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Elections 2021

Le PJD est essoufflé, mais pas à terre (Experts)

C’est ce que pensent les deux politologues Mustapha Sehimi et David Goeury, deux grands connaisseurs de la maison PJD. Ils estiment que malgré l’usure du pouvoir, les dissensions internes, le parti d’El Othmani restera soudé et pourra même avoir un bon score aux législatives, mais aura du mal à constituer une majorité s'il arrive premier.

Le PJD est essoufflé, mais pas à terre (Experts)
Mehdi Michbal
Le 23 mars 2021 à 19h27 | Modifié 10 avril 2021 à 23h26

Le PJD est essoufflé, mais pas à terre. Il est même toujours en bonne position, si l’on en croit les deux politologues Mustapha Sehimi et David Goeury, deux des meilleurs analystes du paysage politique marocain.

Alors que beaucoup parient sur un affaiblissement du PJD après les grandes dissensions internes qui ont éclaté ces derniers mois, avec l’épisode Israël, la loi sur le cannabis, le quotient électoral et les démissions en série déposées par de grandes figures du parti (Ramid, Azami, Benkirane), le parti a démontré le week-end dernier "qu’il est encore capable de gérer ses différends internes et de faire bloc commun pour s’attaquer aux prochaines échéances électorales".

Un Conseil national exceptionnel, convoqué d’urgence, où tous les différends ont été mis à plat, discutés, débattus, mais réglés in fine avec la proclamation finale, par voie de communiqué, de l’unité constante du parti et d’un accord sur les grands principes et débats qui traversent le paysage politique, notamment sur la question du Kif et du quotient électoral. Deux affaires qui ont failli mettre le parti à terre, montrant le grand creuset qui sépare la direction du parti, ses ministres notamment et sa base militante.

"Le PJD sait renaître de ses cendres"

« Il faut distinguer ce qui relève du débat interne au sein du PJD, qui est animé de courants différents de longue date notamment sur des questions sociétales comme le kif, et ce qui relève d'un changement d’ingénierie électorale. Le PJD est un parti avec une forte démocratie interne dont les membres discutent régulièrement des orientations politiques à suivre, mais aussi des positionnements idéologiques. Il y apparaît des tendances très différentes et une capacité à redéfinir des consensus. Donc, les tensions internes sont généralement surmontées par des discussions collectives parfois houleuses mais nécessaires dans la vie démocratique d'un parti », explique David Goeury, qui pense que le parti arrivera à surmonter rapidement cette crise interne.

Même avis de Mustapha Sehimi qui pense que cette crise interne n’est que passagère et n’obèrera en rien la force du parti.

« Ce n’est pas réellement une crise interne, mais un affrontement entre deux lignes dans le parti, qui sont en vérité dans le même creuset. La ligne El Othmani d’une part, qui est participative, gouvernementaliste et la ligne Benkirane / Azami qui est attachée aux fondamentaux du parti. Mais malgré les différends, l’esprit unitaire sera toujours là. Au PJD, on peut bouder, claquer la porte, mais la famille reste soudée, car elle est animée par les mêmes référents religieux, et par une longue et forte culture de compagnonnage, ainsi que la présence d’organes d’intercession, comme le MUR, qui interviennent à chaque fois pour remettre le train sur les rails et maintenir l’unité du parti », affirme le constitutionnaliste.

Le cas du gel de l’adhésion de Benkirane, vécu comme un séisme au sein du parti, est en cela un exemple édifiant, puisqu’il a suffi de l’intermédiation de membres du MUR pour que le Zaim revienne sur sa décision de rupture avec certains leaders du parti.

Objectivement donc, le parti vit de réelles dissensions internes, comme l’ont montré les débats houleux lors du Conseil national exceptionnel organisé ce week-end. Mais il n’est pas pour autant en déconfiture comme l’espèrent plusieurs de ses adversaires. Il est même, comme le soulignent nos deux politologues, "toujours en lice pour remporter les prochaines échéances législatives", et ce, malgré le changement du fameux quotient électoral…

Le quotient électoral, la nouvelle arme politique du PJD

Un changement technique qui leur ferait perdre, selon Mustapha Sehimi, entre 30 à 40 sièges, "mais qui ne changerait pas leur position de leader", assure-t-il. David Goeury pense même que ce changement bénéficiera au PJD, même s’il le qualifie de défaite politique pour le parti.

