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ECONOMIE

Verbatim. Les vérités crues de Abdellatif Jouahri sur l’économie, la croissance et le crédit

Décélération du crédit bancaire, créances en souffrance, croissance économique en berne… l’économie marocaine passe par une zone de turbulences, légères certes mais bien présentes. Abdellatif Jouahri, gouverneur de Bank Al Maghrib, fait le tour de ces questions.

Verbatim. Les vérités crues de Abdellatif Jouahri sur l’économie, la croissance et le crédit
Sara El Hanafi
Le 28 septembre 2016 à 19h20 | Modifié 11 avril 2021 à 2h38

Il est connu pour ses sorties médiatiques dénuées de langue de bois et pleines d’anecdotes. Abdellatif Jouahri a profité du point de presse suivant la troisième réunion du conseil de Bank Al Maghrib de 2016, tenu ce 27 septembre à Rabat, pour revenir sur les questions économiques qui fâchent en ce moment: le crédit et la croissance. Verbatim.

Crédit bancaire: la reprise est légère

L’encours du crédit bancaire au secteur non financier s’est amélioré de 3,2% à fin juillet. Bank Al Maghrib a par conséquent révisé la prévision de croissance des crédits à 3% au lieu de 2,7% pour 2016, et 4% pour 2017. Pourtant, la banque centrale et les acteurs économiques estiment que le crédit bancaire n’a pas repris pour autant. A partir de quel niveau de croissance pourrait-on donc ne plus s’inquiéter de la morosité des crédits?

Abdellatif Jouahri estime que le crédit est, tout d’abord, corrélé à la croissance et à l’activité économique. Une reprise de celles-ci entraînera donc une reprise inévitable du crédit: «Lorsqu’on regarde la tendance de longue durée au Maroc, dans les années ou décennies antérieures, nous tournions autour de 9% de taux de croissance du crédit». Visiblement, aujourd’hui on en est bien loin.

Le Wali de Bank Al Maghrib indique que ce chiffre n’est pas une cible pour autant. A vrai dire, le secteur bancaire demeure marqué par une surliquidité et, selon M. Jouahri, la reprise du crédit ne sera visible que quand la sous-liquidité commencera à se faire ressentir: «Quand l’activité repartira, la banque centrale sera là afin de donner les liquidités nécessaires au financement de l’activité économique», ajoute-t-il.

Quant au mémorandum tripartite adressé par BAM, la CGEM et le GPBM au chef de gouvernement sur la question du crédit, Jouahri affirme que malgré le report vraisemblable de la réponse de celui-ci, la banque centrale suit les engagements pris par les banques au titre dudit mémorandum: transfert des notations des clients à ceux-ci, explication des raisons de refus d’un crédit, entre autres.  

En gros, Jouahri estime qu’il y a une légère reprise du crédit qu’il ne faut pas ignorer,  surtout avec la baisse des taux, et ce malgré les créances en souffrance qui ont dépassé les 10% pour les entreprises.  

Sur ce point en particulier, il affirme que les secteurs les plus touchés  sont les secteurs «traditionnels», à savoir le textile, les matériaux de construction, et le BTP: «Nous espérons que la reprise de la croissance jouera en faveur de la diminution des créances en souffrance» martèle-t-il. Il ajoute que la problématique des délais de paiement doit également être résolue, de façon à soulager la trésorerie des banques.

Outre les créances en souffrance, Abdellatif Jouahri est revenu sur la question de la surliquidité du secteur bancaire. Une surliquidité qui a fait que Bank Al Maghrib a même suspendu ses avances à 7 jours auprès des banques, avant de les reprendre en juin dernier: «Le secteur était pratiquement dans un état qu’on appelle «hors banque», c'est-à-dire qu’il n’avait pratiquement plus besoin de la banque centrale! C’est ce qui nous a poussé à relever le taux de la réserve monétaire et à baisser le taux directeur en mars dernier».

L’augmentation du taux de réserve a permis de pomper 9 MMDH de liquidités et d’amener le taux du marché interbancaire à s’aligner avec celui de la banque centrale.  

Ceci dit, notre interlocuteur estime que le secteur bancaire sera très liquide à la fois pour 2016 et pour 2017. Mais dans ce cycle de surliquidité, Jouahri pense qu’il y a des hauts et des bas, qui détermineront le volume des interventions de Bank Al Maghrib: «Il est surtout essentiel que les banques restent dans le giron de BAM, et que celle-ci puisse influer sur la politique monétaire à travers ses interventions,» note-il.

Croissance: Le Maroc doit revoir son modèle!

Abdellatif Jouahri n’a pas manqué, par ailleurs, de livrer des vérités crues sur l’économie marocaine. Le gouverneur de Bank Al Maghrib estime que le modèle de croissance marocain, basé sur la demande, n’est pas entièrement sain.

En effet, dans une conjoncture aussi difficile que celle-ci, Jouahri affirme que les statistiques de la CNSS démontrent que le salaire moyen réel a augmenté de près de 3,5%, et que la moyenne de croissance du salaire nominal dépasse même les 4%.

En adoptant un modèle économique basé sur la demande depuis bien longtemps et à travers plusieurs gouvernements, le Maroc a cumulé les effets néfastes d'un tel modèle, dont le creusement du déficit budgétaire et du déficit d'un côté, et de la balance des paiements de l'autre, principalement à cause de la hausse des importations qui représentent presque le double des exportations.

Par ailleurs, il estime que ni l’investissement ni les dépenses publiques ne sont optimisés.

Pour l’investissement, le calcul de l’indice de l’ICOR (coefficient marginal du capital), qui détermine le nombre d’unités d’investissement nécessaires pour produire une unité supplémentaire du PIB, décerne au  Maroc un score de 7,7 (contre 5,2 pour la Turquie et 3,5 pour la Malaisie). «Ceci prouve que l’efficience de notre investissement est à revoir totalement!» s’indigne Jouahri.

D’un autre côté, Jouahri estime que le choix d’un modèle économique propice pour le Maroc, doit se faire en fonction de ses dépenses: «La dépense avant la recette!» affirme-t-il.

Il explique: «Les dépenses ne sont pas bien planifiées, nous avons des dépenses administratives colossales qui ne servent pas à grand-chose, alors qu’il y a encore une population qui n’a pas accès à l’eau potable.  Il faut voir comment nous dépensons, où va la dépense, est-ce qu’elle est optimisée, etc.  A titre d’exemple, 5% du PIB  est adressé à l’éducation, et avec les résultats qu’on a dans le domaine, c’est une perte!»

D’une autre part, Jouahri affirme qu’il faudra veiller à une distribution équitable des fruits de la croissance: «Quand la croissance est au rendez-vous, il faut surtout veiller à sa bonne distribution», avance-t-il.

A ce sujet, le gouverneur porte de grands espoirs sur la régionalisation avancée. Il espère que l’élite qui se chargera de la concrétisation du projet saura prioriser les besoins des régions, et veiller à ce que ceux-ci soient satisfaits graduellement.

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Sara El Hanafi
Le 28 septembre 2016 à 19h20

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