Vladimir Poutine face à Tucker Carlson, le style c’est l’homme
Le journaliste américain Tucker Carlson a réalisé un scoop en interviewant récemment le président russe Vladimir Poutine pendant deux heures. Depuis son licenciement l’année dernière de la chaîne conservatrice Fox News, Carlson a monté sa propre chaîne sur les réseaux sociaux, déplaçant ainsi tous ses admirateurs américains de cette chaîne vers lui. Après son départ de Fox News celle-ci voit ses audiences plonger passant bien derrière celles de CNN et de MSNBC.
A l'issue de la conférence sur l'Ukraine tenue à Paris en présence d'une vingtaine de chefs d'état le président Emmanuel Macron déclarait que " la défaite de la Russie est indispensable à la sécurité et la stabilité en Europe". Lors du récent entretien de Vladimir Poutine avec le journaliste américain Tucker Carlson le président russe déclarait tout l'opposé, la Russie ne peut pas perdre la guerre en Ukraine.
Éditorialiste et animateur d’émissions politiques, Carlson a commencé sa carrière comme journaliste dans le quotidien conservateur The Weekly Standard avant de rejoindre la CNN qu’il quittera aussi peu après pour intégrer la télévision MSNNBC en 2005. Le magnat de la presse, l’australo-américain Rupert Murdoch, verra en lui le présentateur approprié pour booster l’électorat américain de droite, et même de l’extrême droite, en faveur de Donald Trump au sein de Fox News.
Carlson exerça sur l’ancien président américain Trump une grande influence pour épouser ses idées extrémistes qui ont trouvé également, à travers cette chaîne, un grand écho auprès du public américain. L’impact de Carlson y est devenu déterminant de 2016 à 2023 année de son départ. Son émission Carlson Tonight était suivi chaque soir par des millions de personnes, faisant d’elle le programme le plus populaire. Carlson était devenu la voix et le porte-parole des républicains et des extrémistes de tous les gabarits.
Le choix de la présidence russe d’octroyer une interview de cette dimension à un journaliste américain, en pleine guerre d’Ukraine, n’est pas une pure coïncidence. La Russie a acquis depuis longtemps une certaine maîtrise de sa communication, voire de sa propagande, pour influer sur les cours des événements internationaux, y compris aux États-Unis. Son but est de protéger sa sécurité, défendre son rang et faire valoir ses points de vue. Le choix de sélectionner le journaliste américain Tucker Carlson, parmi tant d’autres, est tout sauf un fruit du hasard.
En Russie, l’identification du media qui aura le privilège d’interroger le chef de l’État répond à une sélection d’exigences qui prend en compte, tout d’abord, les objectifs que le Kremlin voudrait atteindre. Les télévisions et les radios locales diffusent à longueur des journées les messages du gouvernement russe qui ne dépassent guère les frontières nationales du pays, et auxquels les citoyens ne prêtent plus attention. Plusieurs grandes entreprises de médias, comme la CNN et la BBC, ont par ailleurs demandé des autorisations pour s’entretenir avec Poutine sans succès. Alors pourquoi avoir choisi Tucker Carlson ?
Les conseillers de Poutine ont certainement analysé la situation politique aux États-Unis où Biden vit une fin de mandat critique. Les élections y auront lieu à la fin de cette année, et la Russie a tout intérêt à apporter un soutien, même indirect, au candidat qui lui est proche. L’ancien président Donald Trump paraît moins belliqueux à leur égard que Biden, et semble avoir des chances de reprendre sa revanche. Poutine a donc choisi le journaliste Carlson pour adresser, à travers lui, des messages aux États-Unis et à l’Occident en général.
Le choix d’un face-à-face avec un seul journaliste est fait à dessein pour que Poutine dispose de plus de temps pour déployer son argumentaire. C’est presque un monologue Confronter plusieurs journalistes à la fois est un autre exercice de style, délicat et parfois périlleux, qui nécessite plus de préparation et surtout de doigté. En faisant face à un seul journaliste, le dialogue est par essence plus maîtrisable et évite tout dérapage.
Avec Carlson, Poutine semblait, lors de l’interview, bien à l’aise, trouvant en face de lui un journaliste docile pour faire passer les messages voulus. En lui octroyant ce privilège, Poutine a donné un coup de pouce volontaire à l’entreprise médiatique que Carlson vient de lancer. En guise de reconnaissance, le journaliste américain lui a aussi rendu la faveur, en retransmettant dans sa totalité, l’interview longue de deux heures, comme voulu par le Kremlin.
