Six idées fumeuses sur le blocage de la voIP
À une semaine de la rencontre de "l’ONU d’Internet", la société pour l’attribution des noms de domaine, l’ICANN, qui a lieu à Marrakech, l’affaire du blocage de la voIP au Maroc ne pouvait tomber en une meilleure conjoncture.
En effet, des sessions de cette rencontre prévoient l’utilisation de la VoIP, précisément Skype, pour les intervenants qui ne seront pas physiquement présents au Maroc. Si on revient aux déclarations précédentes des responsables jugeant “illégales” l’activité de Skype au Maroc, on peut bien se demander par quel miracle cette activité sera légale durant la semaine où le Maroc accueillera les congressistes de l’ICANN?
N’étant pas à notre première faille logique dans ce pays, passons à des considérations plus simples.
Le but ici est d’alerter contre certaines affirmations pas très justes, ou des fois franchement fausses, sur lesquelles beaucoup basent leur argumentaire.
1) Les applications Viber, Whatsapp ou encore Skype sont gratuites:
Il revient souvent dans le langage journalistique autour de cette affaire qu’il est question de “bloquer des applications gratuites qui mettent à mal le business des opérateurs”.
Cette affirmation est fausse, à plusieurs niveaux:
a) Pour utiliser ces applications, le citoyen paie son forfait Internet aux opérateurs et ce prix est très cher par rapport au revenu moyen au Maroc (voir le point 2).
b) L’existence de ce type d’applications encourage les ménages à l’achat de smartphones et à l’utilisation d’internet, ce qui aurait plutôt tendance à renforcer le recours à des forfaits et des recharges prépayées, comprenant les données cellulaires. Ainsi, le manque à gagner des opérateurs en vente de forfait “voix” est au moins partiellement compensé par la popularité des forfaits “data”.
Pour les services dit “gratuits” portés par des entités commerciales, il faut toujours se référer à la règle fondamentale du Web: “If you are not paying for it, you're not the customer; you're the product being sold”. En d’autres termes, dans les applications commerciales dites gratuites, si vous ne payez rien, c’est que probablement, le business-model contient à un moment ou à un autre la vente de vos données personnelles ou de votre temps, via les publicités au clic.
Alors par pitié, arrêtez de parler de “blocage des applications gratuites” dans cette affaire.
2) Internet au Maroc est le moins cher des pays du Maghreb et du Moyen-Orient.

Cette information circulait il y a environ un an et cachait un détail très important: elle ne tient pas du tout compte de combien représente le coût d’Internet par rapport au panier mensuel du marocain. C’est vrai qu’on fait mieux que le Soudan ou l’Egypte, mais pour se faire une idée différente et moins biaisée, il suffit de jouer 10 minutes avec les chiffres de la Banque mondiale et on voit (Tableau) que ramené à ce qu’il gagne, le Marocain paie son accès internet 11% plus cher que son voisin algérien, 40% plus cher que le Tunisien, 4 fois plus cher que le Saoudien ou le Turc ou plus impressionnant encore, 12 fois plus cher que l'Israélien.
Quand ce dernier ne doit dépenser que 0,6% de sa production mensuelle pour payer un accès Internet de très bonne qualité, le Marocain lui doit y laisser presque un dixième de ce qu’il produit en un mois. L’accès à Internet au Maroc est très inégalitaire et cet axe devra passer au rang de priorité nationale, une fois passé le buzz autour de la voIP.
3) Les opérateurs n’ont pas du tout voulu ce blocage/Seuls les opérateurs ont demandé ce blocage:
Aussi peu convaincante l’une que l’autre, ces affirmations émanent d’un simplisme qui ne tient pas compte de l’historique des dernières 2 à 3 années.
Dans le cadre du renvoi de la patate chaude entre opérateurs et ANRT, certaines déclarations émanant des opérateurs prétendent que la décision du blocage est venue de l’ANRT, sans que ces derniers ne l’aient demandé. Or d’après les sources de Medias24, IAM mettait cette éventualité sur la table entre 2013 et 2014.
