Ifrane Forum : “Le narratif sur le continent est complètement infidèle à la réalité de l’Afrique d’aujourd’hui” (Khadija Janati)
Le Sommet africain du commerce et de l’investissement - Ifrane Forum tient sa 5e édition le 7 décembre. L’évènement, qui réunit chef.fe.s d’entreprises et dirigeant.e.s des secteurs privé et public, porte le débat sur les questions environnementales et de développement durable en Afrique. Entretien avec Khadija Idrissi Janati, présidente de l’Ifrane Forum.
Médias24 : Ce forum revient cette année avec pour thème le changement climatique. C’est une thématique largement débattue. Comment cette édition peut-elle contribuer à faire avancer le débat ?
Khadija Idrissi Janati : L’édition 2022 de l’Ifrane Forum a choisi, en effet, d’enrichir le débat sur les changements climatiques, et plus précisément de décortiquer la réponse du continent à ces changements et les initiatives de ses parties prenantes pour la consolidation de la résilience climatique de l’Afrique.
L’Afrique est la région du monde qui pollue le moins mais qui subit le plus les impacts des émissions de CO2 et des changements climatiques. Le continent fait donc face à une injustice climatique dont la gestion nécessite la mobilisation de toutes les parties prenantes, et c’est le rôle de l’Ifrane forum : réunir les opérateurs du secteur privé pour faciliter les échanges et les collaborations entre eux, tout en ramenant autour de la table, au besoin, des acteurs publics et du monde associatif, pour un débat complet et des actions multidimensionnelles.
Nous avons conçu cette édition sous forme de panels d’expert.e.s afin, justement, de parler des actions, car à ce stade, nous connaissons déjà le diagnostic.
- Le changement climatique est aujourd’hui une réalité et pas un concept futuriste. Les effets se conjuguent au présent. N’est-il pas temps de parler action plutôt que de débattre des raisons ?
- Tout à fait. Il est grand temps de se focaliser sur les actions, et c’est justement l’objectif de cette édition. Ce sont les solutions qui doivent être mises en lumière pour valoriser les actions entreprises, parce qu’il y en a.
L’agenda 2063, qui constitue le schéma directeur et la feuille de route pour faire de l’Afrique la locomotive mondiale de l’avenir, désigne la durabilité parmi les objectifs à atteindre, dans le cadre de sa première aspiration "Une Afrique prospère fondée sur la croissance inclusive et le développement durable".
Nous avons conçu cette édition sous forme de panels d’expert.e.s afin, justement, de parler des actions, car à ce stade, nous connaissons déjà le diagnostic. L’ensemble des parties prenantes du continent - gouvernements, opérateurs économiques, société civile et institutions - sont mobilisées dans différents cadres et sous différents formats. Entre les discussions bilatérales et multilatérales, les négociateurs et négociatrices Climats désigné.e.s par les gouvernements, l’activisme de la société civile en matière de plaidoyer et de projets terrain, et l’engagement du secteur privé, il est essentiel de montrer comment le continent œuvre pour combattre cette injustice et renforcer sa résilience climatique.
La méconnaissance de l’Afrique fait que les solutions proposées par les non-Africain.e.s sont impertinentes et déconnectées de la réalité.
Pour des solutions pensées par des Africains
- Vous prônez justement l’idée de solutions africaines par des Africains. Pensez-vous que les initiatives internationales adressant le continent sont hors-sol, et donc quelque part inefficaces ?
- Non seulement elles sont hors sol, mais déconnectées de la réalité africaine car elles ne la connaissent pas. D’ailleurs, le narratif sur le continent, construit et relayé par les médias internationaux, est complètement infidèle à la réalité de l’Afrique d’aujourd’hui.
Le continent est riche de ses ressources naturelles, mais surtout de ses hommes et de ses femmes qui s’engagent pour son développement et sa prospérité. Au moment où la majorité des médias internationaux continuent de relayer l’image d’une Afrique affamée et qui sombre dans l’ignorance et la pauvreté, le continent se développe et évolue.
Considérée comme le grenier du monde depuis plusieurs années déjà, l’Afrique a pris le virage de la technologie et du développement durable avec, au nord, le Maroc, qui abrite "NOOR", la plus grande centrale solaire au monde ; au centre, la République démocratique du Congo, plus grand gisement mondial de cobalt ; à l’est, le Kenya avec sa Silicon Savannah, premier pôle technologique en Afrique, sans parler du Rwanda avec la "Green City" Kigali, du Nigéria avec son projet KITE (Knowledge, Innovation, Technology and Entrepreneurship), de l’Ethiopie avec son rêve de planter quatre milliards d’arbres dans le cadre du projet "Green Legacy Initiative", et bien d’autres pays... Le continent se prépare pour jouer un rôle déterminant dans le monde de demain.
Cette méconnaissance de l’Afrique, ajoutée au rapport non équilibré que l’Occident continue à nourrir vis-à-vis de l’Afrique, la voyant comme un récipient d’aide plutôt que comme une force avec laquelle il faut discuter d’égal à égal, font que les solutions proposées par les non-Africain.e.s sont impertinentes et déconnectées de la réalité, d’où le thème de cette édition qui prend ici tout son sens : "l’Afrique prend son destin en main".
Le secteur privé, un acteur principal dans l’action pour le climat
- Vous interpellez le secteur privé, le considérant comme un acteur clé de la lutte contre le changement climatique. Comment les opérateurs privés peuvent-ils agir ?
- Le secteur privé est le principal acteur du développement du continent et son moteur économique et social. Si l’on compte l’économie formelle et informelle, le secteur privé représente plus de 80% des emplois en Afrique, selon des estimations du Bureau international du travail en 2018. Ce tissu économique est constitué aussi bien de grandes entreprises établies que de startups, avec une grande présence de petites et moyennes entreprises.
Pour la première catégorie, plusieurs d’entre elles sont déjà engagées sur le chemin de la durabilité. Certaines font évoluer leurs processus de production pour devenir plus respectueuses de l’environnement, tandis que d’autres investissent dans des projets qui sont certes liés, directement ou indirectement, à leurs activités, mais qui ont un impact positif sur l’environnement, dans le cadre de leurs stratégies RSE (Responsabilité sociétale des entreprises, ndlr).
Pour la seconde catégorie, constituée de startups et TPE, ces structures relativement agiles sont généralement conscientes de la nécessité pour l’entreprise d’opérer dans des environnements durables pour pouvoir se développer dans le temps. Elles comprennent aussi l’importance de l’environnement et capitalisent sur des approches "amies de l’environnement" pour se différencier et construire un capital sympathie avec leurs parties prenantes.
Le secteur privé est donc déjà sur le chemin, mais il reste encore beaucoup à faire. Et c’est justement ce qui est fait et ce qui reste à faire qui sera discuté lors de cette édition de l’Ifrane Forum.
- Le continent est en plein développement ; développement de l’industrialisation, de l’équipement... Il doit donc déployer ses pleins moyens. Ce développement est-il conciliable avec l’impératif d’agir contre les effets du changement climatique ?
- Le développement durable et la protection de l’environnement n’arrêtent pas le développement industriel et économique. Ils appellent à la rationalisation de l’usage des ressources, à une gestion durable des déchets et à l’adoption de gestes quotidiens qui impactent l’environnement, comme le recyclage et la compensation des émissions de CO2.
L’Afrique peut réussir son développement industriel et économique tout en prenant en compte l’environnement, si cette composante est intégrée dès le début dans les stratégies et les schémas de développement. C’est justement cela que l’on appelle "le développement durable".
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