“Honte, barbarie”: les oubliées de Bab Sebta
L’Association pro-droits de l’homme d’Andalousie consacre une large section de son rapport annuel 2016 à la situation faite aux femmes portefaix, qui travaillent dans la contrebande à Bab Sebta.
L’APDHA emploie des mots forts: elle parle de “honte institutionnalisée“ et de barbarie aux frontières sud de l’Europe. Sur les 70 pages du rapport consacrés aux droits dans le sud espagnol, une dizaine sont consacrées aux porteuses de marchandises à la frontière.
Ces 10 pages contiennent d’ailleurs des images qui en disent long sur l’état d’exploitation et d’indignité que vivent ces femmes dont le nombre varie selon les jours entre 6 et 8.000.
Des milliers de femmes chaque jour
Le rapport indique que ces femmes, en général divorcées, veuves ou mères célibataires principalement, mais aussi chefs de famille, travaillent du lundi au jeudi, à partir de 4-5 heures du matin, le passage à la frontière s’ouvrant à 7h.
Chaque jour, les porteuses gagnent ainsi l’équivalent de 15 à 20 ou 25 euros selon la qualité de la marchandise et le poids qu’elles pourront transporter à chaque voyage.
Les porteuses peuvent faire jusqu’à deux voyages par jour. Depuis les restrictions apportées par les autorités marocaines et espagnoles en 2014, le passage des contrebandiers aux postes-frontières s’arrête à midi.


Le rapport de l’APDHA rappelle opportunément une situation infrahumaine et scandaleuse, doublée d’un niveau élevé de corruption à la frontière et d’un très large trafic de marchandises illicites. Le tout depuis plus de 50 ans, accentué par la pression démographique rifaine, l’émigration des villes du centre et du sud marocain vers Tétouan, Fnideq et Mdiq et le blanchiment partiel des revenus de l’argent de la drogue.
L’APDHA parle d’«atteinte constante aux droits des femmes» et accuse la complicité et une indifférence entre Espagnols, Marocains et Européens. On trouve des représentants d’autres polices européennes au poste de Bab Sebta depuis 2014 et la frontière est soumise aux accords de Schengen.
Les volumes de corruption à la frontière sont estimés à environ 90 millions d’euros par an, chiffre datant de 2008, donné par l’universitaire espagnol Ferrer-Gallardo.
Pas d’eau, pas de toilettes et des ballots de 50 kg
Le rapport décrit des femmes qui portent des charges de 50 kg au minimum et pouvant aller jusqu’à 90 kg, dans des files interminables, au soleil, sans eau potable, sans toilettes, soumises «au harcèlement, et au jeu des faveurs et des abus sexuels».
Les rédacteurs du rapport 2016 notent qu’«à la relecture des éditions antérieures on peut tirer une conclusion très claire: sur cette frontière, les droits humains sont violés de manière continue, tout le temps et de manière quotidienne».
Ce que les Espagnols nomment «le commerce atypique» rapporte jusqu’à 70% des revenus de la ville, 405 millions d’euros en 2015 et une contribution de plus de 25% à l’IPSI (Impôt sur la production, les services et l’importation), l’impôt de l’enclave offshore, qui regroupe TVA et impôt sur les services et l’industrie. 46% des marchandises qui entrent par le port de Sebta continuent leur chemin vers le Maroc.
Depuis plusieurs années, des commerçants de Fnideq, Tétouan et d’autres villes ont appris à se regrouper et à mutualiser leurs achats en Europe et en Asie, avant de se faire livrer au port de Sebta dans un premier temps, et grâce aux passeuses, à Fnideq ou à Tétouan ensuite.
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