À l’opposé, il serait naïf de croire que les opérateurs se réjouissent de ce blocage en 2016, maintenant qu’ils sont conscients des bénéfices qu’ils récoltent de l’expansion des usages mobiles, quand bien même ils auraient été tentés, par le passé, par ce blocage.
Contrairement donc aux deux phrases antagoniste du point 3, les choses ne sont pas si simples et ont évolué rapidement en moins de 3 ans.
4) Il existe une raison sécuritaire à ce blocage
La plus timide des explications peut être: il existerait une raison sécuritaire derrière ce blocage. Si tel était le cas et vu le contexte sécuritaire de l’année passée dans les pays voisins, je ne crois pas que les officiels se seraient privés de sortir cet argument. Pour l’instant et à ma connaissance, aucun officiel du ministère de l’Intérieur n’a endossé ce blocage. Si tel est le cas, qu’on nous le dise ainsi et qu’on le discute aussi.
5) L’opération “Unlike” est inutile:
Enfin, certains éternels sceptiques essaient de minimiser l’effet sur les opérateurs de l’opération de retrait des “likes” aux pages d’Inwi, Méditel et Maroc Télécom. Il faut être déconnecté des marchés de l’audience du net pour dire des choses pareilles, d’autant plus que les pertes annoncées en “likes” sont bien supérieures en proportion, quand on enlève les faux “likes” achetés dans les marchés asiatiques.
6) Cette affaire ne concerne que la VoIP et n’intéresse que les “geeks”:
Il est évident que ce sont les “geeks” de l’opération dislike qui ont le plus donné médiatiquement à cette affaire, mais ce sujet concerne un large spectre de la population: du jeune débrouillard, qui au Maroc ne demande rien à l’État et se fraie tout seul un chemin vers l’employabilité grâce à ce que lui permet Internet, à nous autres résidents à l’étranger pour qui la VoIP garantissait un contact régulier avec les proches, en passant par les petites et moyennes entreprises (autres que les call-centers) qui ont des clients offshore.
Au delà de la VoIP, ceci est aussi une question de libertés individuelles et devra mobiliser les associations portées sur le sujet. Le Maroc n’est pas le seul à se poser des questions difficiles quant aux dilemmes posés par les changements technologiques. Des blocages similaires ont eu lieu dernièrement au Brésil, aux Comores, en Egypte ou même, sous une forme plus subtile, il y a six ans en France.
L’argument de la loi évoqué au Maroc devra être cassé, car le secteur évolue plus rapidement qu’une loi dictée en 2004 et mise en œuvre en…2016 ! Quand bien même la loi est appliquée par entêtement, la combinaison du besoin des utilisateurs, des opportunités technologiques et du marché trouveront toujours une alternative pour rendre cette loi superflue.
Pour aller plus loin, ce n’est pas juste la limitation d’un service et non d’un autre qui devra faire l’objet de sensibilisation, c’est tout le débat universel autour de la neutralité du net que le Maroc devra rejoindre: si je souscris à un forfait Internet chez un opérateur, je m’attends en retour à pouvoir accéder à “Internet”, et non à “la-partie-d’internet-jugée-bonne-pour-moi-par-autrui”. Aucun régulateur ni opérateur ne devra pouvoir favoriser un service par rapport à un autre, ni par l’interdiction, ni par la limitation délibérément différenciée de la rapidité d’accès à l’un comparé à l’autre.
En général et comme dit dans une tribune précédente suite à la censure d’un magasine scientifique, il y a toujours un bon côté à la censure: c’est un coup de pouce donné à la sensibilisation ! Et il y a au Maroc une communauté naissante dans le domaine des droits numériques en tant que droits humains, qui n’attend qu’à être écoutée. Pour l’instant, certains de ses membres seront malheureusement surtout écoutés au tribunal, le 23 mars prochain.
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