Déficit budgétaire 2026 : le Maroc peut-il tenir les 3% ?
Malgré le choc énergétique, la hausse des dépenses sociales et salariales et l’accélération de l’investissement public, le gouvernement maintient son objectif de ramener le déficit budgétaire à 3% du PIB en 2026. La cible est comptablement atteignable. Reste à savoir si cet ajustement repose sur des bases solides et durables.
L'essentiel
- Le gouvernement maintient l’objectif de ramener le déficit budgétaire à 3% du PIB en 2026, malgré la hausse des dépenses sociales, salariales, énergétiques et d’investissement.
- À fin juin, l’amélioration du déficit global repose largement sur l’excédent provisoire des comptes spéciaux du Trésor. Hors CST, le solde s’est détérioré de 6,2 MMDH.
- Les recettes fiscales progressent fortement, mais cette hausse est concentrée sur l’IS et pourrait ralentir si les résultats des grands contributeurs, notamment OCP, se normalisent.
- Les financements innovants restent un levier important de l’atterrissage budgétaire, mais ils créent des loyers futurs et aucun montant n’est programmé à ce titre en 2028.
- La baisse durable du déficit dépendra surtout de la capacité de l’investissement privé et des gains de productivité à prendre le relais du rebond agricole et de l’investissement public.
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Les détails
Lors de sa présentation devant les commissions des finances réunies des deux Chambres du Parlement, mercredi 22 juillet, la ministre de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah, a indiqué que le déficit budgétaire devrait être ramené à 3% du PIB en 2026.
La cible de 3% n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été fixée pour 2026 dans la programmation budgétaire triennale 2024-2026 (P. 22), publiée fin 2023.
La confirmation de la cible attire l’attention parce qu’elle intervient à un moment où les dépenses progressent sur presque tous les fronts. Il faut financer les hausses salariales issues du dialogue social, la protection sociale, les transferts aux EEP, les intérêts de la dette et un effort d’investissement toujours élevé.
À cela s’ajoute le choc énergétique. L’enveloppe initiale de compensation, fixée à 13,8 MMDH, a été renforcée par 8 MMDH de crédits supplémentaires, portant les crédits ouverts à 21,8 MMDH.
Le ralentissement de l’inflation ne signifie pas que le choc sur les prix a disparu. Une partie de ce choc a simplement changé de payeur. Au lieu d’être entièrement supportée par les ménages, elle est absorbée par le budget à travers la compensation, les aides au transport et les transferts aux établissements et entreprises publics chargés de maintenir certains tarifs.
Entre 2022 et juin 2026, le soutien public aux prix des produits de base a atteint 126 MMDH. L’État a également versé 17 MMDH à l’ONEE entre 2022 et 2025 afin d’éviter une hausse des tarifs de l’électricité.
Comment le gouvernement compte-t-il ramener le déficit à 3% du PIB malgré la hausse des dépenses ?
À fin juin 2026, une amélioration largement portée par les CST
Nadia Fettah s’appuie sur les résultats du premier semestre pour confirmer l’objectif de ramener le déficit à 3% du PIB à la fin de l’année.
Selon la Situation des charges et ressources du Trésor publiée par le ministère de l’Économie et des Finances, le déficit budgétaire a reculé de 6,7 MMDH sur un an, pour revenir à 24 MMDH à fin juin. Nadia Fettah estime que la poursuite de la dynamique des recettes fiscales, combinée à un suivi rigoureux des dépenses, devrait permettre de tenir la cible fixée pour la fin de l’année.
À première vue, les comptes du premier semestre semblent s’améliorer. À fin juin 2026, les recettes ordinaires ont augmenté de 30 MMDH par rapport à juin 2025.
Mais les dépenses ont progressé davantage. Les dépenses ordinaires ont augmenté de 26,2 MMDH et les dépenses d’investissement de 10 MMDH, soit une hausse totale de 36,2 MMDH.
Avant la prise en compte du solde des comptes spéciaux du Trésor (CST), le déficit est ainsi passé de 32,3 MMDH à fin juin 2025 à 38,5 MMDH à fin juin 2026. Il s’est donc aggravé de 6,2 MMDH.
