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Nucléaire au Maroc. Une ambition historique et une option maintenue

L’option nucléaire est prévue au Maroc en 2030. L’actuel accord bilatéral approuvé par la Russie pour le développement du nucléaire civil relance la discussion publique sur cette source d’énergie. Round-up des principaux enjeux.

Nuclear power plant near village Dukovany in Czech republic

Nucléaire au Maroc. Une ambition historique et une option maintenue

Le 23 octobre 2022 à 15h49

Modifié 23 octobre 2022 à 15h49

L’option nucléaire est prévue au Maroc en 2030. L’actuel accord bilatéral approuvé par la Russie pour le développement du nucléaire civil relance la discussion publique sur cette source d’énergie. Round-up des principaux enjeux.

“Le Maroc n’a jamais abandonné l’option nucléaire”, affirme d’emblée Rajaâ Cherkaoui El Moursli, experte marocaine en physique nucléaire. Une affirmation qui revient souvent au sein du microcosme marocain de l’énergie. Dans le mix électrique adopté en 2009 au Maroc, on annonçait déjà un pourcentage de 10% pour “d’autres sources d’énergies”, induisant automatiquement l’option nucléaire.

Car l’intérêt pour cette source d’électricité n’est pas nouveau. On peut remonter au début des années 1940, pendant la colonisation, pour en retrouver les premières traces, notamment pour l’exploration du minerai d’uranium. La Société marocaine de recherches et d’exploitations minières (Somarem), dédiée à cette activité, a été créée en 1953.

Une ambition historique

Bien que cette ambition nucléaire n’ait pas été un long fleuve tranquille, elle est restée intacte depuis l’indépendance. Selon nos sources, le Maroc a même essayé, par le truchement de l’OCP, de se doter d’un réacteur nucléaire dans les années 1960 avec l’aide américaine. Mais les conditions, aussi bien technologiques (préparation de techniciens et d’ingénieurs marocains), que géopolitiques, ne l’ont pas permis, contrairement aux cas d’Israël, du Pakistan ou de l’Iran par exemple.

L’actuel accord, adopté par le gouvernement russe en octobre, largement médiatisé, n’est que l’un des éléments d’une longue histoire. Il vient affirmer le maintien de l’ambition du nucléaire marocain alors même que le focus a été donné aux énergies renouvelables ces dix dernières années.

Ce mémorandum d’entente prévoit un soutien technique et scientifique au Maroc, notamment l’instauration d’un réacteur et la construction d’un accélérateur de particules dédiés à la recherche. Il prévoit aussi d’assister le Maroc pour les combustibles nucléaires et la gestion des déchets nucléaires.

Contrairement à ce qui a été avancé, le Maroc n’a pas d’accord pour la construction d’une centrale nucléaire dédiée à la production électrique, mais bien d’un réacteur expérimental (comme celui existant déjà au centre d’étude nucléaire de Maâmoura).

Un noyau d’écosystèmes

Car, pour passer de l’expérimentation à la production, c’est une autre paire de manche. Tout d’abord, en termes de puissance. Le réacteur expérimental, actuellement géré par le Centre national de l’énergie, des sciences et des techniques nucléaires (Cnesten), à Maâmoura, a une capacité de production de 2 MW, soit l’équivalent de la puissance d’un moteur d’avion de combat des années 1950. La capacité moyenne de centrales nucléaires conventionnelles tourne autour de 1.300 MW, soit l’équivalent de la centrale à charbon de Safi. “Le réacteur de Maâmoura est un formidable outil d’enseignement et de recherche”, précise Rajaâ Cherkaoui, plusieurs fois récompensée pour ses travaux scientifiques.

Construit entre 2004 et 2006 grâce au soutien de l’Agence internationale d’énergie atomique (AIEA) et à un transfert de technologie française et américaine, ce réacteur fait travailler près de 260 personnes, dont 122 ingénieurs et chercheurs, des techniciens ainsi que d’autres métiers supports.

“Il a permis de doter le Maroc d’un noyau technique et scientifique capable de transiter rapidement vers une centrale de production”, affirme Rajaâ Cherkaoui. Les centrales de production emploient en général plus de 2.000 personnes, entre ingénieurs, techniciens et staffs directement. Elles recourent aussi à un écosystème de sous-traitants fourni.

Absence d’uranium

L’autre entrave majeure au développement de l’option du nucléaire au Maroc est le combustible. Une centrale nucléaire moyenne consomme l’équivalent de 200 tonnes d’uranium naturel par an, soit 20 tonnes d’uranium enrichi. Certes, l’accord avec la Russie prévoit ce volet de fourniture de combustible, mais encore une fois, ça ne reste qu’un accord-cadre. Celui-ci ne précise pas les quantités de combustibles ; d’autant que, comme indiqué précédemment, il s’agit essentiellement de réacteurs d’expérimentation pour le moment.

Pour pouvoir entrer dans l’industrie nucléaire, la disponibilité de l’uranium, source du combustible, et la capacité de l’enrichir industriellement, sont des prérequis. Or, les explorations au Maroc dans ce domaine n’ont pas été couronnées de succès. En effet, depuis la moitié des années 1940, plusieurs missions d’explorations ont été menées aussi bien par les Français que par les Anglais et les Américains, entre autres, mais sans succès. Ou du moins sans découvrir des gisements commercialement viables de ce minerai.

Le Maroc indépendant, à travers le Bureau des recherches et participations minières (BRPM) – l’actuel ONHYM –, et avec l’aide de l’AIEA, a aussi tenté plusieurs missions d’exploration dans l’Atlas ou le Sahara, toujours sans succès. L’exploration de gisements d’uranium a ainsi été grandement abandonnée dès la fin des années 1970, faute de moyens et de financements. Le Maroc s’est plutôt tourné vers la recherche de technologie d’extraction d’uranium présent dans le phosphate (0,02% d’uranium est disponible dans la roche brute).

