Secteur privé. Le grand manque à gagner pour l’économie marocaine (Banque mondiale)
La Banque mondiale accorde une large place au secteur privé dans son rapport croissance-emploi sur le Maroc. Si le Royaume a su préserver une stabilité macroéconomique et maintenir un niveau d’investissement élevé sur les deux dernières décennies, cette dynamique ne se traduit pas suffisamment en productivité, en emploi formel durable et en revenus privés.
Javier Diaz Cassou, économiste senior à la Banque mondiale à Rabat, souligne que le Royaume fait partie des rares économies qui ont su préserver une stabilité macroéconomique, tout en maintenant une vision de long terme et un effort d’investissement important.
Mais derrière ces fondamentaux solides, le rapport publié ce mardi 28 avril 2026 met en évidence un blocage plus profond de l’économie marocaine. Le problème tient au fonctionnement du secteur privé, à la manière dont les entreprises grandissent, accèdent au financement, innovent et créent de l’emploi.
Un secteur privé encore trop peu productif
"Les grandes entreprises occupent une place disproportionnée dans l’économie formelle. En 2022, près de 4.900 entreprises dépassaient 50 millions de DH (MDH) de chiffre d’affaires. Elles employaient 43% des travailleurs formels et concentraient plus de 78% des ventes enregistrées. Plus largement, les entreprises réalisant plus de 10 MDH de chiffre d’affaires représentaient 63% de l’emploi formel et 91% des ventes", lit-on dans le rapport.
Cette concentration pourrait être normale si les plus grandes entreprises étaient aussi les plus productives. Or, le rapport indique l’inverse. Les grandes entreprises marocaines apparaissent, en moyenne, moins productives que les petites et plus éloignées de la frontière technologique.
"Dans une économie dynamique, la taille reflète généralement une capacité à produire mieux, moins cher, plus vite, ou à innover davantage. Au Maroc, la taille semble parfois refléter autre chose : un meilleur accès au crédit, une capacité à supporter les délais administratifs, ou un pouvoir de négociation supérieur sur les fournisseurs", souligne Javier Diaz Cassou.
C’est ici que le problème prend de l’ampleur. Le marché ne sélectionne pas toujours les entreprises les plus productives. Les moins efficaces peuvent continuer à croître, tandis que les plus productives restent bloquées à petite échelle.
Et cela reflète un problème d’allocation des ressources (misallocation). En termes simples, les facteurs de production — capital, travail et financement — ne vont pas toujours là où ils créeraient le plus de valeur.
Le financement renforce ce déséquilibre. Malgré un système bancaire développé, le crédit reste fortement concentré. Les grandes entreprises accaparent 59% du crédit bancaire aux entreprises, alors qu’elles ne représentent que 1,3% des contrats de prêt et seulement 28% de l’emploi.
Les entreprises âgées de dix ans ou plus reçoivent plus de 76% du crédit total, tandis que les entreprises de cinq ans ou moins n’en reçoivent que 10,7%, alors qu’elles représentent 22% de l’emploi.
Le problème n’est donc pas seulement le manque de financement. C’est aussi sa mauvaise allocation. Si le crédit va d’abord vers les entreprises les plus grandes et les plus anciennes, sans lien fort avec leur productivité, il devient moins un moteur de transformation qu’un mécanisme de reproduction des positions acquises.
La Banque mondiale note d’ailleurs que la productivité apparaît comme un déterminant faible de l’accès au crédit au Maroc.
La concurrence et les délais de paiement : les principaux freins au secteur privé
Pour les PME, les délais de paiement ne sont pas seulement un problème de trésorerie. Ils fonctionnent comme une forme de crédit invisible. Les entreprises qui encaissent rapidement, mais paient tard leurs fournisseurs, bénéficient d’un financement gratuit. Celles qui paient leurs fournisseurs avant d’être elles-mêmes réglées subissent une pression de trésorerie qui peut freiner leur croissance.
"En 2023, les grandes entreprises (+500 employés en moyenne) recevaient leurs paiements en moyenne 38 jours avant de régler leurs fournisseurs. À l’inverse, les microentreprises étaient payées 20 jours après avoir elles-mêmes réglé leurs fournisseurs. Les petites entreprises financent souvent les grandes. Et cela reste vrai même lorsque les petites sont productives", indique Javier Diaz Cassou.