Poutine avait grand besoin de s’épancher sans filtre sur les raisons qui l’ont poussé à déclarer la guerre à l’Ukraine. Il tenait à aller au bout de ses explications pour tenter de convaincre l’opinion publique occidentale, et l’américaine en particulier, des vraies raisons de l’offensive russe en Ukraine. Si on le suit dans son raisonnement, il a été poussé à la confrontation face à la menace que représentait l’Otan pour la Russie, et du rôle joué par l’Ukraine, contrôlée en sous-main, par la CIA selon lui.
Poutine a expliqué à Carlson que l’Ukraine devait être un pays neutre entre la Russie et l’Otan. Pour lui, l’Organisation atlantique a connu cinq expansions alors que la promesse faite à la Russie était qu’elle n’irait pas plus loin vers d’autres pays en Europe de l’Est, ou de s’approcher de la frontière russe. La révolution de Maidan à Kiev en 2014 pour imposer la démocratie en Ukraine, n’était pour Poutine qu’un coup d’État lancé par l’entremise de la CIA pour étouffer son pays.
Pendant la première demi-heure, le président russe s’est lancé dans une longue explication historique, parsemée de diatribes anti-ukrainiennes qu’un chef d’État devrait en principe taire. Il a tenu à démontrer que l’Ukraine est une création artificielle, voulue et encouragée par l’Occident. Il poussa encore loin l’analyse en prétendant que les Ukrainiens, au fond d’eux-mêmes, se sentent russes. Cette guerre, ce n’est pas la Russie qui l’a déclarée, ce n’est pas nous qui l’avons déclenchée, nous nous défendons, nous défendons nos compatriotes, notre patrie et notre avenir, a-t-il affirmé.
Carlson, qui animait cette émission loin de ses plateaux habituels, et d’un public acquis à sa cause, s’est abandonné facilement face à Poutine qui, lui, s’est montré sous son meilleur jour. Il avait la liberté et tout le loisir, de déployer ses argumentaires et faire valoir son style, face à un journaliste presque apathique, heureux d’être là face à lui. Poutine a pu donc déployer, à son aise son discours, sans accros et sans filtres, devant un Carlson qui acquiesçait et relançait peu.
A la question avez-vous atteint tous vos objectifs, la réponse de Poutine tomba comme un couperet. Non répondit le président, il reste encore la dénazification de l’Ukraine à achever. Traduisez, la paix n’est pas pour demain, et ne pourra se faire qu’aux conditions de Moscou, pourrait-on comprendre en filigrane. Quand Poutine déclarait que l’Ukraine est un État artificiel avec des territoires pris sur la Pologne, la Roumanie et la Hongrie, le journaliste paraissait totalement ailleurs.
Le président russe lui a réitéré en outre la même position, basée sur un seul leitmotiv, la Russie ne peut envisager de sortir de l’Ukraine vaincue. C’est ce que l’ambassadeur russe Guennadi Gatilov avait déjà annoncé à Genève en octobre 2022, quand il affirmait que battre la Russie sur le champ de bataille est un objectif qui ne pourra jamais être atteint. À l’occasion de la cérémonie de commémoration du deuxième anniversaire de l’invasion russe, célébré samedi dernier 24 février, le président ukrainien Volodymyr Zelensky répondait à Poutine. Il mettait deux conditions pour gagner la guerre, à savoir le soutien de l’Occident et le courage des Ukrainiens.
Le discours déployé par le président russe tout au long de l’interview face à Carlson est, à première vue, destiné au public américain. Il a été aussi destiné aux Russes qui ont vu comment leur président a tenu tête, et même ridiculisé par moment, un Américain qui est journaliste. Poutine s’intéresse depuis longtemps aux joutes électorales des États-Unis, et a les yeux rivés sur les élections de cette année qui opposeront probablement Biden à Trump. Il n’a jamais caché son penchant pour Trump qui est moins interventionniste et belliqueux que Biden. Poutine a été soupçonné par le passé d’y interférer, pourquoi donc hésiterait-il cette fois-ci à s’y impliquer pour favoriser un candidat contre l’autre et retenter l’expérience d’hier ?
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