Viandes rouges : “Pas uniquement un problème de prix” (Ahmed Rahhou)
Le Conseil de la concurrence prépare un avis sur l'ensemble de la filière ovine et bovine, des exploitations aux abattoirs. Pour son président, les véritables défis concernent aussi l'exportation, les normes sanitaires et la traçabilité.
Interrogé sur l'évolution des prix des viandes rouges et sur les mesures prises par les pouvoirs publics, Ahmed Rahhou, président du Conseil de la concurrence, invité des Grands Rendez-Vous de Médias24, a estimé ce jeudi 16 juillet 2026 que l'analyse de ce marché ne peut se limiter à la période de Aïd al-Adha, marquée par un pic exceptionnel de consommation. Il appelle à une réflexion plus globale sur l'ensemble de la filière.
Le Conseil de la concurrence se saisit de la filière des viandes rouges
"Nous avons été interpellés sur ce sujet [la hausse des prix des viandes rouges, NDLR] à plusieurs reprises, notamment à l'approche de Aïd al-Adha, parce qu'il s'agit d'une période où les ventes d'ovins sont très importantes et représentent presque le volume écoulé pendant tout le reste de l'année", a-t-il expliqué.
"Toutefois, nous n'avons pas voulu concentrer notre analyse uniquement sur cette période, même si nous avons travaillé avec le gouvernement pour lui permettre de stabiliser le marché. Il avait besoin de notre accord, que nous avons donné."
La période de l'Aïd al-Adha sera inflationniste, qu'on le veuille ou non
"Le gouvernement nous a d'ailleurs saisis en urgence et nous avons répondu assez rapidement afin de lui permettre d'agir. Mais aujourd'hui, nous pouvons considérer qu'analyser ce marché uniquement sur un pic de consommation, sur une période très concentrée dans l'année, n'est pas pertinent. Cette période sera, qu'on le veuille ou non, inflationniste. Quand tout le monde vient acheter ou vendre en deux semaines ce qui se vend habituellement pendant le reste de l'année, il est normal que cela ait une incidence sur les prix", a expliqué Ahmed Rahhou.
"Je me trouvais il n'y a pas longtemps avec des amis qui vivent en Espagne", raconte-t-il. "Ils me disaient que le marché des moutons en Andalousie s'aligne sur le marché marocain pendant l'Aïd. Le prix du mouton passe ainsi de 100 euros la tête à 300 ou 400 euros. Cette période est donc très particulière. Il ne faut pas analyser ce secteur uniquement à travers cette séquence."
"C'est pour cette raison que nous avons décidé d'ouvrir un avis, actuellement à l'étude, sur l'ensemble de la filière ovine et bovine. Mais le problème dépasse largement le cadre de l'Aïd", estime le président du Conseil. "Il ne faut pas oublier que nous sortons de plusieurs années de sécheresse et que cette situation n'est pas sans conséquences."
"Il y a certainement des choses à faire, mais la reconstitution du cheptel, surtout après le retour des pluies en novembre dernier, demande du temps. Les effets positifs ne seront pas immédiats. Il faut donc juger le secteur dans la durée et observer les premiers signes de cette reconstitution, qui pourrait contribuer à faire baisser les prix."
"Nous allons également nous rendre compte que les intermédiaires jouent un rôle important dans les produits agricoles. Il faut regarder quel est le prix d'une tête ovine ou bovine lorsqu'elle sort de la ferme, puis lorsqu'elle arrive sur le marché du bétail vivant ou après son passage par les abattoirs, pour pouvoir juger si le problème se situe dans la production, dans l'intermédiation, dans les abattoirs ou dans la baisse ou la hausse de la consommation, qui peut aussi avoir une incidence sur les prix."
Le marché des viandes blanches commence à être efficient. Nous espérons parvenir au même résultat pour la viande rouge
Abordant un autre segment des protéines animales, Ahmed Rahhou estime que le marché des viandes blanches offre un exemple plus abouti de fonctionnement concurrentiel. "Je signale quand même que, sur un autre volet de la consommation de protéines animales, à savoir les viandes blanches — poulets et dindes — ainsi que les œufs, nous avons un marché qui commence à être efficient."
"Il y a certes des hausses de prix, notamment en raison des canicules, des maladies ou de la mortalité dans les élevages de volailles, qui réduisent l'offre. Mais, dernièrement, les producteurs se plaignaient de vendre à perte tellement les prix avaient baissé. Cela montre qu'il existe une dynamique de marché qui fonctionne. Nous espérons parvenir au même résultat pour la viande rouge."
La viande rouge marocaine ne peut pas être exportée pour des raisons sanitaires
Et d'ajouter : "Je pense que, globalement, nous devons être conscients que la viande rouge marocaine n'est pas exportable. Les marchés auxquels nous pourrions nous adresser, notamment les marchés européens, estiment que les règles sanitaires au Maroc ne sont pas encore suffisantes. C'est leur marché, ils le protègent. Ils ont raison. C'est donc à nous de faire l'effort."
"Nous n'avons pas uniquement un problème de prix. Nous avons également une problématique d'exportation, de normes sanitaires et de traçabilité", regrette-t-il.
"Je dis cela parce que, si l'on veut développer une filière, il faut pouvoir accéder à tous les marchés. Je ne parle pas d'exporter des têtes de bétail. Pour l'avoir vécu moi-même lorsque j'étais industriel, nous voulions produire des plats cuisinés. Le marché européen des plats préparés est gigantesque. Nous avons le savoir-faire, les usines, les légumes, les fruits, tout ce qu'il faut. Mais dès qu'on met de la viande dans ces produits, ils ne sont plus exportables. C'est donc toute une filière industrielle de produits prêts à l'emploi et à la consommation qui ne peut pas se développer à l'export à cause de cette contrainte."
Nous n'avons pas uniquement un problème de prix. Nous avons également une problématique d'exportation, de normes sanitaires et de traçabilité
"Nous exportons du poisson et, lorsque l'on voit aujourd'hui la taille de notre industrie exportatrice dans ce secteur, cela montre tout ce que nous pourrions faire si la viande bénéficiait des mêmes conditions. Nous serions capables d'exporter et de conquérir une part importante des marchés."
"À mon avis, l'analyse de la filière de la viande rouge ne doit pas se limiter à la question des prix au Maroc. Elle doit également intégrer les capacités d'exportation, les enjeux sanitaires, la sécurité alimentaire et la traçabilité", insiste Ahmed Rahhou.
"Je pense aussi que c'est l'un des secteurs qui a besoin d'une réforme d'ampleur, non seulement pour améliorer la consommation locale, mais aussi pour permettre à l'industrie marocaine de transformation des produits destinés à l'alimentation humaine de se développer."
Le prix des moutons ne peut pas être plafonné
Interrogé sur l'hypothèse d'un plafonnement temporaire des prix des moutons à l'approche de l'Aïd al-Adha, le président du Conseil de la concurrence écarte cette option. "Cette idée a été écartée assez rapidement lorsqu'elle a été évoquée par le gouvernement, parce qu'elle n'est pas faisable", explique-t-il.
"Comment contrôler un marché aussi dispersé que celui de la vente des moutons ? Il est impossible d'avoir des contrôleurs dans tous les marchés. De plus, la filière ne passe pas par des marchés structurés comme ceux des produits de grande consommation. Le contrôle du prix du mouton n'est tout simplement pas faisable."
Et d'insister : "Même si une décision était prise, à quel prix fixer le plafond ? Le prix d'un mouton Sardi n'est pas le même que celui d'un mouton vendu dans l'Oriental. Sur quels critères se baser ? C'est une idée qui n'est tout simplement pas faisable."
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