Réduction des superficies cultivées : que devient une terre agricole lorsqu’elle n’est pas exploitée ?

La question se pose avec insistance au regard de la baisse des superficies cultivées ces dernières années, en particulier lors de la saison agricole 2023-2024. D’autant que les conséquences agronomiques et socioéconomiques de cette inactivité ne sont pas à prendre à la légère.

Réduction des superficies cultivées : que devient une terre agricole lorsqu’elle n’est pas exploitée ?

Le 23 mai 2024 à 18h17

Modifié 23 mai 2024 à 21h16

La question se pose avec insistance au regard de la baisse des superficies cultivées ces dernières années, en particulier lors de la saison agricole 2023-2024. D’autant que les conséquences agronomiques et socioéconomiques de cette inactivité ne sont pas à prendre à la légère.

À l’image de l’érosion des sols et de la perte de fertilité, la réduction des superficies cultivées n’est pas sans conséquence sur le plan agronomique. D’un point de vue socio-économique, c’est l’ensemble de l’écosystème rural qui en pâtit, puisque des milliers d’emplois directs et indirects sont menacés. 

Ces dernières années, la sécheresse et la baisse des ressources en eau allouées aux périmètres irrigués a conduit à un recul des surfaces agricoles effectivement exploitées. Selon le ministère de l’Agriculture, lors de la saison agricole 2023-2024, la superficie emblavée en cultures d’automne et d’hiver, notamment les céréales d’automne, s’élève à environ 2,5 millions d'hectares, contre 4 millions d'hectares lors des campagnes normales, soit une baisse significative de 31%.

En outre, les surfaces des cultures fourragères s’élèvent à 470.000 ha, celles des légumineuses alimentaires à 109.000 ha et celles des cultures sucrières à 22.000 ha, "soit 42% de moins que prévu, en raison de l’indisponibilité de l’irrigation dans les régions de Doukkala et Tadla", ajoute la même source.

Certes, historiquement, la jachère est une pratique qui consiste à laisser au repos temporairement une terre labourable en ne lui faisant pas porter de récolte. "Elle est même conseillée dans les programmes de rotation des cultures", explique à Médias24 le Dr Rachid Bouharroud, chercheur et expert en entomologie et lutte intégrée des cultures. 

"C’est une sorte de repos qui permettra à la terre de se revitaliser et aussi de casser le cycle de vie des ravageurs et maladies du sol", poursuit notre interlocuteur. Mais quand l’inexploitation des terres agricoles est le fruit de conditions climatiques défavorables, elle a plus d’inconvénients que d’avantages. 

Appauvrissement des sols et perte de biodiversité

Lorsqu’une terre agricole n’est pas cultivée, elle se fragilise, au même titre que l’écosystème qui l’entoure. D’après plusieurs experts sondés par Médias24, les répercussions sont multiples et se résument comme suit :

- l’érosion du sol ;

- la perte de fertilité ;

- l’infestation de mauvaises herbes ;

- la perte de biodiversité.

En l’absence de culture aidant à maintenir la structure du sol en place, l’érosion peut se produire plus facilement. Les pluies et le vent ont plus de chances d’emporter les couches supérieures du sol. De fait, il est constaté une réduction de la fertilité. La capacité du sol à soutenir la croissance future des plantes est elle aussi menacée.

D’autant que les terres non cultivées "perdent leurs matières organiques et les nutriments essentiels. Par conséquent, le sol s’appauvrit", nous explique un expert. Et comme la nature a horreur du vide, les mauvaises herbes ont tendance à proliférer, impliquant une perte de diversité. Car au-delà de leur importance économique, les terres agricoles sont des habitats naturels pour les insectes, les oiseaux et autres animaux.

Des pertes d’emplois directs et indirects

Sur le plan économique, la réduction des superficies cultivées augmente de facto la dépendance d’un pays aux importations. Dans le cas du Maroc, il est plus que probable que les importations de blé vont augmenter, puisque les prévisions en termes de production céréalière ne dépassent pas les 33 millions de quintaux en 2023-2024.

À cela s’ajoute l’impact socio-économique sur un monde rural où l’activité agricole est fondamentale. D’après le haut-commissariat au Plan (HCP), l’économie nationale a connu  en 2023 la perte de 198.000 éploré en milieu rural. Selon une étude de Médias24, la perte approche les 1,2 million d’emplois ruraux depuis 2016 jusqu’à fin mars 2024.

Contacté par nos soins, Rachid Benali, président de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (Comader), assure que l’impact est plus important que ne le laissent croire les chiffres. Le recul de l’activité agricole dans certains périmètres irrigués est tangible sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

Exode rural

Agriculteurs, ouvriers agricoles, usines d’emballage… c’est tout un écosystème qui subit les effets de la diminution des superficies cultivées. Car "s’il n’y a pas de production, il n’y a pas d’emploi", synthétise notre interlocuteur. "Par exemple", reprend-il, "les cultures de betteraves qui atteignaient une surface de 65.000 ha employaient plus de 50.000 personnes. Nous sommes désormais à 22.000 ha. Par conséquent, plus de 30.000 emplois ont été perdus uniquement au niveau de la filière de la betterave".

