Reportage. À Tighitcht, les femmes sont les locomotives de la vie post-séisme
Les rescapés du tremblement de terre du vendredi 8 septembre reprennent le cours de leur vie à Tighitcht, douar relevant de la province de Taroudant. Les femmes sont la clé de voûte de cette résilience.
En ce mercredi 13 septembre, malgré notre gêne apparente, les femmes du douar Tighitcht, dans la commune de Ouneine, insistent pour nous offrir un verre de thé à l'ombre d'un bâti dont les fondations et les murs ont été fragilisés par le séisme de magnitude 7 qui a frappé la région cinq jours auparavant.
Dans cette vallée cernée par les arbres fruitiers, les dégâts sont avant tout matériels. Le paysage s'est métamorphosé. En témoigne l'assif (cours d'eau) en contrebas du douar. Avant le séisme, c'était un sentier pédestre où l’on pratiquait des randonnées. Désormais, il est alimenté par de l’eau de roche, s’écoulant de failles créées par le violent mouvement terrestre.
Les femmes, elles, n'ont pas changé. Véritables locomotives familiales, elles sont garantes d'une certaine continuité de la vie, qu'il vente ou qu'il neige, et même quand la terre tremble.
"Elles sont résilientes et acceptent leur sort. C'est une société dépourvue de personnes qui se plaignent à longueur de journée", assure Mohamed Mahdi, anthropologue et spécialiste du monde rural. Il ne croit pas si bien dire. Dans ces zones montagneuses, le rôle de la femme est central. Elle se réveille la première et ferme l'œil après tout le monde.
La femme rurale, une figure de proue
Au détour d'un sentier, une femme fait la lessive à mains nues. Seule la maison en pisé fissurée sur sa gauche trahit le séisme. "En plus des activités qui incombent à toutes les femmes, dont l'éducation des enfants, elles participent à l'ensemble des activités agricoles, surtout depuis que les hommes quittent le village pour travailler en ville en vue de gagner des revenus complémentaires", explique Mohamed Mahdi.
Il y a encore des zones où "elles récoltent également du bois et approvisionnent la maison en eau. Elles sont spécialistes de l'élevage en étant chargées d'entretenir le bétail, traire les vaches et préparer du beurre", poursuit-il.
L’économie du village, perché à 10 kilomètre de l'épicentre du séisme, est en effet "dépendante de l’agriculture, de l’élevage et de l’émigration qui permet aux familles d’avoir des revenus complémentaires", complète Mohamed Tamime, enseignant d'urbanisme à Rabat et natif de ce douar où il vient de vivre la peur de sa vie.
Autrement dit, les femmes sont la clé de voûte des familles rurales, qui plus est dans ces régions en haute altitude. Une force de caractère décisive après une telle catastrophe naturelle. Et si des dissensions peuvent parfois exister entre les hommes ou les femmes du village, elles sont mises de côté au nom d'une solidarité sans faille, facilitée par les différents liens de parenté dans cette communauté.
"Les femmes se mettent ensemble. Partagent leurs soucis en commun. Elles souffrent, elles se consolent et arrivent à surmonter le choc", précise Mohamed Mahdi. "Le fait d’être réuni est une thérapie au même titre que de vaquer aux tâches quotidiennes", assure Mohamed Tamim.
"Nous ressentons un sentiment de sécurité quand nous sommes réunis. On se dit que même si on meurt, au moins on mourra ensemble et on ne laissera personne derrière nous”, avoue l'une d'entre elles avec une émotion non dissimulée.
Une peur surmontée par un quotidien chargé
Pour l'heure, les femmes du village s'activent afin de contenir la peur qui leur noue l'estomac. Elles se sont d'abord organisées pour installer une cuisine collective en plein air. De petites butanes de gaz sont protégées du vent par un cadre en bois. Et les ustensiles sont entreposés sur une table en plastique.
Les repas se prennent en petits groupes, "car chaque famille à son rythme de vie, selon ses occupations. Certaines femmes ont du bétail ou des champs à entretenir. Sans oublier les enfants", nous explique une mère encore sous le choc. "Mais le soir", reprend-elle, "tout le monde se réunit sur un terrain en hauteur, où nous nous couvrons avec des couvertures ou parfois du plastique car il fait très froid".
"Les femmes ont peur d'entrer dans leur maison, mais certaines prennent le risque de s'y aventurer pour récupérer les ustensiles dont elles ont besoin pour faire la cuisine. D'autres envoient leurs maris", nous explique Mohamed Tamime qui ne quitte pas son casque de vélo, par peur des effondrements.
Et pour cause, "la terre tremble encore de temps en temps. Et nous remarquons qu’à chaque nouvelle secousse, les fissures s’agrandissent. Les maisons sont vraiment inhabitables", déplore une femme du village.
"Nous sursautons à chaque fois qu’on entend une voiture ou une moto passer. D'ailleurs, plusieurs femmes refusent de descendre et de s'aventurer ne serait-ce que sur le palier des habitations", poursuit-elle. Une situation qui n'est pas tenable sur la durée et qui fait craindre un exode massif.
"L’exode rural ne risque pas de s’accentuer à cause de cette catastrophe naturelle", estime Mohamed Tamime. "Je n’appellerai pas ça de la migration mais plutôt une circulation." Et d'ajouter : "Il est nécessaire de quitter un jour le village puis d’y revenir. C’est un schéma qui se perpétue. Si les villageois migrent en ville, c’est pour améliorer leur niveau de vie. Et ils reviennent tôt ou tard car ils ont des attaches familiales et un ancrage solide."
Et ce n'est pas un séisme, aussi puissant soit-il, qui modifiera la nature profonde d'une société où les femmes donnent le la et impulsent la marche à suivre.
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