Aicha Gueye, témoin du meurtre de Charles Ndour: “J’accuse“.
EXCLUSIF. Un jeune sénégalais assassiné et une dizaine de blessés. Trois hommes soupçonnés du meurtre arrêtés. 25 expulsés et 10 peines de prison: C’est le bilan ce mercredi 3 septembre des événements qui ont eu lieu le week-end dernier à la cité Al Irfane 2, à Boukhalef, à Tanger.
Aicha se trouvait dans l’appartement situé au 2ème étage de l’immeuble où Charles Ndour a été tué. Au moment de notre entretien, des taches de son sang sont encore visibles sur le canapé où Ndour était assis au moment du crime.
Ce vendredi soir, quatre femmes et trois hommes se trouvent dans l’appartement. Aicha parle des agresseurs: «Ils ont frappé à la porte et dit qu’ils voulaient voir s’il n’y a pas de bar. Puis ils sont entrés après avoir donné plusieurs coups de couteau dans la porte». Ils ont dit “Sortez, sortez, sortez“, poursuit Aicha. «On leur a dit qu’il n’y avait que des Sénégalais, pas de “kafir, koulchi muslim“. En vain. Les insultes ont fusé: toutes plus dégradantes et vulgaires les unes que les autres».
«Ils sont entrés, raconte Aicha, ils ont séparé les femmes des hommes; ont demandé aux femmes d’aller au fond de l’appartement et ont demandé aux hommes, excepté Charles de sortir. Comme s’il voulait donner l’exemple, montrer ce dont ils sont capables, nous terroriser».
Au Maroc depuis 2012, Aicha Gueye est coiffeuse et réside à Casablanca. Elle rentre à Dakar tous les trois ou quatre mois pour y retrouver sa famille et «rester en règle». Le jour fatidique, elle était venue à Tanger rentre visite à ses amis. Elle a été entendue trois fois par la police de Tanger depuis samedi dernier.
Médias 24 est allé à sa rencontre à Al Irfane 2 pour recueillir son témoignage. Elle accuse le racisme ordinaire et estime que l’indifférence des autorités sénégalaises et des autorités marocaines vis-à-vis de la communauté des migrants ne contribue pas à dissuader ceux qui les agressent.
Aicha accuse les autorités consulaires sénégalaises de ne pas remplir leur rôle de protection des Sénégalais de l’étranger. A Dakar, la protection des Sénégalais de l’étranger figure parmi les prérogatives du ministère des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur. C’est sa dénomination officielle.
Elle accuse «les autorités marocaines de ne pas remplir leur rôle qui consiste assurer la sécurité de tous les individus se trouvant sur le territoire du pays». Depuis une année, plusieurs menaces, témoignages, déclarations publiques laissaient présager le pire.
Elle accuse «des habitants du quartier d’avoir fourni armes blanches et encouragements aux agresseurs du vendredi soir» et salue le courage de résidents du rez-de-chaussée qui ont tenté de s’opposer au groupe d’agresseurs. On connaît la suite.
Elle accuse «les agresseurs de Charles Ndour d’avoir prémédité leur acte: la porte métallique de protection de l’entrée de l’immeuble était enlevée le soir du crime et l’électricité coupée». Charles Ndour a été tué à l’arme blanche, dans le noir, avec la lumière d’une lampe-torche sur les yeux. C’est plus discret.
«Lorsque Charles Ndour a été touché avec le couteau, raconte Aicha, ses agresseurs l’ont poussé vers l’extérieur sans doute préférant qu’il meure dans la rue pour rendre le travail de la police plus difficile. Lorsqu’avec les autres femmes, nous sommes sorties de l’appartement pour voir où était Charles, j’ai vu du sang par terre dans le couloir. Il était chaud. J’ai craint le pire. Un des agresseurs me dit que c’est le sang d’un Marocain blessé par un Camerounais».
J’accuse «d’indifférence les habitants de la cité et je fais le pénible constat que lors des altercations dans la rue près du corps ensanglanté de Charles Ndour, on trouvait des jeunes, des femmes et des hommes d’un certain âge qui nous agressaient». Ils nous lançaient: «Rentrez chez vous, rentrez chez vous». «Près du corps de Charles Ndour j’ai entendu une femme dire: la dame sénégalaise n’est pas morte, c’est moi qui vais la tuer».
