Un tabou est tombé: la société marocaine semble accepter le débat sur l'égalité de l'héritage
Grâce à 2M et Abou Hafs, un nouveau pas a été franchi au Maroc: l’égalité hommes-femmes en matière d’héritage a désormais droit de cité dans la sphère publique. Abou Hafs a certes reçu quelques menaces de mort et a fait l’objet de nouvelles excommunications; mais la société marocaine a passé un palier.
Jusqu’à présent, le problème n’était pas l’égalité successorale elle-même, mais l’impossibilité d’en débattre. En débattre était l’ultime tabou, une sorte d’outrecuidance voire de blasphème.
Les premiers débats publics sur cette question ont commencé en 2015 et sont restés limités à l’élite. Au Salon du livre de Casablanca d’abord, puis à l’occasion de la publication d’une recommandation du CNDH, en passant par diverses rencontres.
Début avril 2017, un livre et une exposition à l’initiative de Hakima Lebbar, voient 100 hommes, intellectuels et artistes, défendent l’égalité dans l’héritage.
Ensuite, l’ex-salafiste devenu laïc, Abou Hafs, de son vrai nom Abdelwahab Rafiki, a accordé un entretien à Médias24 où il défendait l’égalité totale hommes-femmes, y compris dans le domaine de l’héritage.
Mais le déclic décisif est venu de la chaîne 2M le dimanche 16 avril. Ce jour-là, Abdallah Tourabi reçoit Abou Hafs pour un débat sans concessions et sans tabous. C’est une première: dans une émission en langue arabe, à une heure de grande écoute, la plus puissante télévision marocaine, contrôlée par l’Etat, débat de l’égalité successorale.
Il y aura un avant et un après cette émission.
Des voix salafistes bien connues ont apostasié Abou Hafs, l’ont traité de kafir (mécréant), ont appelé parfois à sa mort. Mais elles ont eu très peu d’échos. Elles ont été très peu relayées. Tout s’est passé comme si la société commençait à accepter l’Autre, à reconnaître le droit des laïcs ou des partisans de l’égalité hommes-femmes, à s’exprimer.
Cette évolution correspond à la réalité de la société où les donations du vivant contournent les règles successorales qui accordent au fils une part double de celle de la fille.




Ceux qui ont attaqué Abou Hafs (voir fac-similé ci-dessus) ont utilisé des arguments qu’il est intéressant de lister:
-Abou Hafs a révisé ses convictions précédentes, c’est une sorte de “traître“. Argument faible. A supposer que cela soit vrai, il faut répondre aux arguments par des arguments.
-Les règles de succession font l’objet de dispositions impératives [ahkam kat’yia]. Si c’est vrai, pourquoi s’opposer au débat?
-Abou Hafs [et a fortiori l’auteur de ces lignes] n’ont aucune connaissance théologique suffisante pour débattre de ce genre de sujets. C’est un ignorant. Il faut s’en remettre aux grands savants. C’est une position connue, qui interdit tout ijtihad [exégèse] dont la clôture a été décrétée. Et qui accorde à “ceux qui lient et délient“ [ahlou alhalli oual’aakd], une position supérieure et décisive en matière de doctrine. C’est cette élite autoproclamée et cooptée qui détient le pouvoir suprême de débattre et de décider. Et d’interpréter le Coran et la Tradition.
Ces salafistes, du genre Hassan Kettani, entourent leur religion d’une clôture de barbelés. Ils sont hyper-protectionnistes et agissent avec une mentalité d’assiégés.
Maintenant que l’on sait que le débat peut avoir lieu, il faudra progressivement se pencher sur le fond de la question de l’égalité successorale. Chaque chose en son temps.
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