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Fouad Laroui : “Entre la France et le Maroc, on dirait qu’une période s’achève…”

L’écrivain et membre de la CSMD décrypte pour nous un phénomène qui devient de plus en plus visible et assumé dans la société marocaine : le sentiment anti-français. En cause, la réduction du nombre de visas, décision “punitive” qui touche le sentiment populaire, selon l’auteur, et laissera des traces même si ce dossier est réglé dès demain.

Fouad Laroui : “Entre la France et le Maroc, on dirait qu’une période s’achève…”

Le 19 septembre 2022 à 17h25

Modifié 19 septembre 2022 à 19h36

L’écrivain et membre de la CSMD décrypte pour nous un phénomène qui devient de plus en plus visible et assumé dans la société marocaine : le sentiment anti-français. En cause, la réduction du nombre de visas, décision “punitive” qui touche le sentiment populaire, selon l’auteur, et laissera des traces même si ce dossier est réglé dès demain.

Médias24 : En voulant faire pression sur l’Etat marocain pour le rapatriement de 750 migrants en situation irrégulière, la France a réduit de manière drastique le nombre de visas accordés aux Marocains, qu’ils soient étudiants, hommes d’affaires, fonctionnaires, cadres du privé, artistes, familles de MRE, touristes… Résultat : le dossier des migrants irréguliers n’est pas réglé et, au Maroc, un sentiment anti-français est en train de se développer dans toutes les couches de la société, y compris chez l’élite francophone du pays.

Vous êtes en contact régulier, aussi bien en France qu’au Maroc, avec des personnalités de la sphère académique et intellectuelle. Ce sentiment anti-français est-il à votre avis un fait social ou un simple phénomène “facebookien” qui ne rend pas véritablement compte de la réalité ?

Fouad Laroui : C’est une réalité. Je rencontre tous les jours des Marocains profondément déçus par le refus opposé à leur demande de visa alors qu’ils remplissent toutes les conditions exigées. Francophones, francophiles – expression à mettre au passé, peut-être -, ils avaient l’habitude de se rendre une ou deux fois par an dans le pays où ils ont fait leurs études et où ils conservent des amitiés. Par la force des choses, ils se tournent maintenant vers d’autres pays. Je connais quelqu’un qui s’est mis à apprendre le turc…

– Rabat et Paris ont vécu plusieurs crises diplomatiques par le passé. Mais il me semble que les remous politiques n’ont jamais atteint ce degré, touchant désormais à quelque chose de précieux dans les relations entre les deux pays : le sentiment populaire. Ce constat est-il fondé à votre avis ou est-ce juste une impression que l’on a aujourd’hui en raison de l’actualité ?

– Oui, c’est bien le sentiment populaire qui est en jeu. On dirait qu’une période s’achève, où le lien avec la France était naturel. Il va peut-être devenir conditionnel, transactionnel. Donnant-donnant. Sans faire de sentiment.

– Ce phénomène est-il lié à la seule question des visas ou est-ce une lame de fond qui traverse la société marocaine, comme ce que l’on peut observer dans plusieurs pays d’Afrique francophone ?

– La question des visas a été le révélateur d’une évolution plus profonde. Beaucoup de mes étudiants me posent leurs questions en anglais et sont ouverts sur le vaste monde, grâce à Internet. Cela dit, s’ouvrir sur le monde ne signifie pas nécessairement rompre avec la France. On ne peut pas tirer un trait sur tout ce qui nous a été commun. Il suffit d’aller visiter le barrage de Bin el Ouidane pour le comprendre. Si la France se ressaisit vite dans cette affaire, la relation privilégiée qu’elle entretient avec les pays francophones, de droit ou de fait, ne sera peut-être pas perdue.

– On voit beaucoup de personnalités publiques marocaines, dont des “amis” de la France, appeler de manière décomplexée à s’en détacher, par exemple en adoptant progressivement l’anglais comme principale langue étrangère.  Vous avez fait partie de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD), et ce sujet a été posé sur la table. Cette volonté de passer à l’anglais, du moins comme langue d’enseignement des matières scientifiques, est-elle une stratégie de fond ou une simple réaction à cette mesure vexatoire de réduction du nombre de visas ?

– Passer à l’anglais ne signifie pas nécessairement rompre avec le français, qui a joué un rôle important pour le Maroc au XXe siècle. Je note que certains séminaires scientifiques de très haut niveau se tiennent en anglais, au cœur de Paris. Pour autant, la France ne va pas devenir anglophone… Je rêve d’un avenir où les Marocains seront trilingues (ou plus…) sans complexe. Le français reste une formidable langue de culture.

– Le président Macron a récemment appelé les médias français qui s’adressent aux opinions africaines à contrecarrer ce sentiment anti-français qui se développe un peu partout sur le continent, sous le fait, avait-il insinué, de la propagande russe, turque… Ce qui montre que ce sujet du “sentiment populaire”, du “ressenti”, est perçu comme une menace stratégique au plus haut sommet de l’Etat français. En décidant de “punir” les élites marocaines, qui ne sont soumises ni à l’influence de Poutine ni à celle d’Erdogan, Macron n’est-il pas en train de se tirer une balle dans le pied ? Ou d’exceller dans ce que vous avez appelé dans votre dernière tribune pour Jeune Afrique “l’art de perdre ses meilleurs amis” ?

– Oui, c’est bien cela. C’est l’art de perdre ses meilleurs amis. En fait, le président Macron est dans une situation difficile. Il doit donner des gages à ceux qui sont tentés de voter pour l’extrême droite en se montrant inflexible, lui, sur la question de l’immigration illégale et sur celle des délinquants étrangers. Mais, pour autant, doit-il s’aliéner les classes moyennes supérieures du Maghreb ? C’est sur elles qu’il devrait s’appuyer pour perpétuer l’influence de la France. Le dilemme est redoutable. Le choix effectué – la restriction des visas – n’est pas, me semble-t-il, la meilleure façon de le résoudre.

– Les crises diplomatiques, les situations de froid entre les Etats finissent par s’estomper, pragmatisme et intérêts croisés obligent. Mais la crise entre Rabat et Paris semble avoir dépassé le spectre institutionnel pour devenir un sujet de société. Pensez-vous que cette crise laissera des traces indélébiles au sein de la société marocaine dans sa relation avec la France, ou le rétablissement du flux des visas suffira-t-il pour oublier et passer à autre chose ?

– Je crois que cette crise-là va laisser des traces. Des gens, beaucoup de gens, se sont sentis humiliés par le refus de visa. Ça ne s’oublie pas, l’humiliation subie, surtout quand on n’a rien fait de répréhensible…

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