Cette dégradation a toutefois été plus que compensée par le solde des CST, les comptes spéciaux du Trésor. Leur excédent est passé de 1,4 MMDH à fin juin 2025 à 14,5 MMDH à fin juin 2026, soit une amélioration de 13,1 MMDH.
Sur la base des montants arrondis présentés ci-dessus, l’effet sur le déficit global ressort à environ 6,9 MMDH : l’amélioration de 13,1 MMDH du solde des CST a plus que compensé l’aggravation de 6,2 MMDH du déficit hors CST. Le déficit global est ainsi revenu à environ 24 MMDH à fin juin. L’écart avec l’amélioration officielle de 6,7 MMDH s’explique par les arrondis appliqués aux différents postes.
Les CST reçoivent des ressources affectées au financement de dépenses ou de politiques précises. Or, leurs recettes et leurs dépenses ne sont pas nécessairement exécutées au même moment.
Un fonds peut recevoir une grande partie de ses ressources au premier semestre, puis effectuer ses dépenses au cours des mois suivants. Son excédent à fin juin ne permet donc pas, à lui seul, de conclure que la trajectoire du déficit s’améliore.
L’année 2025 en offre l’exemple le plus clair. À fin juin, les CST affichaient encore un excédent. Un mois plus tard, leur solde était déjà devenu déficitaire de près de 7 MMDH. Ils ont finalement clôturé décembre avec un déficit de 10,7 MMDH.
L’excédent de 14,5 MMDH constaté en juin 2026 améliore donc bien le déficit du premier semestre, mais il renseigne encore peu sur l’atterrissage de décembre. Il faudra connaître les dépenses restant à exécuter par ces comptes et leur solde en fin d’année. À ce stade, les comptes ordinaires et l’investissement montrent une détérioration. C’est l’excédent provisoire des CST qui permet au déficit global d’afficher une amélioration.
Financements innovants : la variable d’ajustement
Pour atteindre sa cible, le gouvernement dispose d’un premier levier solide. Il s’agit des recettes fiscales. Elles ont progressé de 11,8% à fin juin, apportant 20,9 MMDH supplémentaires.
Mais la hausse est très concentrée. À lui seul, l’impôt sur les sociétés a généré près de 13,9 MMDH supplémentaires, soit une progression de 26,2% en glissement annuel.
Cette dynamique pourrait toutefois ralentir à partir de 2027 si les bénéfices des grands groupes se normalisent, plus particulièrement ceux du groupe OCP. Très exposé aux conséquences de la reprise du conflit au Moyen-Orient sur le prix et l’approvisionnement en soufre, le groupe pourrait voir ses marges et son résultat opérationnel davantage affectés en 2026 qu’en 2025. Cette dernière année constitue toutefois la principale base de calcul de sa contribution à l’IS en 2026, après le versement de 12,73 MMDH d’impôt sur les sociétés et de 6,2 MMDH de dividendes.
La baisse de ses marges au premier trimestre 2026 et la forte hausse du coût d’achat du soufre, relevée dans les données de l’Office des Changes à fin mai, constituent néanmoins des indications d’une possible réduction de sa capacité contributive future, dont l’effet sur les recettes d’IS se ferait principalement sentir à partir de 2027.
Le deuxième levier réside dans les financements innovants. À fin juin, 10 MMDH avaient déjà été mobilisés à travers ces mécanismes, contribuant à la hausse de 55,3% des recettes non fiscales.
Ces opérations améliorent immédiatement le solde budgétaire, mais elles ne constituent pas une recette durable. L’État obtient des liquidités aujourd’hui en contrepartie de loyers qu’il devra continuer à payer dans les années suivantes. Fouzi Lekjaa a confirmé que ces loyers avaient coûté 7 MMDH au budget en 2025.
L’exercice 2025 montre à quel point ces opérations peuvent influencer l’atterrissage annuel. Le déficit budgétaire a terminé l’année à 60,5 MMDH, soit 3,5% du PIB. Les financements innovants avaient été programmés à 35 MMDH, mais ils ont finalement atteint 40,1 MMDH, soit 5,1 MMDH de plus que prévu.
Sans ce supplément, toutes choses égales par ailleurs, le déficit aurait atteint 65,6 MMDH. Rapporté au PIB nominal de 2025, évalué par le HCP à 1.720,2 MMDH, il aurait représenté environ 3,8% du PIB au lieu de 3,5%. Le dépassement des financements innovants a donc amélioré le ratio d’environ 0,3 point.