Or, un ouvrier agricole qui n’a plus la possibilité de pratiquer l’une des rares activités qui s’offrent à lui n’a d’autre choix que de grossir les rangs des urbains. "On risque d’assister à un grand déplacement, comme à chaque fois qu’il y a eu de gros problèmes de sécheresse par le passé, notamment dans les années 1980".

Des agriculteurs dans le rouge financièrement

La filière agrumicole n’est pas épargnée non plus. Depuis quelques années, les superficies d’agrumes sont passées de plus de 120.000 ha à un peu plus de 95.000 ha, soit une baisse non négligeable d’environ 25.000 ha, en raison notamment de la sécheresse et du manque de ressources pour l’irrigation.

Une situation qui a également eu pour "conséquences des pertes d’emplois au niveau de l’industrie agroalimentaire. Car les stations d’emballage en souffrent. Dans la région de Berkane, il y a 17 stations d’emballage mais à peine quatre qui fonctionnent", déplore le président de la Comader.

La perte de capacité productive entraîne également une hausse des prix des produits agricoles. En bout de chaîne, la facture du panier du consommateur est beaucoup plus salée que d’habitude. Plusieurs mécanismes ont été mis en place par le gouvernement pour y faire face, comme les subventions pour aider les agriculteurs à faire face à la flambée des prix des intrants (semences, engrais…).

"Il y a eu aussi l’arrêt des exportations. Mais c’est en faisant pression sur l’agriculteur", souligne Rachid Benali. "À Rabat, j’ai acheté de la tomate à 4,70 DH dans un supermarché, c’est anormal. Car le producteur lui-même a un coût de revient de près de 4 DH." Sauf que tous les agriculteurs n’ont pas des ressources financières illimitées pour réduire leur marge bénéficiaire.

Notamment les plus petits d’entre eux. "Il faut faire attention au futur des exploitants agricoles. Ils se retrouvent dans des situations financières difficiles et ont de plus en plus de difficultés à obtenir des crédits", prévient M. Benali. "Ils se rabattent sur leur cheptel qui diminue d’année en année. Car le cheptel, c’est la deuxième banque de l’agriculteur", souligne notre interlocuteur.

Multiplier les stations de dessalement

Face à ce constat, il existe heureusement des solutions pour assurer la pérennité des capacités de production et des emplois agricoles. D’un point de vue agronomique, plusieurs pratiques sont à adopter en vue d’une gestion durable des terres agricoles et pour prévenir les nombreux problèmes associés à l’inactivité des terres. En l’occurrence, planter des cultures de couverture comme la luzerne pendant les périodes où la terre est inactive pour prévenir l’érosion, enrichir le sol en nutriments et supprimer les mauvaises herbes.

Sans oublier de mettre en œuvre des pratiques d’irrigation efficaces pour éviter le gaspillage d’eau et minimiser les risques de pénurie d’eau. Au niveau socio-économique, la station de dessalement de Chtouka-Ait Baha représente une solution concrète à reproduire dans plusieurs zones côtières du Royaume.

"S’il n’y avait pas la station de dessalement d’Agadir, on aurait eu un problème sérieux au niveau de l’alimentation en eau potable dans la région et de l’irrigation", souligne Rachid Benali.

"Il faut proposer aux agriculteurs plus d’eau dessalée à partir de stations. Ceux qui cultivent des produits aquavores ont les moyens d’acheter de l’eau car ils exportent leurs produits. Mais, pour le moment, cette stratégie n’est pas développée à l’échelle nationale, et le monde rural en paie le prix", conclut notre interlocuteur.

À noter qu’en plus de la station de dessalement de Chtouka-Ait Baha, qui est déjà en service, une autre station verra le jour à Dakhla en 2025. Elle permettra d’irriguer plus de 5.000 ha, en produisant de l’eau dessalée grâce à un parc d’éoliennes. Ces deux stations entrent dans le cadre du dessalement de l’eau de mer, qui a pour objectifs l’approvisionnement en eau potable des villes et le développement des projets d’irrigation.

Six projets sont en cours de réalisation et permettront de produire 143 Mm3 par an additionnels. De surcroît, les études sont en cours pour neuf projets de dessalement de l’eau de mer pour l’irrigation dans les zones de Sidi Rahal, Tan-Tan, l’Oriental, Guelmim, Chichaoua, Oualidia, Tiznit, Taroudant et Boujdour, sur une superficie totale de près de 120.000 ha.

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