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Entretien avec la DGSN : les nouveaux visages de la criminalité sous le confinement

Depuis l'avènement de la crise sanitaire en mars 2020, la criminalité s’est adaptée au nouveau contexte sécuritaire. Détails avec Mohamed Berrada Harazem, chef de la Division des affaires pénales au sein de la Direction de la police judiciaire.

Mohamed Berrada Harazem, chef de la Division des affaires pénales au sein de la Direction de la police judiciaire

Entretien avec la DGSN : les nouveaux visages de la criminalité sous le confinement

Le 16 décembre 2021 à 17h16

Modifié 16 décembre 2021 à 17h16

Depuis l'avènement de la crise sanitaire en mars 2020, la criminalité s’est adaptée au nouveau contexte sécuritaire. Détails avec Mohamed Berrada Harazem, chef de la Division des affaires pénales au sein de la Direction de la police judiciaire.

Médias24 : On va commencer par une question qui intéresse les gens honnêtes ; comment a évolué la criminalité au Maroc depuis le début de la pandémie ?

Mohamed Berrada Harazem : L’examen de la physionomie de la criminalité entre 2020 et 2021 fait apparaître une prédominance des infractions liées aux violations de l’état d’urgence sanitaire et la prévention contre la contamination du coronavirus Covid-19, représentant plus de 71% du chiffre global de la criminalité.

Pour ce qui est des infractions ayant un impact sur le sentiment de sécurité, regroupées dans la catégorie dite criminalité violente, elles représentent un taux faible en termes de pourcentage (5%) par rapport au taux global de la criminalité apparente.

– Quelles ont été les principaux changements en matière de criminalité au cours de l’année 2020 ?

– L’année 2020, coïncidant avec le maintien de l’état d’urgence sanitaire décrété par le gouvernement, a été marquée par l’adoption d’un nouveau dispositif d’ordre, de sécurité et de répression de la criminalité qui a été mené par les services de police, tout en y intégrant les mesures pour lutter contre la confection et la vente illégale de masques bavettes de protection et la publication de fake news.

– La petite criminalité (vols à la roulette, pickpockets…) a-t-elle baissé durant les trois mois de confinement comme dans les pays européens qui ont constaté un effondrement de 90% ?

– Effectivement, l’analyse des atteintes aux biens enregistrées au cours des trois mois de confinement de mars à juin 2020, par rapport à la même période de l’année 2019, montre qu’elles ont connu une régression de l’ordre de 51,4%, soit 19.761 affaires en 2020 contre 40.661 en 2019.

Il va sans dire que le confinement des habitants a eu une incidence importante sur toutes les formes de criminalité violente ayant un impact direct sur le sentiment de sécurité de la population.

Toutefois, cette tendance baissière ne doit pas occulter l’enregistrement de certains cas de vols qualifiés ayant ciblé certains types de commerces et d’habitations (dépôts de stockage de marchandises, résidences secondaires), dont les auteurs ont profité de l’absence des propriétaires et/ou des défaillances dans les systèmes de surveillance des établissements et commerces ciblés.

 Précisément, comme les gens sortent peu et voyagent moins en raison des restrictions de circulation, a-t-on noté une baisse importante de certaines infractions comme les cambriolages ?

– Tout à fait, l’analyse des affaires de cambriolages enregistrées au cours des trois mois de confinement a montré une régression de l’ordre de 40%, soit 2.188 affaires en 2020 contre 3.664 en 2019.

 Avez-vous constaté, à l’instar de la France, que les cambrioleurs de domiciles s’étaient convertis au cambriolage nocturne de magasins ou de hangars commerciaux ?

– Tous les actes de vols enregistrés ont en effet été commis durant la nuit, profitant ainsi de la période du couvre-feu.

 Qu’en est-il des vols simples commis généralement dans les lieux fréquentés ?

– La fermeture des lieux ouverts au public et la restriction des déplacements ont effectivement eu une incidence sur le nombre de vols simples, commis par des malfrats prédisposés à subtiliser les biens de leurs victimes dans les lieux connaissant une affluence massive du public (marchés, centres commerciaux, moyens de transports publics…).

Ainsi, à titre indicatif, et en comparaison avec le mois de mars de l’année 2019, le nombre de vols sans violences (vols simples et à la tire) a connu en mars 2020 une baisse de l’ordre de 24%, due principalement à l’impact des mesures de confinement.

 L’instauration du couvre-feu a-t-elle fait baisser le nombre de certaines infractions, et si oui lesquelles ?

– Le volume global de la criminalité enregistrée au cours de mars 2020 a accusé une régression de l’ordre de 20%, par rapport à la même période de l’année 2019.

En chiffres, 44.584 affaires ont été enregistrées en 2020 contre 55.451 en 2019, soit une baisse de 10.867 affaires.

