Moment de grâce avec Dee Dee Bridgewater, une des dernières héritières des grandes voix du jazz
Quelques heures avant de monter sur la scène du Théâtre Royal de Rabat dans le cadre du Festival Mawazine, Dee Bridgewater a accordé une interview à Médias24. De son attachement au Maroc à ses souvenirs de Sonny Rollins, en passant par son amour du scat hérité d'Ella Fitzgerald, et sa conviction que le jazz est une musique éternelle, cette véritable légende américaine revient sur plus d'un demi-siècle d'une carrière jalonnée de rencontres exceptionnelles.
Pour un passionné de jazz, interviewer une des rares dignes héritières d'Ella Fitzgerald ou de Sarah Vaughan constitue l'un de ces privilèges uniques qui jalonnent parfois une carrière de journaliste. Lauréate de plusieurs Grammy Awards, la chanteuse Dee Dee Bridgewater a en effet accompagné quelques-unes des plus grandes légendes du jazz et demeure l'une des dernières artistes à avoir traversé plusieurs générations sans jamais renier son identité musicale.
Invitée de marque du Festival Mawazine, cette figure majeure du jazz nous livre les souvenirs qui ont marqué sa carrière, sa passion pour le scat, son amour pour le Maroc, et les raisons qui lui font croire que le jazz a encore de beaux jours devant lui.Le Maroc est un pays où j'aime toujours revenir
Médias24 : Après votre venue au Maroc avec le pianiste Herbie Hancock qui a créé l'International Jazz Day, vous revenez aujourd'hui pour Mawazine. Quel lien entretenez-vous avec le Maroc ?
Dee Dee Bridgewater : Depuis 2015, où j’avais accompagné mon ami Herbie Hancock, que vous aviez d'ailleurs interviewé juste avant notre concert au théâtre Mohammed V, je suis revenue plusieurs fois au Maroc, notamment à Tanger et Marrakech où j'ai de grands amis avec qui j'ai passé des vacances de Noël.
Pour résumer, j'adore Marrakech et je suis toujours heureuse de revenir dans votre magnifique pays.
- Ce soir, vous chanterez devant des milliers de spectateurs, dont beaucoup peut-être découvriront le jazz. Quel message souhaitez-vous leur transmettre et qu'espérez-vous encore ressentir après cinquante ans de carrière lorsque vous allez monter sur scène ?
- Peu importe que le public connaisse ou non le jazz, car en réalité cela m'arrive très souvent de chanter devant des profanes qui découvrent pour la première fois de leur vie cette musique.
Ce qui compte, c'est l'expérience que nous partageons, le lien qui se crée entre la scène et le public. En règle générale, le feeling passe presque toujours et j'ai même converti beaucoup de personnes au jazz grâce à mes concerts.
C'est cette émotion-là que je continue à rechercher chaque fois que je monte sur scène.J'ai vécu énormément de rencontres extraordinaires
- Vous avez chanté aux côtés de Dexter Gordon, Ray Charles, Horace Silver, Sonny Rollins et tant d'autres. Parmi toutes ces rencontres, laquelle a le plus profondément marqué votre parcours ?
- J'ai vécu énormément de rencontres extraordinaires, mais la plus forte restera sans aucun doute celle avec l’extraordinaire Ray Charles, en particulier lors de l’enregistrement du morceau Precious Things.
- Vous vous êtes également produite avec le saxophoniste ténor Sonny Rollins, qui vient de nous quitter. Quel souvenir personnel gardez-vous de lui et de sa manière d'aborder la musique ?
- Du haut de son mètre quatre-vingt-treize, Sonny était un homme d'une immense gentillesse et d'une grande humilité qui m'a beaucoup inspiré.
D’ailleurs, c'est lui qui m'a appelée personnellement au début de ma carrière, dans les années 1970 à New York, pour venir chanter avec lui et, plus tard, nous nous sommes retrouvés dans plusieurs festivals, notamment celui de Juan-les-Pins.
