Abdallah-Najib Refaïf

Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.

Tanger, Weston and all that Jazz

Le 22 mars 2024 à 14h25

Modifié 22 mars 2024 à 14h25

La ville de Tanger, désignée par l’Unesco ville-hôte mondiale de la journée internationale du jazz le 30 avril prochain, avait accueilli il y a plus d’un demi-siècle un grand nom de cette musique : Randy Weston. Évocation nostalgique d’une amitié élective entre une ville mythique, un pianiste de talent et autres souvenirs.    

Marchant tout en écoutant une playlist réunissant de grands moments de jazz de différents styles et époques, voilà qu’arrivent à mes oreilles distraites des notes bourdonnantes d’un hajhouj gnawi bien de chez nous. Elles sont vite suivies accompagnées par un son plus mélodieux de piano. Bien sûr, ça ne peut être que Randy Weston, ce grand musicien qui voulait, il y a des décennies de cela, faire de Tanger la capitale africaine du jazz. C’était en 1967, quand il s’est installé dans la ville du Détroit après une tournée en Afrique dont le Maroc a été l’ultime étape. (On peut lire à ce sujet son autobiographie, "African Rythms", qui retrace entre autres les grands moments de cette tournée à la découverte d’un continent et des racines du jazz aux éditions Duke University Press). Il est arrivé, à l’issue de son périple africain, à cette conclusion qui va décider de son tropisme tangérois et son destin africain : "L’Afrique ne commence pas au sud du Sahara. Il y a autant d’esprit africain au Ghana qu’au Maroc."

Il est donc heureux d’apprendre, plus d’un demi-siècle plus tard, que l’Unesco a désigné la ville de Tanger, "ville-hôte mondiale de la journée internationale du jazz le 30 avril prochain."

Randy Weston avait vu juste lorsqu’il écouta pour la première fois les sons et les chants de Abdallah El Gourde, le jeune maalem g’nawi de la ville à l’époque. Il prit alors conscience que les Roots (racines) qu’il cherchait en Afrique étaient là, vibrantes, ensorcelantes et bien entretenues dans ces sonorités et ces rythmes. Porté par sa passion du jazz et le bonheur de sa rencontre avec la terre africaine, et désireux de partager cette fusion retrouvée, Randy Weston a d’abord ouvert le premier club de jazz au Maroc, «"African Rythms Club" au premier étage du cinéma Mauritania. Plusieurs noms prestigieux du jazz et du blues vont se produire dans cette salle : Dexter Gordon, Ahmed Abdulmalik, Marvin Gay, Billy Harper, James Brown, Cecil Bridgewater et bien d’autres célébrités.  Un peu plus tard, en 1972, et toujours à Tanger, il a organisé le premier festival international de jazz. Cette manifestation va connaitre une seule et unique édition par manque de moyens et d’encouragements de la part de responsables de la culture nationaux et locaux de l’époque.

Après avoir quitté le Maroc, Randy Weston sortira en 1974 à New York un très bel album en hommage à la ville du nord sous le titre de "Tanjah". Mais il va continuer à revenir chaque année dans ce pays où il avait des attaches familiales et amicales. Nous étions quelques-uns, dont l’homme de médias Najib Senhaji et son hospitalière famille, à le rencontrer à Casablanca et à Rabat et à partager avec lui des souvenirs et des fous rires avant qu’il ne fît, régulièrement en train, un saut à Tanger pour la rencontre d’autres amis et proches dont Abdallah El Gourde.

Accompagné toujours de son épouse sénégalaise, Fatou, modéliste de talent à l’origine de ses beaux costumes de scènes au flamboyant style africain, Randy Weston caressait le rêve de créer au Maroc, à Tanger ou à Marrakech, un centre des rythmes africains. Il nous en parlait souvent et cherchait, en vain, quelqu’un pour porter ce projet auprès des oreilles des décideurs de l’époque. Mais à l’époque, son humeur politique et ses gens n’étaient pas encore prêts pour ce genre d’ambition. Weston gardera son rêve pour lui et son amitié intacte pour un pays qu’il a toujours chéri et pour ses amis qu’il entourait toujours affectueusement de ses longs bras de géant de plus de deux mètres.

C’est le souvenir de cette grande silhouette penchée sur un piano un samedi soir d’un mois de mai à Tanger qui me vient à la mémoire maintenant en apprenant que Tanger, va être le mois, prochain, pour un jour, la ville mondiale des rythmes, des sons, de la musique, de l’amitié and all that jazz. Love, life and all that jazz, comme le suggère le titre éponyme du roman d’amitié de l’écrivain indien Ahmed Faiyez.

C’était il y a quinze ans, soit quelques années avant son décès survenu début septembre 2018. Ce soir-là, dans une salle décatie qui ne payait pas de mine, Randy Weston, seul sur scène face à son piano, tirait de cet instrument des notes magiques… Une immense silhouette tanguait au rythme d’une musique qui nous a fait "entrevoir un autre monde" : celui de la mémoire retrouvée. "A quoi bon fréquenter Platon, se demandait le philosophe Cioran, quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ?" Ici ce fut un piano et derrière le piano se tenait un grand musicien qui a tant aimé notre pays. Et ce soir-là, et comme d’habitude, notre ami le pianiste a encore joué une chose très douce, et nous étions quelques-uns à en avoir pris connaissance…Après le concert auquel avait pris part le musicien marocain, Majid Beqqas, dont Randy Weston était le mentor, nous étions conviés, tard dans ces nuits tangéroises qui se prolongent, à un frugal dîner dans un petit restaurant sans étoiles mais que les rires et les souvenirs mêlés à des chants croisés ont transformé en joyeux banquet. La photo-souvenir prise ce soir- là, révèle aujourd’hui le ton sépia du temps qui passe…Oui, la musique est par essence l’art de cette douce mélancolie qu’on appelle nostalgie.

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