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Saida Belouali, l'éthicienne de l'intelligence artificielle

Portrait de Saida Belouali, une pionnière des questions de l'éthique appliquée au domaine de l'intelligence artificielle au Maroc. Depuis l'Université Mohammed Ier d'Oujda, elle multiplie les initiatives pour faire avancer ce sujet au Maroc et en Afrique.

Saida Belouali, l'éthicienne de l'intelligence artificielle

Le 12 avril 2023 à 11h59

Modifié 13 avril 2023 à 9h37

Portrait de Saida Belouali, une pionnière des questions de l'éthique appliquée au domaine de l'intelligence artificielle au Maroc. Depuis l'Université Mohammed Ier d'Oujda, elle multiplie les initiatives pour faire avancer ce sujet au Maroc et en Afrique.

Saida Belouali se définit comme une éthicienne de l’intelligence artificielle (IA). C’est-à-dire qu’elle suit, pense et étudie les défis d’ordre éthique qui accompagnent le développement de l’IA dans le monde. "C’est une science qui a connu un renouveau et un regain d’intérêt depuis moins de dix ans, avec le développement accéléré de l’intelligence artificielle. Au Maroc, c’est un domaine d’étude encore naissant", déclare-t-elle à Médias24.

"Beaucoup confondent le droit et l’éthique, alors que ce sont deux sciences différentes, mais qui se complètent. On a besoin de l’éthique avant de légiférer et mettre en place les lois", précise-t-elle.

Cofondatrice et directrice de la revue Éthique et Numérique chez l’IMIST, Saida Belouali est l'auteure de conférences et de publications portant sur l’éthique, l’éducation et les impacts du numérique, particulièrement l’IA, sur la société. Elle a également coordonné la mise en place de formations en éthique pour des organismes nationaux et internationaux. Elle est actuellement membre actif de plusieurs organisations et comités nationaux et internationaux sur les questions de l’éthique de l’intelligence artificielle.

Un parcours atypique

Saida Belouali a entamé son parcours académique dans les sciences humaines, en se spécialisant dans la phénoménologie, l’esthétique et la poétique. Des concepts philosophiques qui l’ont amenée par la suite à s’intéresser à l’éthique.

En intégrant une école d’ingénieurs en tant que professeure, elle a cherché à transmettre aux élèves des connaissances et des outils susceptibles de les intéresser et de leur être utiles dans leur parcours professionnel.

Lui est alors venue l’idée d’un cours en éthique appliquée au métier d’ingénieur, ayant trait entre autres à l’éthique professionnelle et l’éthique du numérique. Ce cours a été intégré dès 2004 au programme de l’Ecole nationale des sciences appliquées d’Oujda (ENSAO) où elle enseigne.

Elle s'est penchée davantage sur le sujet et a orienté ses recherches vers l’éthique du numérique. Elle a commencé également à encadrer des thèses dans le même domaine. Elle a ainsi abordé des thèmes tels que l’éthique appliquée à l’e-éducation et l’éthique dans l’adoption du digital, en étudiant par exemple la dimension éthique au niveau des stratégies de numérisation dans les universités.

Avec d’autres chercheurs dans le domaine de l’intelligence artificielle, elle a, dès 2016, coorganisé des événements scientifiques internationaux sur la question, puis la Semaine de l’intelligence artificielle au niveau de l’Université Mohammed Ier de Oujda.

Ces expériences ont été nourries par un partenariat avec l’Association française de l’intelligence artificielle, notamment avec Yves Demazeau, l’un des premiers chercheurs à s’intéresser aux systèmes multi-agents, avec qui elle a aussi co-encadré une thèse doctorale.

La Maison de l’IA d’Oujda

Par la suite, elle a développé un partenariat étroit avec l’institut EuropIA, présidé par Marco Landi, ancien chief operating officer  chez Apple, connu pour être l’un de ceux qui allaient faire revenir Steve Jobs à la tête de l’entreprise qu’il avait fondée.

En 2020, Marco Landi lui a demandé d’intégrer le panel des experts d’EuropIA. Quelques mois plus tard, il lui a accordé la franchise de la Maison de l’intelligence artificielle (MIA). Il s'agit d'un lieu d’acculturation, de sensibilisation et de formation à l'intelligence artificielle et à ses applications. Cet espace permet à tous les intéressés de se familiariser avec cette technologie qui est en train de remodeler l’avenir du monde.

La Maison de l’IA d’Oujda a été inaugurée en juillet 2022 à l’Université Mohammed Ier, à l’occasion de la Semaine de l’IA. Elle offre des parcours pédagogiques pour mieux comprendre ce qu’est l’intelligence artificielle. Notre interlocutrice estime qu’il est important que les gens sachent ce qu’est réellement l’intelligence artificielle.

Les défis éthiques de l’IA

L’espace est ouvert à tout public, et propose de multiples formations et ateliers, comme par exemple l’atelier de la voiture autonome, pour mieux décrypter la technologie et les enjeux sociétaux qui en découlent.

Pour ce faire, une application a été développée au niveau de l’Université Mohammed Ier, dénommée "Ala Dilemma", s’inspirant du dilemme "Moral Machine" créé par le Massachusets Institute of Technology (MIT) sur les enjeux éthiques de la voiture autonome, mais qui s’étend à d’autres dilemmes que peut poser le développement de l’intelligence artificielle.

