dès maintenant pour maintenir en état de fonctionnement les chaînes d’approvisionnement alimentaires. Faute de quoi, dans les régions les plus pauvres du monde, les effets pervers du remède seront pires que la maladie.

Le Programme alimentaire mondial des Nations Unies (PAM) a identifié 26 pays auxquels la crise du Covid-19 fait courir les plus grands risques d’une aggravation de l’insécurité alimentaire, l’Éthiopie, le Nigéria et le Mozambique comptant, en Afrique, parmi les plus vulnérables. Le PAM estime que dans ces trois pays seulement, 56 millions de personnes (sur une population totale d’environ 334 millions) souffrent déjà de façon chronique de l’insécurité alimentaire. En outre, 1,5 milliard d’enfants de par le monde sont aujourd’hui tenus éloignés des écoles en raison de la pandémie, et 350 millions d’entre eux, dépendent des repas servis à la cantine pour éviter la faim.

Le Covid-19 confronte les pays les plus pauvres à quatre grands défis de sécurité alimentaire.

Pour commencer, les ménages disposent de moins de revenus pour acheter une nourriture de plus en plus chère. La production par habitant en Afrique subsaharienne devrait se contracter de plus de 4 % en 2020 du fait de la pandémie, tandis que les envois d’argent liquide effectués par les Africains travaillant à l’étranger s’effondrent – de 80 % selon un prestataire de services de paiements installé au Royaume-Uni. Une enquête effectuée au Bangladesh montre que les ménages pauvres ont déjà vu leurs revenus chuter dans la proportion vertigineuse de 70 % ; en conséquence de quoi presque la moitié d’entre eux ont aujourd’hui réduit leur consommation alimentaire.

Deuxièmement, cela prend plus de temps et coûte plus cher de transporter des denrées alimentaires. L’activité maritime mondiale a chuté de 25 % durant le premier trimestre 2020, tandis que le coût du fret pour une traversée du Pacifique a triplé au cours du seul mois de mars. Les nouvelles mesures d’hygiène et de distanciation sociale ont accru les délais de passage en douane et de livraison.

Troisièmement, la pandémie perturbe l’offre mondiale de produits agricoles. Le Conseil indien de la recherche agronomique a demandé aux agriculteurs indiens de reporter leur récolte après la fin du confinement, tandis que des pays comme le Vietnam et le Cambodge restreignent les exportations de riz. L’Afrique, avec des importations de riz d’une valeur annuelle de 4,5 milliards de dollars, en est directement affectée.

En outre, l’alimentation devient plus chère à mesure que les pays pauvres éprouvent des difficultés à se procurer des devises pour payer leurs importations. Ainsi les prix du riz ont-ils augmenté de 30 % au Nigéria dans la dernière semaine de mars, en raison notamment de la brusque chute des recettes d’exportations, consécutive à l’effondrement des prix du pétrole.

On constate aussi des désappariements entre l’offre et la demande. Au Royaume-Uni, cinq millions de litres de lait risquent chaque semaine d’être jetés en raison de la réduction de la demande dans la restauration. On pourrait pourtant transformer ces surplus en poudre pour les exporter là où ce lait est nécessaire.

Enfin, le Covid-19 frappe l’agriculture et l’accès aux denrées sur les marchés, tandis que les intrants demeurent rares et que les produits agrochimiques s’accumulent dans les ports et aux contrôles douaniers. La Banque mondiale estime que la diminution de la production agricole en Afrique pourrait dépasser 7 % pour l’année 2020, selon l’ampleur que prendra le ralentissement des échanges.

Face aux difficultés qui s’amoncellent, les gouvernements devraient procéder à des transferts d’argent liquide et sécuriser des canaux de distribution alimentaire pour protéger les populations vulnérables. Il est indispensable que les responsables politiques mettent tout en œuvre pour lever les goulets d’étranglement logistiques qui bloquent les chaînes de valeurs nationales comme internationales, afin que les denrées alimentaires puissent circuler librement à l’intérieur et à l’extérieur des frontières. En outre, c’est en investissant dès maintenant dans la saison des semences et en accélérant l’adoption par les agricultures nationales de solutions technologiques qu’on pourra réduire les dépendances aux importations alimentaires.

Au niveau mondial, quatre types d’action s’imposent. 

La communauté internationale doit premièrement augmenter le financement des mesures d’aide alimentaire et de protection sociale. Ce soutien doit se manifester rapidement, faute de quoi les factures ultérieures s’élèveront, à mesure que la famine se répandra et que la viabilité des systèmes agricoles sera menacée.

La deuxième priorité est d’investir dans la production agricole locale. Les perturbations imposées aux systèmes locaux et régionaux de production alimentaire doivent être calmées sans tarder, avant le moment critique des semences en particulier, lorsque la distribution d’intrants, notamment d’engrais, est indispensable. D’autres investissements devraient aider les pays les plus pauvres à constituer des réserves stratégiques alimentaires pour trois mois, comme l’a récemment recommandé l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (Alliance for a Green Revolution in Africa – AGRA). En soutenant par ailleurs les systèmes de marché des produits agricoles alimentaires et non alimentaires, nous renforcerons la résilience des pays les plus pauvres.

Troisièmement, nous devons limiter les perturbations que vont connaître les chaînes d’approvisionnement alimentaires et agricoles en soutenant les plateformes logistiques régionales et locales. Le PAM est le mieux placé pour coordonner ces plateformes et il a besoin, dans les plus brefs délais, de 350 millions de dollars pour cette mission. La somme n’est pas énorme, et permettra d’assurer que les denrées alimentaires parviennent rapidement où elles sont le plus nécessaires.

Enfin, nous devons encourager le secteur privé à financer la transformation des produits agricoles et les entreprises agrotechnologiques. Des ressources doivent rapidement être dirigées vers les nouvelles possibilités d’investissement qui résultent de la pandémie, en faveur, notamment, de solutions innovantes pour les chaînes de valeur. Le soutien au commerce en ligne et aux plateformes de marché en ligne dans les pays en développement compte parmi les priorités – surtout en Afrique – où les activités de transformation alimentaire doivent être également accompagnées.

Le voyage de commerce, l’organisation des lieux de travail et bien d’autres aspects de la vie des entreprises sont déjà affectés par le Covid-19. La pandémie crée l’opportunité de transformer aussi les systèmes alimentaires. Le nouveau partenariat scellé au Kenya entre le site de vente en ligne Jumia and Twiga et une plateforme électronique dédiée aux agriculteurs locaux offre un excellent exemple de ce qui peut être fait.

La protection des chaînes d’approvisionnement alimentaires est l’élément manquant, pourtant vital, d’une stratégie efficace contre le Covid-19. Si les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont énormes, ils peuvent être résolus grâce à des partenariats tissés à l’échelle mondiale et notamment entre le secteur privé, les pouvoirs publics, les banques de développement, les ONG et les organisations d’agriculteurs. Mais ces solutions doivent être mises en œuvre rapidement si nous voulons empêcher une catastrophe alimentaire dans les pays en développement.

Traduit de l’anglais par François Boisivon
Tony Blair, Premier ministre du Royaume-Uni de 1997 à 2007, est président de l’Institute for Global Change. Agnes Kalibata est l’envoyée spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour le sommet des systèmes alimentaires de 2021.
© Project Syndicate 1995–2020

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Le 8 mai 2020 à 11h50

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