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CULTURE

Razzia, le nouveau film de Nabil Ayouch décrit un Maroc miné par les inégalités sociales

Le réalisateur a présenté lundi 5 février son dernier film à la presse lors d’une avant-première au Mégarama de Casablanca. Engagé et extrêmement pessimiste, Razzia raconte à travers cinq destins croisés, l’histoire d’un Maroc dont la pluralité risque de se dissoudre avec une intolérance et des inégalités sociales croissantes.

Razzia, le nouveau film de Nabil Ayouch décrit un Maroc miné par les inégalités sociales
Samir El Ouardighi
Le 6 février 2018 à 12h48 | Modifié 11 avril 2021 à 2h44

Dans une récente interview à Médias24, Ayouch nous avait prévenus que son dernier film était "sismique".

Si nous l’avions interprété comme potentiellement dérangeant à l'instar de «Much loved», censuré dans les salles nationales en raison de scènes sexuelles et de dialogues crus, Razzia annonce plutôt un tremblement de terre social qui, selon lui, menacerait, à terme, la stabilité et l’unité du Maroc.

Hormis un rapide plan suggéré d’une relation sexuelle tarifée, ce film, bien qu’interdit aux moins de 16 ans, ne comporte en effet aucune scène immorale, qui puisse rebuter les spectateurs.

Contrairement à son précédent film qui traitait de la prostitution, il s’inscrit dans l’actualité agitée de certaines régions du pays (Al Hoceima et Jerada) avec d'un côté un Maroc, selon lui, majoritairement pauvre ou démuni et de l'autre, un Maroc complètement déconnecté des réalités sociales.

Le talentueux cinéaste-documentaliste y exploite indirectement certains événements socio-politiques pas très glorieux pour l’image du pays pour en faire un conte philosophique à base d’allégories pas toujours déchiffrables.

Dès la première scène du film où l’on assiste à une grande manifestation de rue, on comprend de suite que le thème principal de la narration sera la contestation. Chacun des cinq personnages va s’élever, souvent en vain, contre son environnement qui lui dénie le droit de s’épanouir comme il l’entend.

Razzia démarre par de images magnifiques des montagnes de l’Atlas où a été envoyé un instituteur (Amine Ennaji, très convaincant) dévoué à son métier et à des écoliers dont la langue natale n’est pas l’arabe.

Pédagogue, l’enseignant dispensera ses cours en amazigh avant qu’on ne lui rappelle qu’aucune langue, aussi constitutionnelle soit-elle, ne peut se substituer à celle du Coran. Par la suite, son acharnement lui vaudra d'être ostracisé par un inspecteur ministériel refusant la diversité linguistique.

Cette séquence illustre parfaitement la faillite de notre système d’Education nationale imposant depuis toujours l’apprentissage des cours par cœur sans pédagogie pour faire comprendre aux enfants leur contenu.

S’il ne nous appartient pas de rendre publique la dernière scène du destin de l’instituteur, on peut toutefois révéler qu’elle n’est pas sans rappeler celle très émouvante du film «Les Choristes» de Gérard Jugnot.

Maryam Touzani, quant à elle, interprète le rôle d’une jeune femme libérée ayant du mal à coexister dans une société machiste. Très extraverti, son personnage devra gérer les humeurs de son compagnon, qui sous un vernis moderniste (Younes Bouab), aura du mal à accepter son goût assumé pour la danse et la fête.

Huée dans la rue pour ses tenues légères, la coscénariste de Razzia s’interrogera tout le long de son interprétation pour savoir si elle devra mener à terme sa grossesse cachée et mettre au monde un enfant (en particulier une fille) dans un environnement de plus en plus intolérant voire misogyne.

En offrant ce premier rôle à sa propre femme, Ayouch a sans doute voulu réitérer son engagement contre la banalisation croissante des violences faites aux femmes dans l’espace public dont pourraient être victimes son épouse ou même sa fille.

Issu d’un milieu très défavorisé, un jeune (Abdelilah Rachid) obnubilé par la star de rock, Freddy Mercury, essayera de se faire un nom dans ce métier et fera face au dédain et au mutisme d’un père qui considère que le chant n’est pas un métier sérieux.

Malgré ses efforts, la vie ne l’épargnera pas quand il ira se produire dans une fête organisée chez une famille arrogante de la grande bourgeoisie casablancaise. Un antagonisme de classe qui donnera lieu à un scène ultra-violente où 3 des personnages principaux se croiseront en chiens de faïence.

Un drame censé sonner comme un avertissement aux classes sociales aisées qui méprisent leur petit personnel.

La jeune Dounia Binebine qui fait ses premiers pas à l’écran interprète très justement une adolescente de la grande bourgeoisie délaissée par une mère préférant les mondanités.

En manque d’affection, elle n’hésitera pas à s’automutiler pour attirer son attention et à défaut d’y réussir, elle se rapprochera d’une employée de maison tout en reproduisant dans le même temps les attitudes futiles et méprisantes de sa génitrice.

Un portrait qui en dit long sur le fossé avec une classe aisée indifférente à la misère humaine qui caractérise, par exemple, le quotidien de l’instituteur soucieux du développement intellectuel de ses élèves malgré ses maigres moyens et celui du jeune chanteur qui veut sortir de son bidonville et prouver à son père ses aptitudes musicales.

Si l’intolérance sociale ou familiale constitue la trame principale du film, le destin d’une famille juive très attachée à son pays d’origine illustre également la perte des valeurs de coexistence pacifique qui caractérisaient le Maroc dans le monde arabo-musulman.

Dans une société où la communauté juive se rétrécit, un restaurateur (Ariel Worthalter) s’éprendra d’une musulmane freinée dans son élan amoureux réciproque par son environnement.

A défaut d’obtenir ses faveurs après une soirée arrosée, Joe aura une rapide aventure avec une prostituée dans sa voiture mais après une deuxième rencontre avec cette dernière, la différence de confession prendra le dessus.

Avec la faillite du système d’Education nationale qui formate des enfants à l’extrémisme contre une partie de ses habitants (femmes, juifs, artistes …), Ayouch suggère tout le long de son film, que le Maroc est au bord de l’explosion avec des manifestations croissantes pouvant aboutir à une émeute généralisée contre l’ordre établi.

Au final, Razzia porte un regard très pessimiste sur l’avenir du Maroc et remet en question son image d’Epinal d’unité plurielle. Une fresque sociale intéressante qui s’inscrit dans le droit fil de son habituel combat pour les libertés individuelles.

Porté par des acteurs dont certains se distinguent par l’émotion communiquée, il s’adresse avant tout aux élites déconnectées des réalités sociales du pays mais devrait également intéresser le grand public engagé dans la lutte pour les libertés individuelles. 

S'il ne devrait pas susciter une nouvelle polémique à l’image de Much loved, il ne sera cependant certainement pas au goût des chantres de l’exception marocaine "menacée" par une intolérance croissante touchant désormais la majorité de la population.

S’il comporte quelques longueurs, Razzia qui comporte des scènes somptueuses a le mérite de tirer la sonnette d’alarme sur la crispation identitaire qui caractérise de plus en plus notre société depuis une dizaine d’années. 

Le dernier film de Nabil Ayouch qui est interdit aux moins de 16 ans sera visible dans les salles marocaines à partir du mercredi 14 février 

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Samir El Ouardighi
Le 6 février 2018 à 12h48

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