Textile : le déficit de main-d’œuvre dans la confection pèse sur les exportations
Les exportations textiles reculent de 9,1% à fin mai 2026, une baisse que les perturbations logistiques du premier trimestre ne suffisent plus à expliquer. L’aggravation de la baisse en avril et mai montre que le problème dépasse désormais le seul facteur logistique. La cause principale est aujourd’hui le déficit de main-d’œuvre, qui pèse directement sur la production, les délais de livraison et la capacité des entreprises à honorer leurs commandes.
L’essentiel
- Les exportations marocaines du textile et du cuir poursuivent leur recul à fin mai 2026, avec une baisse de 9,1% en glissement annuel.
- L’explication météorologique et logistique avancée après le premier trimestre ne suffit plus. Les chiffres d’avril et de mai suggèrent une dégradation plus durable des exportations.
- La cause principale réside dans le déficit de main-d’œuvre. Ce déficit estimé à environ 16.000 opératrices et opérateurs sur machine, il pèse sur la production, allonge les délais de livraison et réduit la capacité des entreprises à honorer les commandes.
- S’il devait se maintenir sur l’ensemble de l’année, ce déficit pourrait représenter près de 5,5 MMDH de production potentielle non réalisée.
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Les détails
Selon les données de l’Office des changes, à fin mai 2026, les exportations du secteur textile et cuir se sont repliées de 9,1% en glissement annuel. Dans le détail, les vêtements confectionnés reculent de 8,2%, tandis que les articles de bonneterie baissent de 11,8%.
Le secteur n’a pas réussi à retrouver son rythme après un premier trimestre déjà marqué par une baisse des exportations. Ce recul avait d’abord été attribué aux conditions météorologiques de février et mars, qui avaient perturbé les flux logistiques entre le Maroc et l’Europe, principal débouché du textile marocain.
Mais les chiffres d’avril et de mai montrent que la baisse s’est aggravée. Cela signifie que l’explication météorologique et logistique ne suffit plus. Le problème est plus profond.
Contacté par Médias24, Redouane Lachgar, consultant en stratégie industrielle, indique que le plus inquiétant est que ces baisses ne surprennent presque plus.
"On s’habitue peu à peu au recul des exportations textiles. Beaucoup d’acteurs ne réagissent plus vraiment. Pourtant, une baisse de 5%, 8% ou 9% n’est pas normale, surtout sur les marchés européens, où la concurrence avec la Turquie et l’Égypte est déjà très forte. Si le secteur enchaîne quatre ou cinq années de baisse moyenne de 5%, les conséquences seront très lourdes".
Le déficit de main-d’œuvre pèse sur les exportations
Si les perturbations des flux maritimes entre le Maroc et l’Europe ne suffisent pas à expliquer la baisse continue des exportations textiles, quelle est alors la cause principale?
Pour Redouane Lachgar, elle se trouve d’abord dans le déficit de main-d’œuvre, notamment dans la confection, devenu un frein direct à la production, aux délais de livraison et, in fine, aux exportations.
"Le ministre de l’Industrie a évoqué, lors de son passage sur Luxe Radio, un déficit d’environ 16.000 opératrices et opérateurs sur machine dans la confection. Ce chiffre donne une mesure concrète d’une tension que les industriels décrivent depuis longtemps dans les usines", souligne-t-il.
"Ce déficit a une conséquence directe. Moins de bras disponibles signifie moins de pièces produites, moins de commandes honorées et, au final, moins d’exportations. Le lien est mécanique dans un secteur qui reste largement intensif en main-d’œuvre".
Selon le consultant en stratégie industrielle, le coût économique de ce déficit est considérable. Si le déficit actuel de main-d’œuvre devait se maintenir, il pourrait représenter plus de 5 MMDH* de production potentielle non réalisée pour le secteur en 2026.
"Avec 16.000 postes non couverts, une durée mensuelle de référence de 191 heures, une durée moyenne de 20 minutes par article et une valeur moyenne de 50 DH par vêtement, le potentiel de production non réalisé atteindrait environ 46 millions de vêtements sur cinq mois. Cela représenterait un manque à gagner théorique proche de 2,3 MMDH sur la période, soit environ 5,5 MMDH en projection annualisée si le déficit se maintenait au même rythme", alerte-t-il.
