Serions-nous toujours francophones en 2040 ?
Ceux des nôtres qui sont nés durant l’année en cours, auront dix-neuf ans en 2040. Avec la tendance de l’implantation rapide de l’anglais au Maroc, beaucoup parmi eux opteront, une fois leur baccalauréat en poche, pour des formations supérieures en anglais, soit au Maroc ou dans les pays anglophones. Cette tendance qui paraît naturelle est surtout irréversible.
Entrée par effraction au Maroc dans les jupons du protectorat, la langue française fait désormais partie de notre paysage. Elle fût adoptée sans complexe comme vecteur de modernisation de nos structures économiques politique et culturelle, et comme une fenêtre ouverte sur l’extérieur. Plus le temps avance plus on s’aperçoit que la fenêtre qu’on croyait large n’est en fait qu’une simple lucarne sur le monde.
Si la langue française s’est imposée à nous, l’adoption de l’anglais parait, au contraire, être un choix bien assumé et une exigence incontournable des temps modernes. L’exigüité de l’espace francophone, pour un pays qui voit large comme le Maroc, ne répond plus ni au développement que connait le Royaume, ni à l’ambition des Marocains eux-mêmes qui veulent donner à leurs enfants la meilleure éducation qu’ils puissent avoir.
Une langue qui unit le monde
Dans la pratique et l’usage de l’anglais et du français dans le monde, les chiffres sont éloquents. Si le français est parlé par 300 millions de personnes dans 33 pays, ce sont un milliard et demi de locuteurs pour l’anglais, dans 67 pays, sans compter les 27 autres, dont l’anglais est la deuxième langue. Le français vient au cinquième rang des langues les plus parlées après le mandarin, l’anglais, l’espagnol, et l’arabe.
Bien que la Grande-Bretagne ait quitté l’union-européenne, sa langue demeure la langue officielle pratiquée dans toutes les institutions européennes et même chez les peuples d’Europe. Ils sont 96% en Suède à la maîtriser, 90% dans les Pays-Bas, 80% au Danemark, 73% en Autriche, et 70% en Finlande. La langue anglaise paraît être le socle qui unit le plus l’Union que l’économique pour lequel elle a été instituée.
La langue anglaise est devenue la langue de communication qui unit non seulement l’Europe, mais le monde. Elle est l’instrument de la recherche et des innovations, pratiquée aussi bien dans les sphères économiques que dans les domaines culturels. C’est la langue d’Hollywood, du commerce, de la finance et du tourisme. Les pays qui veulent réellement se développer et créer de la croissance et de la richesse ne peuvent le faire qu’en étant liés au monde anglophone.
Instrument de puissance
La puissance de la langue anglaise, comme les autres langues par le passé, traduit le rapport de force entre les nations qui est aujourd’hui en faveur de l’axe anglo-américain. Elle est donc l’instrument de puissance qui reflète ce positionnement hégémonique et catalyse les interactions entre les pays. Plusieurs conflits dans le monde impliquent, en arrière-plan, un conflit linguistique ou vice-versa.
Dans les relations entre pays, l’utilisation d’une langue dominante n’est pas toujours neutre. La langue ne sert pas seulement qu’à communiquer. C’est aussi un marqueur identitaire et un vecteur idéologique. Un pays qui impose sa langue impose également sa pensée et crée des besoins et des attentes chez les autres. Pour les autres peuples qui subissent cette influence, deux choix se présentent. Soit s’enfermer et périr, ou s’ouvrir et affirmer sa propre identité en développant parallèlement leurs langues nationales.
La langue anglaise représente aujourd’hui la seule possibilité pour s’arrimer à la modernité et aux grands marchés. Elle peut être également être prédatrice et une menace pour les autres langues. Chaque pays doit donc trouver la recette pour éviter sa domination ou l’asservissement à sa puissance. L’hégémonisme culturel d’une langue étrangère ne peut être combattu que par une double attitude d’ouverture et de protection intelligente des langues nationales.
Il est donc temps pour nous d’agir dans le sens d’apprivoiser l’anglais et de se l’approprier. Des signes précurseurs apparaissent dans les cours d’anglais octroyés à la radio marocaine annoncés récemment. De même, les profils de certains ministres du gouvernement Akhannouch démontrent, à non pas douter, de la prise de conscience d’une réorientation vers le monde anglo-saxon. Vaut mieux négocier le virage maintenant que de s’y soumettre brutalement quand il sera trop tard.
Périr ou s’ouvrir
Dans le monde globalisé où nous vivons, la tendance à l’unicité peut entraîner l’unipolarité de la pensée et une certaine forme d’impérialisme linguistique qui peut être préjudiciable à nos langues nationales, et même au français qui fait partie de notre paysage. L’anglais permettra cependant à la jeune génération marocaine de s’ouvrir davantage sur d’autres cultures et marchés pour accompagner notre développement et la diversification de nos partenaires.
Jamais dans l’histoire de l’humanité une langue n’a été en usage dans une telle proportion que l’anglais actuellement. Les pays en développement n’ont pas beaucoup de choix entre périr ou s’ouvrir. Ce dilemme, qui peut paraître cornélien, n’en est pas un. Un pays peut aisément adopter, en fonction de ses intérêts, une politique linguistique équilibrée qui évite de compromettre la diversité des langues.
Notre pays est en phase de repositionnement dans l’échiquier mondial. En restant cloisonné dans l’espace francophone, on aggravera notre isolement et on se détachera de l’évolution que connait le monde. Maîtriser l’anglais et ses subtilités pour nos générations futures nous permettra de mieux faire face à toutes les situations aussi bien économiquement que politiquement avec les nations qui comptent le plus dans le monde.
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