Les consultations thérapeutiques impactées par la crise économique
Certains psychologues font état d’une baisse importante du nombre de consultations, leurs patients ne pouvant désormais plus supporter le coût d’une thérapie.
C’est un paradoxe malheureux du confinement : ces trois mois calfeutrés chez soi ont fait émerger des problématiques psychologiques, ou en ont renforcé certaines, mais ils ont aussi généré d’importantes difficultés financières du fait de la réduction, voire de l’arrêt, dans certains secteurs, de l’activité économique. Pour les patients de psychologues ou de psychiatres, une difficile équation se pose désormais : poursuivre un travail thérapeutique entrepris avant le confinement, ou en démarrer un, tout en ajustant son budget pour pouvoir assurer le coût financier d’une thérapie.
Pour certains, l’équation est quasi-impossible à résoudre, témoignent plusieurs psychologues et psychiatres contactés par Médias24, qui disent observer une baisse des consultations en raison des difficultés financières de certains patients. ''J’ai constaté une volonté, un réel besoin de consulter à l’issue du confinement, mais les gens sont freinés par les problèmes financiers qu’ils rencontrent. Au bout de deux ou trois séances, certains cessent de venir'', indique Smail Hafidi Alaoui, psychologue du travail.
Un constat partagé par sa consœur Soukaina Zerradi, psychologue clinicienne : ''Certains de mes patients ne peuvent désormais plus suivre financièrement. Il y en a donc que je voyais avant le confinement et que je ne vois plus. Une maman m’a contactée car elle souhaitait consulter pour son fils : avant la crise, ça n’aurait pas posé problème, mais aujourd’hui, elle dit devoir réfléchir avant de prendre sa décision. Il y a aussi, probablement, des gens qui ne disent rien ; qui n’appellent même pas car ils savent qu’ils ne pourront pas payer les séances.''
Un coût mensuel compris entre 1.000 et 2.000 DH
''Le souci, c’est l’endurance : une prise en charge psychologique demande une régularité dans les séances. Ce n’est pas comme une consultation chez le médecin : il ne s’agit pas de prendre son ordonnance et de partir'', commente Smail Hafidi Alaoui. Un travail thérapeutique s’étale en effet sur plusieurs mois, voire années, à raison, en moyenne, d’une séance par semaine, soit quatre par mois. La profession de psychologue n’étant pas réglementée au Maroc, la fourchette des honoraires l’est encore moins, et elle est très large : entre 250 DH et 500 DH la séance, soit un coût mensuel qui varie entre 1.000 et 2.000 DH – presque l’équivalent d’un smig.
Dans son cabinet, Wiam Benjelloun, psychologue clinicienne, constate globalement une baisse des consultations, mais une hausse d’un type de demandes bien particulier : les thérapies brèves. ''Les gens ont un besoin accru d’être écoutés ; le confinement et la crise sanitaire ont réveillé des angoisses silencieuses, des phobies relatives à la mort, à la maladie… Les thérapies brèves, qui s’étalent sur quatre ou cinq séances, sont sollicitées par les patients qui ont des moyens limités.''
Wiam Benjelloun dit aussi recevoir des demandes de thérapies gratuites, certains patients espérant que les cellules d’écoute mises en place gratuitement pendant le confinement se poursuivent et se ''muent'' en consultations gratuites. ''Certains ont pensé que les psychologues mobilisés dans le cadre de ces cellules d’écoute gratuite pouvaient ''offrir'' des thérapies. Dans le cas où une personne ne peut pas assurer le coût d’une thérapie, elle est réorientée vers des centres d’écoute bénévoles'', explique-t-elle.
Les thérapies brèves permettent de faire bénéficier le patient d’un accompagnement ponctuel, sur des inquiétudes ou des angoisses qui peuvent être atténuées en quelque séances. ''Mais il y a souvent un fond d’angoisse ; des prédispositions à l’angoisse qu’il faut étudier de plus près. Dès que les patients peuvent revenir pour une thérapie plus longue, ils le font'', ajoute Wiam Benjelloun.
Poursuivre la thérapie à condition de réajuster ses dépenses
D’autres psychologues cliniciennes font état d’une stagnation du nombre de leurs consultations. C’est le cas de Sarah Berrada : ''Étant à proximité du lycée Lyautey, je reçois plusieurs élèves de l’établissement. Les parents font partie d’une catégorie socio-professionnelle qui n’est pas particulièrement confrontée à des difficultés financières, et avec lesquels je peux donc maintenir les honoraires habituels.''
Selon cette psychologue clinicienne, ce ne sont pas les consultations qui ont diminué, mais les revenus de ses patients, même s’ils peuvent tout de même poursuivre leur thérapie en réajustant leurs dépenses. ''Pour ceux qui ne parviennent pas du tout à adapter leur budget mais qui ressentent tout de même un réel besoin d’être écoutés, j’essaie de m’arranger, quitte à réduire le tarif de moitié. En tant que psychologue, on doit aussi pouvoir s’arranger avec eux, car le besoin est là malgré les difficultés financières. Et puis ce sont des gens qui, lorsqu’ils retrouveront une situation financière stable et plus confortable, reviendront au tarif normal.''
Installée à Fès, Geneviève Lepage ne recense pas non plus un recul du nombre de consultations, du fait de la catégorie socio-professionnelle de sa patientèle qui, dit-elle, est ''majoritairement composée de professions libérales, notamment des médecins ou des entrepreneurs''. Elle souligne volontiers l’investissement que représente une thérapie, mais estime qu’il est aussi question de ''savoir où sont les priorités''. Et elle le dit à demi-mot : quand on a les moyens de s’offrir une coupe de cheveux ou un vêtement excessivement cher, on a les moyens de se payer une thérapie.
Les hospitalisations deviennent parfois impossibles
Les médecins, eux, ne sont pas forcément plus optimistes que les psychologues. C’est le cas du Dr Hachem Tyal, psychiatre : selon lui, ce n’est pas au niveau des consultations que la baisse est recensée, mais des hospitalisations. ''Les consultations, dont le tarif est de 350 DH en moyenne, n’alourdissent pas beaucoup le budget, d’autant que les patients sont installés dans la continuité de leurs soins. En revanche, il y a un nombre non négligeable de familles qui ne peuvent plus faire hospitaliser leurs enfants, notamment pour des problèmes d’addiction, car elles n’en ont plus les moyens. Ils n’ont donc pas recours à l’hospitalisation comme seule alternative pour sortir de leurs addictions, et se maintiennent ainsi dans leurs dépendances'', explique-t-il.
Le Dr Amine Benjelloun, professeur associé de pédopsychiatrie et responsable du Centre d’action médico-sociale précoce de la Goutte de Lait, à Casablanca, fait état quant à lui d’une baisse très importante des consultations dans ce centre non lucratif, dont le tarif plafonne pourtant à 80 DH. ''Il y a beaucoup de couples parentaux dont l’un a perdu un emploi et l’autre doit faire face à une baisse de salaire'', observe-t-il.
Et d’ajouter : ''Même lorsqu’on propose des consultations à tarif réduit, voire des consultations gratuites, beaucoup de familles ne peuvent plus venir faute de pouvoir payer les transports. Elles viennent de loin, doivent payer un grand taxi, un bus, un petit taxi… Les frais relatifs aux transports sont un véritable frein. La majorité des patients qui continuent de venir sont issus de la fonction publique ; ils ne sont donc pas confrontés à un risque de perte d’emploi ou de baisse de leur salaire.''
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