Cette tendance baissière a concerné la majorité des grandes catégories d’infractions, comme par exemple les atteintes aux mœurs et à la famille qui ont baissé de 23%. Idem pour les atteintes aux personnes qui ont reculé de 13%, et les infractions économiques et financières de 23%.

À l’instar de la criminalité générale, les chiffres de la criminalité violente ont également enregistré une baisse par rapport au mois de mars de l’année précédente (2019).

À la lecture des chiffres, on peut donc en conclure que les mesures de confinement ont contribué à la baisse de toutes les formes de criminalité violente, à l’image des homicides volontaires (-67%), des tentatives d’homicides volontaires (-175%), des coups et blessures ayant entraîné la mort (-250%), des vols à l’arrachée (-36%), des vols sous menace d’armes blanches (-52%), des vols qualifiés (-28%), des vols avec violences (-26%), des vols de voitures (-25%), des viols (-41%) et, enfin, des attentats à la pudeur avec violences (-8%).

 A-t-on noté une baisse ou une multiplication des arrestations après vingt mois de pandémie ?

– Au cours de 2021, l’action policière a été marquée par l’enregistrement des tendances suivantes, à savoir la réalisation à 95% du taux global d’élucidation des affaires de la criminalité générale, la progression du nombre global d’individus arrêtés de 43,68% (1.343.217 individus en 2021 contre 934.850 en 2020), la progression du nombre global de mineurs d’âge de 11% (22.612 individus en 2021 contre 20.479 en 2020), et enfin la progression du nombre global d’individus recherchés et arrêtés de 36%  (148.793 individus en 2021 contre 109.029 en 2020).

 Avec la levée récente du couvre-feu, avez-vous relevé une explosion des agressions qui empoisonnent la vie des habitants de certaines villes criminogènes (Salé, Fès…) ?

Pas vraiment, l’analyse des affaires criminelles survenues dans certaines agglomérations montre que ces actes sont isolés et que la situation sécuritaire prévalant en milieu urbain, relevant de la compétente territoriale de la DGSN, est maîtrisée grâce aux mesures préventives et répressives menées par les services de police pour lutter contre la criminalité et préserver le sentiment de sécurité chez la population locale.

 En 2020, le chef de lutte anti-stupéfiant révélait à Médias24 que la pandémie n’avait pas fait baisser le trafic de drogue et que, au contraire, les saisies étaient en hausse ; qu’en est-il aujourd’hui ?

– Sur la base des affaires traitées, il a été établi que la pandémie avait pu avoir des incidences sur la distribution, la commercialisation et le trafic de stupéfiants et des substances psychotropes, puisque les réseaux criminels se sont fortement adaptés à cette situation pour poursuivre leurs projets illégaux. En somme, de nouveaux marchés illicites ont prospéré tandis que d’autres ont seulement été désorganisés.

Ainsi, depuis le début de l’année, nos services ont saisi d’importantes quantités de haschich, dans le cadre de plusieurs affaires mettant en cause des trafiquants opérant au niveau national et international.

Nos services ont ainsi pu saisir 161 tonnes et 163 kilogrammes de résine de cannabis, 172 t et 458 kg de cannabis et dérivés (tabac, feuilles de kif …), 1 t, 423 kg et 830 g de cocaïne, 2 kg et 787 g d’héroïne, 1.322.655 unités de comprimés psychotropes dont 490.000 tafradol/tapentadol, et enfin 39.974 cachets d’ecstasy. Au total, ces saisies ont été à l’origine de 75.098 affaires enregistrées.

 Comment les trafiquants s’adaptent-ils pour ne pas être interpellés par vos services, avez-vous remarqué de nouvelles méthodes de vente aussi bien sur le marché local qu’à l’exportation ?

– Pour le trafic illicite de cannabis par voie terrestre, les bandes criminelles recrutent les chauffeurs de camions assurant le transport de marchandises ; ils recourent aussi aux services de certains de leurs membres pour effectuer le convoyage, au moyen de véhicules utilitaires ou fourgons, de quantités variables de chira entre les villes marocaines, qui seront écoulées sur le marché illicite national.

Ainsi, plusieurs opérations de trafic international de stupéfiants ont été déjouées au niveau des provinces du sud du Maroc, suite à l’interception de différents moyens de transport.

Il a par exemple été constaté la renaissance et la recrudescence d’un modus operandi qui consiste à recourir aux sociétés de messageries et de transport international de marchandises non accompagnées, pour envoyer des colis contenant des quantités de chira qui oscillent entre 500 g et 20 kg.

Concernant le trafic à l’international, les groupes criminels recrutent, le plus souvent, les chauffeurs des ensembles routiers parmi les professionnels opérant dans le transport international de marchandises entre le Maroc et l’étranger, pour assurer la dissimulation dans du fret légal.