«Devant la police, poursuit Aicha, j’ai témoigné de ce que j’ai vu. Je suis musulmane et j’ai juré au nom d’Allah de ne pas mentir à ce sujet. La police doit maintenant faire son travail».
«J’accuse certains intermédiaires qui sous-louent de squats de vouloir terroriser les Blacks pour qu’ils partent car ils veulent garder la main sur le business de la location à Al Irfane 2».
«Je me demande, s’interroge Abdallah qui se trouve aux côtés de Aicha durant notre entretien, si en agissant ainsi, certains habitants du quartier réalisent qu’ils cassent tout ce que le Roi Mohammed VI veut faire avec l’Afrique. Au Sénégal, les Marocains vivent depuis des décennies, ils peuvent avoir la nationalité sénégalaise, les couples mixtes sont très nombreux et il n’y a jamais eu de problèmes».
Vendredi 5 septembre, une manifestation de protestation est prévue devant l’ambassade du Maroc à Dakar. Une première. Sur le web, une pétition a été lancée réclamant «justice pour Charles Ndour». Des parents sénégalais demandent à leurs enfants de rentrer à Dakar. A Rabat, mardi 2 septembre, un rassemblement regroupant une cinquantaine de personnes s’est tenu devant l’ambassade du Sénégal. A Boukhalef, des résidents marocains réfléchissent à l’organisation, dimanche 7, d’une marche.
Dans une question écrite adressée au ministre de l’Intérieur Mohamed Hassad, le député de Rabat et président de la commission des Affaires étrangères et de la défense Mehdi Bensaid (PAM) accuse le gouvernement de «ne pas agir contre le racisme anti-subsahariens». Et également «de ne pas avoir pris en compte les avertissements et les courriers qui lui ont été adressés par l’opposition et les associations de la société civile.»
Sur sa page Facebook, on voit Charles Ndour (Dakar, 1988-Tanger, 2014) devant les remparts de Rabat où il résidait, un petit taxi bleu en arrière-plan. Une page avec des photos de Bob Marley et de Martin Luther King. Dimanche, ses compatriotes de Boukhalef ont prié à sa mémoire selon le rite mouride.
à lire aussi
Article : Festival Gnaoua : la nouvelle génération de Maâlems prend sa place à Essaouira
Un an après l’appel des grands Maâlems à préparer la relève, la 27e édition du Festival Gnaoua met en lumière une nouvelle génération d’artistes qui s’impose progressivement sur les scènes d’Essaouira.
Article : Banques cotées : pourquoi le secteur garde un potentiel de redressement
Entre le recul des activités de marché et la baisse des valeurs bancaires en bourse, le secteur connaît un début d'année moins favorable. Les analystes estiment toutefois que cette évolution ne remet pas en cause les fondamentaux des banques cotées. Analyse.
Article : Épisode 9. Le silence de l’avion : pourquoi les supporters ne chantaient pas en route vers Santiago
Après avoir observé la manière dont les supporters marocains se sont progressivement constitués en communauté transnationale, puis comment cette mobilisation a été vécue comme une aventure collective par les joueurs eux-mêmes, une autre scène attire l’attention durant le voyage vers Santiago. Elle peut sembler anodine au premier regard, mais elle révèle probablement beaucoup de l’état d’esprit qui animait les passagers à quelques heures de la finale de la Coupe du monde U20.
Article : Interconnexion Maroc-Allemagne : Sila Atlantik accélère la cadence pour se rapprocher de sa décision finale d'investissement
Après l'épopée Xlinks, le projet d'interconnexion électrique Sila Atlantik s'offre un nouveau départ stratégique. Porté par un contexte européen favorable à la recherche de souveraineté énergétique, Sila Atlantik accélère la cadence en vue d’aboutir à sa décision finale d’investissement (FID) pour exporter l’énergie renouvelable du Maroc vers l’Allemagne à travers deux câbles sous-marins. Révélations.
Article : Prévisions météo pour le lundi 29 juin 2026
Voici les prévisions météorologiques pour le lundi 29 juin, établies par la Direction générale de la météorologie.
Article : Maroc-Espagne : Rabat veut renforcer l’accompagnement des saisonnières dans la migration circulaire
À Huelva, les 25 et 26 juin, le programme WAFIRA II a réuni responsables marocains et espagnols autour du suivi des bénéficiaires avant le départ, pendant le séjour en Espagne et après le retour.