Pour Redouane Lachgar, le déficit de main-d’œuvre ne date pas d’aujourd’hui. Il s’agit d’un problème déjà identifié par les industriels, mais qui prend désormais une ampleur beaucoup plus préoccupante.
"Avant, lorsque les dirigeants arrivaient à l’usine, leurs premières questions portaient sur la production, le chiffre d’affaires ou les exportations. Aujourd’hui, la première question est souvent de savoir combien d’ouvrières et d’ouvriers sont absents. Dans la confection, perdre même dix opératrices ou opérateurs peut désorganiser une ligne de production. Or, il n’est pas toujours possible de les remplacer rapidement. Les compétences ne sont pas disponibles immédiatement, et beaucoup d’unités ont déjà du mal à recruter".
Le coût de la vie, nouveau frein au recrutement
Selon Redouane Lachgar, le manque de main-d’œuvre est surtout visible à Tanger et à Casablanca. Dans ces villes, le coût de la vie est élevé, alors que les salaires proposés dans les usines restent limités, ce qui rend ces emplois moins attractifs.
"Un ouvrier qui vient d’une région éloignée ne peut pas facilement s’installer à Tanger ou à Casablanca pour travailler dans la confection. Même en travaillant à temps plein, son revenu plafonne autour de 3.600 DH. Or, dans une grande ville, le loyer, le transport et les dépenses courantes peuvent absorber l’essentiel de ce salaire. Dans certains cas, le salarié peut même finir le mois endetté. Ainsi, il ne voit plus l’intérêt de travailler s’il ne parvient ni à épargner ni à envoyer de l’argent à sa famille, alors que beaucoup quittent justement leur ville et leurs proches pour améliorer leur situation", explique-t-il.
Par ailleurs, le secteur fait face à une contrainte à la fois sociale et économique. D’un côté, les salariés ne trouvent pas toujours un intérêt économique suffisant à rejoindre ou à rester dans la confection. De l’autre, les employeurs ne disposent pas toujours de marges leur permettant d’augmenter fortement les salaires sans perdre en compétitivité-prix.
"L’offre marocaine reste très exposée à la pression des donneurs d’ordre internationaux. Les entreprises ne peuvent pas répercuter librement la hausse des coûts salariaux sur leurs prix, car elles opèrent sur des marchés très concurrentiels. Mais si les salaires ne permettent plus de couvrir correctement le coût de la vie, les ouvriers quittent le secteur ou refusent d’y entrer", poursuit Redouane Lachgar.
Cette difficulté remet en question une grande partie de l’avantage compétitif du Maroc dans la confection. Le Maroc a historiquement bâti son avantage sur la proximité avec l’Europe, les délais courts, la flexibilité et la disponibilité de la main-d’œuvre. Si cette main-d’œuvre devient rare, l’avantage du nearshoring marocain s’affaiblit.
"Le Maroc reste bien placé grâce à sa proximité avec l’Europe et à sa capacité de livraison rapide. Mais cet avantage repose sur une condition essentielle, celle de disposer d’une main-d’œuvre disponible, formée et mobilisable. Si les entreprises ne trouvent plus les opératrices et opérateurs nécessaires, elles ne peuvent plus absorber les pics de commandes. Dans la fast fashion, ne pas répondre rapidement à un pic d’activité peut signifier perdre la commande au profit d’un concurrent", avertit notre interlocuteur.
"La confection fonctionne avec des pics. Lorsqu’une commande arrive, il faut pouvoir produire vite, avec des équipes disponibles. Si l’entreprise manque d’opérateurs au moment du pic, elle ne peut pas honorer toute la commande. Le client se tourne alors vers un autre fournisseur capable de livrer plus vite ou en plus grand volume", conclut Redouane Lachgar.
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* 16.000 postes non pourvus × 191 heures par mois × 3 vêtements par heure × 12 mois × 50 DH par vêtement = environ 5,5 MMDH de production potentielle non réalisée sur une année.
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