Nous prenions souvent nos repas ensemble et nous parlions de beaucoup de choses de nos vies respectives, et pas juste de musique.
Le souvenir que je garde de lui est celui d’un immense musicien, mais surtout d'un homme profondément humain qui me traitait comme son égal, alors que c'était un véritable génie.J’écoutais Ella Fitgzerald avant ma naissance
- Lorsque l'on vous écoute, on ne peut s’empêcher de penser au swing et la formidable liberté rythmique d'Ella Fitzgerald. Est-ce que l’instrumentiste du jazz continue d'influencer votre manière de chanter ?
- Absolument, mais cela tient au fait que je savais faire du scat avant même de savoir parler, parce que ma mère écoutait en permanence The Real Queen of Jazz lorsqu'elle me portait encore dans son ventre.
Sachant que j'ai grandi avec sa musique, je considère par conséquent que l'art vocal du scat fait naturellement partie de la définition d'une vraie chanteuse de jazz ou de grands interprètes disparus comme Al Jarreau ou alors Jon Hendricks.
- Pensez-vous que le scat constitue la discipline la plus exigeante du jazz vocal ?
- Je ne crois pas, car cette technique vocale n'a jamais été vraiment difficile pour moi, et parce que je considère que le scat est en réalité une autre manière de chanter, où il s'agit de traiter la voix comme un instrument.
Tout dépend du vocabulaire musical que l'on développe et de ce que l'on veut raconter, mais l'improvisation ne consiste pas à avoir une grande technique mais plutôt à trouver son propre langage.
- Dexter Gordon disait qu'un solo réussi de saxophone ou de n'importe quel instrument doit raconter une histoire et faire voyager. Est-ce que cette philosophie s'applique aussi à vous ?
- Absolument d’accord avec cet autre géant surnommé Long Tall Dexter, avec qui j’ai eu le privilège de chanter dans les années 1970.
Partant du principe qu’une chanson raconte déjà une histoire, mon travail consiste à entrer dans cette histoire et à lui donner une dimension universelle afin que chacun puisse s'y reconnaître.
Pour résumer, je tente toujours d'élargir son sens avec une tessiture et un timbre qui essaient de toucher le plus de personnes possible.Le jazz est un répertoire musical qui ne disparaîtra jamais
- À l'heure du déferlement des musiques électroniques et du rap, êtes-vous optimiste pour l’avenir du jazz, qui est considéré par de nombreux jeunes comme un répertoire élitiste, voire ennuyeux ?
- Totalement optimiste car, quoi qu’en pensent certains, je ne pense pas que le jazz puisse mourir un jour.
C'est une musique qui a toujours évolué et, à ce propos, de nombreux jeunes musiciens de jazz intègrent aujourd'hui les musiques électroniques et d'autres influences dans leurs compositions.
Sachant que le jazz a toujours été une musique d'exploration en quête de renouvellement, dont le meilleur exemple est Miles Davis qui avait intégré du hip-hop dans son dernier album posthume. C'est précisément cette capacité à se réinventer qui lui garantit un avenir et l'immortalité.
- Pensez-vous que le festival Mawazine puisse contribuer à faire découvrir le jazz aux Marocains et, à terme, favoriser l'émergence d'un rendez-vous dédié à cette musique ?
- Ce n'est pas vraiment à moi de répondre car je ne suis pas marocaine, mais force est de constater que la plupart des grands festivals de jazz comme Montreux sont devenus très ouverts en accueillant tous les types de musiques.
Sachant que les festivals actuels évoluent avec leur époque, leur public et les choix de leurs organisateurs, on ne peut que se féliciter du fait que celui de Mawazine programme plusieurs artistes de jazz ou de R&B [Rhythm and Blues] comme Dionne Warwick qui se produira demain au théâtre Mohammed V.
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