Il convient de souligner que, suite à l’ouverture progressive des frontières, 81 personnes ont été arrêtées depuis le début de cette année, dont des ressortissants étrangers, en possession de 50 kg de chira, dissimulée suivant le modus operandi intitulé « in corpore ».

– Sachant que la pandémie actuelle constitue pour de nombreuses personnes, en particulier les jeunes, une période angoissante, avez-vous des chiffres qui mesurent l’évolution de la consommation pour chaque type de drogue (haschich, héroïne, cocaïne, ecstasy…) ?

– Pour l’évolution de la consommation de toute l’année 2020, les saisies ont été de 66 kg 993 g de résine de cannabis, de 151 g de cocaïne, de 147 g d’héroïne et de 7.192 psychotropes, dont 329 ecstasy).

Du 01 janvier jusqu’à octobre 2021, 52.146 affaires ont été enregistrées, avec 70.921 personnes interpellées, dont 29 étrangers avec une quantité totale de 65 kg de résine de cannabis, 283 g de cocaïne, 34 g d’héroïne, et enfin de 5601 substances psychotropes, dont 364 ecstasy.

 Avec la surveillance croissante des côtes marocaines et la baisse du trafic maritime qui empêchent les embarcations Go-fast de livrer les clients espagnols, a-t-on observé une explosion des saisies de haschich par containers ou dans des camions de transport international ?

– En effet, cinq containers avec des cargaisons de haschich ont été interceptés à la sortie du territoire national, via les ports maritimes de Casablanca et Nador, destinés aux Pays-Bas, à la Belgique et à l’Espagne.

Depuis le début de 2021, trois conteneurs ont été interceptés par les services de police et de la Gendarmerie royale au port Tanger Med, avec une quantité totale de 1t 425 kg 600 g de cocaïne emballée sous forme de plaquettes plastifiées, en provenance de l’Amérique latine.

 Les restrictions au niveau des frontières ont-elles fait baisser l’importation de drogues dures ?

– Pas vraiment, car les services de police sont de plus en plus confrontés aux réseaux criminels qui expédient les drogues dures depuis des pays européens (Pays-Bas, Belgique et Espagne), via les présides de Sebta et Melilia, aux fins d’écoulement sur le marché national dans différentes villes marocaines.

Pour résumer, toutes les quantités saisies par nos services étaient soit dissimulées dans des ensembles routiers ou des véhicules utilitaires, soit expédiées par voie maritime.

 Avez-vous dû vous adapter à de nouvelles méthodes utilisées par les criminels pour tenter d’échapper à vos filets ?

– En effet, le contexte du Covid-19 nous a imposé de nouveaux défis, comme celui du port des masques susceptible d’entraver l’identification ou la surveillance des suspects, notamment des terroristes.

Ainsi, les services de police ont mis en place des outils technologiques afin de les aider à l’identification des criminels et de garder une traçabilité des personnes violant les règles de confinement.

 Quels sont les nouveaux phénomènes criminels apparus depuis mars 2020 ?

– Le suivi de la situation de la criminalité générale a permis de constater certaines violations collectives des mesures de confinement, comme la participation massive et collective aux convois et aux cérémonies funéraires (Casablanca, Ouezzane, Marrakech…), mais aussi plusieurs cas de conduite dangereuse à grande vitesse de certains usagers de voitures et motos, en violant l’état d’urgence sanitaire et en menaçant la sécurité des personnes et des biens dans des grandes villes comme Casablanca.

De plus, on a constaté la fabrication clandestine, la commercialisation et l’imitation de marques de produits de protection contre le coronavirus (masques bavettes, antiseptiques hydroalcooliques…), mis en circulation et exposés à la vente au mépris des normes requises d’hygiène et de sécurité sanitaires.

Cette pandémie a également occasionné la diffusion ou la publication de contenus (articles, tweets et vidéos) sur les réseaux sociaux ou par le biais d’applications de communication instantanée (WhatsApp), qui colportent de fausses informations impactant négativement le sentiment de sécurité des citoyens et portant atteinte à leur honneur et à leur vie privée.

Et, enfin, il a été constaté certaines divulgations du secret professionnel médical et des cas d’atteintes aux données à caractère personnel par le traitement illicite des données à caractère personnel des personnes porteuses du virus ou mises en quarantaine, par l’enregistrement, le maintien, la transmission ou la publication de ces données protégées par la loi.

 En conclusion, qu’est-ce que la pandémie a changé dans la vie d’un représentant de l’ordre ?

– Si certains cas peuvent être difficiles à gérer, les fonctionnaires de police ont montré qu’ils étaient formés pour s’adapter à toutes les situations possibles, et in fine s’acquitter de leur mission qui est de sauvegarder l’intérêt du citoyen, de préserver son intégrité physique et celle des membres de sa famille.

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