« Le changement du quotient électoral est une défaite politique du PJD qui s'est retrouvé isolé sur cette question, vu que le PAM a renoncé à la stratégie de parti potentiellement majoritaire qu'il avait initiée en 2016. Le PJD est donc lourdement impacté et doit donc définir une nouvelle stratégie de campagne pour conserver sa position première. En perdant plusieurs dizaines de sièges, il va se voir fortement affaibli au sein de la Chambre des représentants. Toutefois, il peut encore viser l'arrivée en tête en nombre d'élus et ainsi conserver la primature, mais il sera mécaniquement affaibli dans les négociations pour la constitution d'un gouvernement », signale M. Goeury.

Et d’ajouter que ce changement de quotient électoral donnera au PJD un nouveau et bel argument pour faire campagne et se mettre encore une fois dans la position de victime. « Le changement du quotient électoral vient nourrir l'idée que le PJD est de fait seul contre tous et donc renforce sa position de parti qui dirige le gouvernement tout en conservant l'image d'un parti d'opposition au système », explique David Goeury.

Une thèse que confirme le communiqué final du Conseil national exceptionnel du PJD, qui a fait de cette question du quotient électoral un sujet de lutte pour conserver les acquis démocratiques du pays, transformant un sujet purement technique en un combat politique de haute voltige…

Comme M. Goeury, Mustapha Sehimi est également convaincu que "le PJD peut arriver premier aux prochaines législatives". Il a établi pour cela un scénario de travail avec des hypothèses et des prévisions dont il se dit convaincu. Il a même tracé un scénario qui va au-delà des élections, se projetant dans les négociations pour la formation de la majorité, et les débats et arbitrages constitutionnels qui feront surface…

Un remake du scénario Driss Jettou de 2002 ?

"Avec le nouveau quotient électoral, le PJD perdrait certes des sièges, mais ne sera pas relégué au second plan et gardera son leadership", estime M. Sehimi. Son scénario de travail table sur des résultats électoraux en deux blocs : un premier bloc de quatre partis, constitué du PJD, suivi du PAM, de l’Istiqlal et du RNI, « avec un ordre qui peut être différent entre le deuxième et le quatrième parti », souligne-t-il. Et un second bloc de quatre autres partis, composé de l’USFP, du PPS, du MP et de l’UC.

Mais comme le soutient Goeury, cette victoire aux élections ne se transformera pas mécaniquement en un troisième mandat à la tête du gouvernement.

« Le Roi va recourir d’abord à l’article 47 pour désigner El Othmani, mais il lui donnera un délai pour constituer le gouvernement. En 2016, cela n’a pas été fait avec Benkirane, ce qui a fait durer les négociations six mois et a produit un blocage institutionnel. Mais quand le Roi a nommé El Othmani, il lui a fixé en revanche un délai de 15 jours, et le gouvernement a été constitué en 18 jours. Le Maroc ne peut pas se permettre aujourd’hui un nouveau blocage, donc le Roi donnera un délai au chef du gouvernement désigné. Le problème, c’est que pour réunir plus de 198 sièges (la majorité, ndlr), le chef du gouvernement désigné devra négocier âprement, sachant qu’il n’aura pas le même poids électoral qu’avant. Et qu’il aura à faire avec plusieurs partis. Les autres partis ne voulant pas d’un troisième mandat du PJD à l’Exécutif, ils vont porter des revendications fortes que le PJD n’accepterait pas. Ce qui poussera El Othmani à rendre le tablier », projette M. Sehimi.

Et c’est là que les choses sérieuses vont commencer, puisqu’un nouveau blocage remettra sur le tapis le fameux débat sur l’article 47 de la Constitution qui reste muet sur le cas de l’incapacité du chef de gouvernement désigné à former une majorité.

