Filière de l’arganier : une résilience mise à l’épreuve
SOUSS MASSA. Difficile d’évoquer la filière de l’arganier sans rencontrer le nom de Jamila Idbourouss. Présidente de la Fédération nationale des femmes de la filière de l’arganeraie et de l’Union des coopératives de femmes de l’arganeraie (UCFA), elle fédère dans un secteur en proie aux divisions.
Lors de la première escale dans la région Souss-Massa dans le cadre de son tour des régions, Médias24 a rencontré Jamila Idbourouss, qui a livré sa lecture, son analyse et son diagnostic de la situation de la filière de l’argane, des enjeux, défis et contraintes qui concernent non seulement l’équilibre de la biosphère de l’arganeraie, mais aussi les vies des dizaines de milliers de personnes qui en dépendent.
Une volonté politique avérée
Soucieuses de la préservation de cet écosystème et du savoir-faire ancestral qui en découle, les institutions publiques et privées et les organisations sociales traditionnelles s’associent pour protéger ce patrimoine inscrit depuis 2014 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
A ce propos, Jamila Idbourouss précise : "Des programmes de réhabilitation et de plantation de la forêt de l’arganier sont établis par le ministère de l’Agriculture, principalement via l’ANDZOA [Agence nationale pour le développement des zones oasiennes et de l’arganier, ndlr], en plus de la coutume de l’Agdal pratiquée par les douars dans les forêts de l’arganier visant la protection et la régénération de l’arganier, de son écosystème, de sa faune et de sa flore. À cela s’ajoutent les initiatives privées des producteurs de la filière, dont les coopératives féminines".
Ces dernières, et depuis leur émergence dans les années 1990, ont contribué à l’autonomisation des femmes arganières à travers la création d’une activité socio-économique, tout en jouant un rôle fondamental dans la préservation de l’héritage culturel et des équilibres environnementaux. On estime aujourd’hui à 50.000 le nombre de femmes vivant directement des revenus générés par la filière de l’argane.
Toutefois, malgré tous les efforts des institutionnels et des coopératives, la résilience de la biosphère est mise à mal par les effets de plus en plus sévères du dérèglement climatique.
A l’épreuve du dérèglement climatique
"Les impacts du changement climatique sont très visibles sur la forêt de l’argane et produisent un impact sur la productivité et le fonctionnement même des coopératives", indique Jamila Idbourouss.
En cause, "la pluviométrie irrégulière et la non-disponibilité de la matière première. Cette situation a conduit à un phénomène de spéculation, alimentant un marché informel qui rend impossible l’accès des coopératives féminines aux matières premières, engendrant, de fait, une perte significative de clients de ces coopératives et une forte pression concurrentielle sur les femmes arganières", observe la directrice de l’UCFA.
D’ailleurs, comme en témoigne Jamila Idbourouss, plusieurs coopératives sont actuellement à l’arrêt. Médias24 a pu le constater en contactant l’une des deux coopératives situées sur les hauteurs de Taghazout. La directrice de la coopérative agranière Talilt, Fatima Essaadi, que nous avions rencontrée en 2022, nous a confié que les locaux étaient actuellement fermés à défaut de commandes et de disponibilité des matières premières.
A l’ensemble de ces dysfonctionnements s’ajoutent les problèmes de la valorisation de l’huile d’argan et de la rétention de la valeur ajoutée.
Déperdition de la valeur ajoutée
"Même si nous exportons ce produit à l’échelle internationale, la valeur ajoutée est réalisée ailleurs", s’indigne Jamila. Il faudrait selon elle "que la valorisation soit faite à l’échelle locale et nationale ; localement, que la valeur ajoutée bénéficie d’abord aux femmes des coopératives arganières, et au niveau national pour que le Maroc réalise des rentrées en devises".
Cette anomalie de valorisation ne date pas d’hier. En effet, entre les années 2004 et 2006, les associations opérant dans la filière de l’argane ont réalisé une étude servant à définir le coût de revient de l’huile d’argan à partir de la matière première. Le résultat était pour le moins étonnant ; "le prix de vente de l’huile d’argan ne correspondait pas au prix réel auquel il devait être vendu", estime Jamila Idbourouss. "Le temps passé dans la récolte du fruit, le temps du concassage et du dépulpage et le temps passé sur la production ne correspondaient pas à la valeur réelle. C’est la raison pour laquelle les consommateurs sont aujourd’hui interpellés. D’une part, la revalorisation des prix en prenant en compte les prix de revient réels et de l’autre, la rareté des matières premières font qu’aujourd’hui les prix ont considérablement augmenté."
S’agissant de l’indication géographique protégée, le dossier de l’argan fait actuellement l’objet d’une réforme du cahier des charges. Le dossier, qui a été initialement déposé il y a une dizaine d’années, présentait des lacunes d’ordre normatif. "Au cours de ces dix années, il y a eu des changements de versions et des changements de standards, en plus du défaut de reconnaissance de l’organisme certificateur par les instances internationales", explique Jamila Idbourouss, pour qui "l’implication des institutions nationales dont le ministère de l’Agriculture est nécessaire pour protéger l’appellation Argane à l’échelle nationale et internationale".
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