Plusieurs tentatives et projets de recherches ont été menés dans ce sens avec l’OCP et ses partenaires, notamment le français Areva depuis 2007. Ces recherches largement expérimentales n’ont pas encore débouché sur des solutions commerciales connues, bien que depuis la moitié des années 2010, on parle au Maroc de la possibilité de commercialiser des produits dérivés de l’acide phosphorique.

Déchets durables

Et qui dit combustible nucléaire, dit traitement des déchets. La durée de vie d’une pastille d’uranium enrichie est de cinq ans. Sa durée de réactivité est, elle, de plusieurs centaines d’années. Autrement dit, la production de déchets nucléaires est concomitante à la vie d’une centrale. C’est d’ailleurs l’un des principaux inconvénients de cette technologie, puisque non seulement la production crée des déchets, mais les outils de traitement de ces déchets deviennent eux-mêmes radioactifs, nécessitant traitement. Bien que nos sources nous affirment que le processus de gestion des déchets est aujourd’hui maîtrisé par le Cnesten, il n’en demeure pas moins que l’industrialisation de la gestion des déchets est un enjeu important.

Le Maroc s’est doté en 2014 de l’Agence marocaine de sûreté et de sécurité nucléaires et radiologiques (AMSSNuR), une entité indépendante, sous la tutelle de la primature, qui veille, d’une part, au respect de la conformité de la sûreté et de la sécurité nucléaire et radiologique des activités et installations mettant en jeu des sources de rayonnements ionisants, et d’autre part, aux engagements internationaux du Royaume.

Il a aussi adopté l’ensemble des protocoles internationaux liés à la sécurité des installations nucléaires. Toutefois, les déchets actuellement produits au Maroc, notamment dans les domaines médicaux et de recherche, sont essentiellement traités en vue de l’entreposage en bunker par le Cnesten et pas retraités pour recyclage ou pour les neutraliser dans du verre en fusion par exemple. Les organismes publics doivent donc encore monter en compétences et en volumes pour accompagner les ambitions du Maroc, y compris pour la création d’un écosystème nucléaire.

Coût élevé

À ces aspects de sûreté s’ajoutent les aspects économiques, notamment en termes de coûts. Généralement très élevé, le coût d’une centrale peut avoisiner les 10 à 15 milliards de dollars. La centrale d’El-Dabaa, en Égypte, dont le chantier a récemment été lancé en coopération avec la Russie, a un coût estimatif de 25 milliards de dollars pour un total de quatre réacteurs d’une capacité de 1.200 MWe chacun.

La centrale Barakah, aux Emirats arabes unis, dont la première unité de 1.300 MWe est entrée en production en 2020, a été construite par les Sud-coréens Korea Electric Power Corporation (KEPCO) avec Emirates Nuclear Energy Corporation (ENEC). Son budget estimatif est de 24,5 milliards de dollars pour une capacité installée totale, à terme, de 5.600 MWe. Ainsi, le coût par KWe tourne autour de 4.500 à 5.000 $US, soit un peu plus de trois fois le coût d’une centrale à charbon équivalente en puissance comme celle de Safi (1.300 MW).

À cela, il faut ajouter les problématiques induites par la puissance. “Actuellement, le réseau électrique marocain ne peut pas faire face à la puissance d’une centrale nucléaire”, affirme Amine Bennouna, expert en énergie. En effet, pour assurer la stabilité du réseau, l’énergie appelée d’une seule source ne doit pas dépasser les 10 à 12%. Aussi, on doit avoir des capacités équivalentes en réserves, mobilisables rapidement en cas d’arrêt technique ou autre pour ne pas tomber en black-out.

La puissance générée par une seule unité de 1.300 MWe induira automatiquement la nécessité d’investissements importants dans les réseaux pour en assurer la sécurité, renchérissant de facto l’investissement de base. “Si en théorie, rien n’empêche le réseau marocain d’accueillir des capacités supplémentaires, notamment nucléaires, le gestionnaire de réseau doit détenir des capacités de réserves équivalentes à cette source d’énergie nouvelle pour éviter les risques de délestage”, affirme ainsi Ryad Jerjini, expert en électricité.

Option maintenue

Une situation qui fait dire à de nombreuses sources que les technologies les plus récentes, à savoir les Small Modular Reactors (SMR), d’une capacité de 300 à 600 MWe, seraient les mieux adaptées au Maroc. Que ce soit pour la production d’électricité, le dessalement d’eau de mer ou la production d’hydrogène, cette technologie offre de nombreux avantages, en particulier en termes de coût.

Une technologie dans laquelle la Russie est particulièrement compétitive, mais qui nécessite une décision politique forte. Car, comme le souligne Ryad Jerjini, “adopter une technologie nucléaire donnée nous lie à son fournisseur pour les quarante à cinquante prochaines années. Au vu des enjeux géopolitiques actuels, je vois mal le Maroc, allié traditionnel des États-Unis, s’engager dans ce type de partenariat avec la Russie”.

D’autres technologies, comme la CANDU (CANada Deuterium Uranium), ou des SMR français ou américains (Small Modular Reactors), sont disponibles mais restent moins compétitives que les SMR russes. Mais ces choix dépendraient fortement des conditions de financement.

Car, in fine, malgré les nombreux inconvénients et défis qu’elle soulève, selon les nombreux experts que nous avons consultés, l’énergie nucléaire reste une option nécessaire dans le mix énergétique national pour en assurer la sécurité, et 2030 est, en théorie, une échéance généralement adoptée par le gouvernement pour intégrer cette source d’énergie.

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