Si certains politiques et constitutionnalistes, comme en 2016, avancent que le Roi pourra passer au deuxième parti, ou choisir comme il l’a fait avec El Othmani en 2017 une autre personnalité du PJD pour constituer une majorité, M. Sehimi, lui, exclut d’emblée ces options.

« Il est exclu qu’il y ait de nouvelles élections, comme une deuxième nomination au sein du PJD, car à part El Othmani, il n’y a pas une autre personnalité qui pourra rassembler… Le Roi n’est pas tenu non plus de choisir une personnalité dans le parti arrivé deuxième, car rien ne le dit dans la Constitution. Le Roi pourra alors se baser sur l’article 42 que l’on oublie souvent et qui fait du Souverain le garant de la continuité des institutions, surtout en ce moment et dans ce contexte où le Maroc ne peut supporter un nouveau blocage. Le Roi a un pays à faire tourner, et l’article 42 lui donne toutes les prérogatives pour cela », avance notre constitutionnaliste.

« Le Roi retrouvera ainsi la plénitude de sa compétence sur la base de l’article 42 et pourra nommer qui il veut. Et je pense que seul un technocrate pourra réunir une majorité. On vivra un remake de 2002 avec Driss Jettou, même si l’esprit de la Constitution veut que ce soit un politique qui dirige le gouvernement. Mais vu le contexte actuel, le choix d’un technocrate semble être le plus plausible », ajoute M. Sehimi.

Ce scénario qui se fonde principalement sur l’article 42 de la constitution n’est pas une fiction, nous dit M. Sehimi, se référant au communiqué du cabinet royal du 17 mars 2017, qui a annoncé la nomination d’El Othmani pour remplacer Benkirane. Un communiqué où il était clairement écrit que le Roi a fait ce choix parmi d’autres options qui se présentaient à lui. « Cela montre que d’autres options existent. Mais dans le contexte de l’époque, le Roi a choisi de nommer une deuxième personnalité du PJD, alors que rien, constitutionnellement, ne l’obligeait à faire cela… », souligne M. Sehimi.

C’est donc un remake de 2002 que prévoit le constitutionnaliste. Année où l’USFP, arrivé premier aux législatives après cinq années au pouvoir, n'a pas réussi à réunir une majorité à cause de profonds différends avec l’Istiqlal, poussant le Roi à désigner le technocrate Driss Jettou à la tête du gouvernement. Et pour Sehimi, le remake sera parfait, car selon lui, le PJD, comme l’USFP à l’époque, acceptera le deal et participera même au gouvernement.

« Le PJD aura deux options : aller à l’opposition, ou participer au gouvernement comme l’a fait l’USFP en 2002 avec Jettou. Mon sentiment, c’est qu’ils vont entrer en grognant, en traînant des pieds, mais ils vont participer. Car ils se sont habitués au gouvernement, et il y a une addition d’intérêts personnels qui va jouer dans ce choix. Le parti a aussi une clientèle derrière qu’il doit continuer à nourrir… Le coût politique du passage à l’opposition sera très élevé. Ce sera un piège. S’ils vont à l’opposition, ils ne pourront jamais se relever. La mouvance islamiste étant déjà en déclin au Maroc comme dans toute la région. On entrera ainsi dans une sorte de normalisation de la vie politique, après le printemps arabe de 2011 et les élections de 2016 où le PJD a essentiellement profité des erreurs de ses adversaires », explique M. Sehimi.

Un scénario qui semble tenir la route, vu le contexte, et qui selon plusieurs de nos sources partisanes, n’est pas totalement exclu. Plusieurs partis travaillent d’ailleurs sur le même scénario que celui de Sehimi : l’arrivée du PJD en première position, mais sans pour autant que cela ne le mène à un troisième mandat à la tête de l’exécutif…

Finalement, le véritable enjeu n’est pas le scrutin en soi, dont les résultats semblent déjà connus d’avance par l'ensemble de la classe politique, mais ce qui le suivra en tractations politiques et débats constitutionnels… 

 

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Mehdi Michbal
Le 23 mars 2021 à 19h27

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