Le dilemme de "Moral Machine" étudie des situations où la voiture autonome doit faire face à des choix complexes, l’objectif étant d’opter pour la moins pire des solutions. Par exemple, imaginons une voiture autonome face à un humain et un chien ; elle n’a pas le temps de freiner et doit choisir entre percuter l’humain ou le chien. Dans ce cas, la quasi-totalité des interviewés choisissent de percuter le chien. Mais dans des cas plus compliqués comme deux humains, comment choisir ? Selon l’âge, la contribution à la société (médecin vs voleur) ?

Ces situations sont extrêmes, mais elles montrent l’importance de ces questions. Pour Saida Belouali, le développement des technologies de l’IA implique que, de plus en plus, la machine va prendre des décisions à notre place, et il est nécessaire de répondre aux différentes questions éthiques que cela pose.

La MIA organise également des événements variés autour de l’intelligence artificielle. Au-delà de l’éthique, cette nouvelle institution de l’Université Mohammed Ier d’Oujda s’intéresse également à l’application de l’IA dans des domaines particuliers, comme la santé, le développement durable, la robotique, la ville intelligente, le patrimoine et le tourisme.

Au sein de MIA, d’autres projets sont en train de naître, comme le Smart Water Campus, un projet pilote de gestion intelligente de l’eau. Alors qu’au mois de juin prochain, un hackathon sur l’intelligence artificielle y sera organisé sous le nom de Miathon, avec une dimension africaine.

Une activité de sensibilisation soutenue

Le World AI Festival of Cannes, qui est organisé au même endroit que le fameux Festival de Cannes, figure dans le top 3 des festivals dédié à l’IA dans le monde. Saida Belouali a été membre de son comité d’honneur lors de la 2e édition, aux côtés de personnalités influentes de l’IA dans le monde, comme Yan Le Cun, le numéro 2 de Meta. C’est un festival qui accueille 15.000 visiteurs, sachant que le ticket d’entrée coûte entre 600 et 1.200 euros, précise Saida Belouali.

L’Université Mohammed Ier d’Oujda y a été récompensée par le prix "Best University in Africa" en matière d’initiatives et d’efforts dédiés à l'IA et ses défis sociétaux.

EuropIA, partenaire de la maison de l’IA d’Oujda, est l’un des organisateurs de ce festival. Dans le cadre de cette coopération, un institut AfriquIA est en cours de création, et sa présidence va être confiée à l’experte marocaine.

Quant à Saida Belouali, elle a pu décrocher la licence pour organiser ce festival dans sa version africaine, en octobre prochain. Elle espère y attirer les meilleurs conférenciers internationaux, à l'instar de celui organisé à Cannes. Ce festival va être organisé conjointement par l'Université Mohammed Ier, le Conseil régional de l'Oriental, l'Agence de l'Oriental, EuropeIA et AfriquIA.

Une charte éthique et une stratégie marocaine pour l’IA

Saida Belouali mène de nombreux travaux de recherche. Parmi eux, une thèse qu’elle encadre établit un comparatif de l’ensemble des chartes éthiques de l’IA publiées actuellement. Avec sa doctorante, elle tente d’explorer dans quelle mesure l’éthique de l’IA peut être universelle.

Le Maroc, qui n’a pas encore initié de projet dans ce sens, va être confronté à la question d'adopter des lois européennes, tel le Règlement général de protection des données (RGPD), ou de bâtir son propre référentiel sur la base de son identité et ses valeurs.

Quand on aborde la question du respect de la vie privée, par exemple, il faudra la définir et la limiter. Elle n’aura peut-être pas la même signification au Maroc, aux Etats-Unis ou en Chine.

D’autre part, la chercheure marocaine souligne que les différentes chartes publiées à ce jour se ressemblent à bien des égards. La différence ne réside que dans la définition qu’on peut donner aux différents concepts.

"Quelle que soit la nationalité, on est égaux dans l’utilisation de l’IA, mais on n’est pas égaux en ce qui concerne le traitement des données. Les données sont biaisées parce que les datasets (jeux de données, ndlr) utilisés pour construire ces modèles d’intelligence artificielle sont construits ailleurs, avec des références qui peuvent être différentes des références qu’on peut avoir au Maroc ou dans d’autres pays", estime l’experte marocaine.

"Par exemple dans le domaine de l’e-santé qui connaît un développement fulgurant, le traitement de la peau chez les Africains n’est pas le même que chez les Européens. Si on n’intègre pas ces données pour paramétrer l’intelligence artificielle qui va traiter ces questions, on risque d’avoir des réponses biaisées et non pertinentes pour les Africains", explique-t-elle.

Elle recommande de développer rapidement une stratégie nationale de l’IA et, au minimum, que le Maroc soit vigilant sur le plan éthique et qu’il mette en place des garde-fous qui soient en mesure protéger les populations.

"L’intelligence artificielle questionne le monde de demain. Quel est le monde souhaité et comment on le perçoit. Je pense qu’il est important de se positionner sur l’IA et l’éthique de l’IA", insiste-t-elle.

"Aujourd’hui, seuls deux pays en Afrique ont des stratégies relatives à l’IA, et le Maroc gagnerait à en élaborer une également. Le Royaume a de bonnes bases en matière de numérique. Il est important de capitaliser ces acquis pour construire les bases pour l’avènement de l’intelligence artificielle, en élaborant sa propre stratégie de l’IA et en mettant en place, en parallèle, une charte éthique à l’échelle nationale. La régulation par les lois pourra venir par la suite, dans les domaines où cela sera jugé nécessaire", poursuit-elle.

Ces technologies évoluent de manière rapide, et la législation pourrait avoir du mal à suivre la cadence de ces changements ; c’est la raison pour laquelle il est important d’avoir une charte éthique qui encadre le tout, conclut Saida Belouali.

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