Il convient de noter que la loi de finances 2025 prévoyait parallèlement 6 MMDH de recettes issues des cessions de participations de l’État, qui n’ont finalement pas été réalisées. Au total, les financements innovants et les cessions de participations devaient rapporter 41 MMDH, contre 40,1 MMDH effectivement encaissés.
Cette dépendance doit progressivement diminuer. La programmation budgétaire 2026-2028 prévoit 20 MMDH de financements innovants en 2026, 15 MMDH en 2027, puis aucun montant en 2028.
À cette échéance, plusieurs questions se poseront. Comment poursuivre la baisse ou préserver le niveau du déficit lorsque les financements innovants auront disparu, après avoir apporté plusieurs dizaines de milliards de dirhams par an ? L’État pourrait compenser leur disparition en ralentissant l’investissement du Trésor, dont le niveau a fortement augmenté depuis 2022. Cette solution préserverait le solde budgétaire, mais elle affaiblirait aussi l’un des principaux moteurs de la croissance actuelle.
L’autre option serait de mobiliser de nouvelles recettes, de réduire d’autres dépenses ou d’accepter une consolidation plus lente, alors que les salaires, les dépenses sociales, les intérêts de la dette et les loyers liés aux opérations passées continueront de peser sur le budget.
La croissance réduit le ratio, mais pour combien de temps ?
Le déficit de 3% attendu en 2026 est un ratio. Son numérateur est le déficit exprimé en dirhams courants. Son dénominateur est le PIB nominal. Lorsque le PIB nominal augmente rapidement, le déficit peut reculer en pourcentage même s’il diminue peu en valeur absolue.
Une partie de l’atterrissage attendu en 2026 viendra donc du dénominateur. Le gouvernement prévoit une croissance réelle de 5,3%. Cette révision repose d’abord sur la valeur ajoutée agricole, attendue en hausse de 15,1%, tandis que la croissance non agricole serait de 4,2%.
Nadia Fettah évoque une transformation structurelle de la croissance. Cette affirmation mérite toutefois d’être examinée à la lumière des moteurs qui soutiennent actuellement l’activité.
Le premier est agricole. L’hiver 2025-2026 a été le troisième plus arrosé depuis 1981. Après plusieurs années de sécheresse, ce choc pluviométrique a provoqué un rebond exceptionnel de la production agricole. Ce moteur ne peut pas progresser chaque année de 15%. Une fois la production revenue vers une campagne moyenne, sa contribution se normalisera mécaniquement.
Le second moteur est l’investissement. La formation brute de capital a progressé à des rythmes élevés en 2024 et 2025 et devrait rester soutenue en 2026. Mais lorsque l’investissement public commencera à se normaliser, probablement à partir de 2027 ou 2028, une partie importante de l’impulsion donnée à la croissance s’atténuera.
L’effet ne sera pas seulement comptable. Le ralentissement se transmettra aussi au BTP, à l’industrie et à l’emploi, tandis que les intérêts de la dette, les coûts d’entretien et les autres engagements financiers continueront de peser sur le budget.
L’enjeu est donc de savoir si ces investissements, dont l’effort contribue au besoin de financement de l’État, permettront de libérer le potentiel du secteur privé et de lui faire prendre le relais. Dans le cas contraire, la disparition des recettes issues des financements innovants et le ralentissement de la croissance constitueraient une double pression sur le ratio du déficit budgétaire.
Sur longue période, la croissance moyenne de l’économie marocaine se situe autour de 3%. Sans gains importants de productivité ni accélération durable de l’investissement privé, elle pourrait revenir vers ce rythme, ou le dépasser légèrement lors d’une bonne campagne agricole. Une croissance de cet ordre réduirait toutefois l’effet favorable du dénominateur et rendrait la baisse des ratios de déficit et de dette plus lente et plus exigeante sur le plan budgétaire.
Le scénario gouvernemental, qui retient une croissance supérieure à 4% entre 2027 et 2029, suppose implicitement que l’investissement privé, les exportations et les gains de productivité prendront le relais de l’agriculture et de la commande publique.
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