À cela s’ajoute le problème de la concurrence. À titre d’exemple, selon la Banque mondiale, environ 25% des industries marocaines présentaient en 2019 des signes de faible concurrence par rapport à des industries comparables à l’international. Cette proportion a atteint 37% en 2020. Les risques sont particulièrement visibles dans le commerce, l'industrie manufacturière et les infrastructures.
La Banque mondiale relève aussi que les industries exposées à un risque de faible concurrence connaissent une progression salariale plus faible.
La concurrence n’est donc pas seulement un sujet de prix. C’est une politique de productivité et, indirectement, une politique salariale. Quand un marché est peu contestable, les entreprises en place subissent moins de pression pour innover, réduire leurs coûts, améliorer leur qualité ou mieux payer leurs salariés. Les entrants ont plus de mal à grandir. Les entreprises productives ne remplacent pas assez vite les moins productives. Le résultat est une économie qui investit beaucoup, mais qui convertit mal cet investissement en gains de productivité.
Les recommandations de la Banque mondiale
Interrogé par Médias24 sur les pistes de réforme pour rendre le secteur privé plus créateur de productivité et d’emplois, Javier Diaz Cassou souligne que le mot clé est le renforcement de la concurrence sur les marchés.
"Les dynamiques de marché sont des outils très puissants pour permettre à de nouveaux acteurs d’entrer, de concurrencer les grandes entreprises, etc. Mais lorsqu’il n’y a pas suffisamment de concurrence sur ces marchés, et lorsque la distance entre les petites et les grandes entreprises devient trop importante, sans qu’il y ait vraiment d’acteurs au milieu, il devient difficile d’utiliser ce mécanisme pour le faire fonctionner".
"Je pense donc qu’il est important de renforcer le fonctionnement des marchés. Je ne sais pas vraiment si l’on peut prioriser une réforme par rapport à une autre, mais je crois que certains cadres réglementaires marocains restent contraignants pour la concurrence. On le voit dans l’analyse que nous avons menée dans le rapport", poursuit-il.
L'économiste insiste également sur l’importance d’un dialogue entre les pouvoirs publics et le secteur privé afin d’identifier les contraintes réglementaires qui freinent l’entrée et la croissance des entreprises.
"Je pense qu’il est très important d’articuler un dialogue public-privé pour comprendre où se situent les contraintes réglementaires et essayer de les résoudre de la façon la plus cohérente possible. Cela peut être un outil très puissant pour le Maroc afin d’améliorer le fonctionnement des marchés et de permettre l’entrée de ces entreprises jeunes, innovantes, créatrices de valeur ajoutée et d’emplois", souligne-t-il.
S’agissant des indicateurs à suivre pour mesurer le dynamisme du secteur privé, notre source estime que la densité des entreprises à forte croissance constitue un indicateur pertinent.
"Un indicateur que nous utilisons et que nous comparons à l’international est la densité des entreprises à forte croissance, ce que l’on appelle les gazelles. Ce sont ces entreprises à forte croissance qui créent une grande partie de l’emploi et de la valeur ajoutée. Ce ne sont pas les grandes entreprises, ni les toutes petites. Ce sont surtout ces entreprises qui arrivent à décoller, et à le faire de façon soutenue dans le temps. Des études de la Banque mondiale montrent que, dans certains pays, ces gazelles expliquent à elles seules 60% à 70% des nouveaux emplois", explique-t-il.
"Malheureusement, il n’est pas toujours facile d’avoir accès à cette donnée. Nous l’avons produite grâce aux partenariats que nous avons, mais je pense que c’est un indicateur qui peut donner une bonne idée du dynamisme du secteur privé", conclut-il.
Il convient de préciser que, pour ces entreprises, la Banque mondiale ne fournit pas de statistique précise. Elle se contente de signaler que leur densité est inférieure à celle des pays comparables.
Notons que la part du secteur privé dans le total des investissements marocains se situe entre un tiers et 40%, malgré l'objectif officiel d'atteindre les deux tiers.
Chatbot Médias24. La Banque mondiale publie son diagnostic du secteur privé au Maroc
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