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Samir Bennis

Conseiller politique à Washington D.C., rédacteur en chef de Morocco World News.

(Archives MAP) Le Roi Mohammed VI avait reçu lundi 19 novembre 2018 au palais royal de Rabat, Monsieur Pedro Sanchez, président du gouvernement espagnol.

Sahara, Espagne : comment l’Algérie s’est tiré une balle dans le pied

Le 29 mars 2022 à 10h41

Modifié 29 mars 2022 à 11h09

Dans sa volonté de "punir" Rabat, Alger a, involontairement, aidé à l’accomplissement d’un des objectifs majeurs de la diplomatie marocaine.

Washington D.C – Avec du recul, il est clair que l’arrêt par l’Algérie du contrat du gazoduc Maghreb-Europe, qui reliait le pays à l’Espagne et au Portugal via le Maroc, a été une monumentale erreur stratégique.

Alors qu’il cherchait à priver le Maroc de gaz, le régime algérien a fini par se tirer une balle dans le pied. L’Algérie a donc, malgré elle, effectivement anéanti les quelques résultats qu’elle avait, jusque-là, obtenus dans son acharnement contre le Maroc, surtout dans son offensive de contrecarrer les efforts diplomatiques du Royaume de gagner le soutien de l’Espagne pour son intégrité territoriale et sa souveraineté sur le Sahara.

La fermeture par Alger du gazoduc Maghreb-Europe aura constitué, en ce sens, un cadeau sans précédent pour le Maroc. Étant donné que le gaz transitant par le Maroc représentait 23% du gaz importé d’Algérie par Madrid, l’arrêt du gazoduc Maghreb-Europe a notamment permis de réduire la dépendance de l’Espagne vis-à-vis du gaz naturel algérien.

Chez les dirigeants espagnols, la décision d’Alger a soulevé beaucoup de questions quant à la fiabilité de l’Algérie, comme un allié responsable pour les besoins en gaz du marché espagnol.

Le manque de vision algérien

Le gaz naturel algérien représentait 60% de la consommation de l’Espagne au début de ce siècle et a oscillé entre 50 et 60% entre 2014 et 2018. Mais en raison du manque de vision stratégique des généraux algériens, les importations espagnoles de gaz algérien sont passées à 45% vers fin 2021, avant de chuter un peu plus encore à 23% le mois dernier. En revanche, entre janvier et février de cette année, les exportations américaines de gaz naturel liquéfié (GNL) vers le marché espagnol sont montées à 34,6%, les États-Unis supplantant ainsi l’Algérie comme premier fournisseur de gaz à l’Espagne.

Au mois de septembre de l’année précédente, par exemple, les Etats-Unis ne représentaient que 16% des importations de gaz de l’Espagne. Pourtant, l’augmentation des exportations américaines de GNL vers l’Espagne au cours des derniers mois a permis à l’Espagne de boucher le trou créé par la fermeture du gazoduc Maghreb-Europe.

Et vu la remarquable réactivité avec laquelle l’Espagne s’est adaptée à la diminution considérable des exportations de gaz algérien vers le marché espagnol, il est maintenant évident que Madrid se préparait, depuis plusieurs années déjà, à une éventuelle baisse de ses importations algériennes. L’Espagne a ainsi réussi à s’en sortir grâce à son infrastructure de GNL de calibre mondial et à sa stratégie de longue date, visant à augmenter la part du gaz liquéfié dans ses importations.

Ces dernières années, Madrid a notamment construit des infrastructures de pointe pour le stockage et la conversion du gaz liquéfié. Il faut noter que l’Espagne est actuellement le pays européen le plus avancé en termes d’infrastructures de stockage de gaz naturel -avec six terminaux GNL, contre aucun pour un pays comme l’Allemagne. A elle seule, l’Espagne abrite donc le tiers de la capacité de stockage de GNL en Europe.

Cette approche proactive a permis à l’économie espagnole de surmonter les effets désastreux de la brutale et impertinente décision du régime algérien de mettre fin au contrat du projet gazier Europe-Maghreb.

Alors même que l’Algérie entendait punir et nuire à l’économie marocaine, en choisissant d’arrêter ce gazoduc transcontinental, le régime algérien a fini par se tirer une balle dans le pied. Manquant de vision et de stratégie à long terme, Alger était en effet loin de se douter que ce mauvais pari pourrait être nuisible pour ses propres intérêts stratégiques, en particulier ses relations avec l’Espagne. Il y a à peine un an, le GNL représentait moins de 50% des importations espagnoles de gaz. Mais le GNL a désormais supplanté le gaz naturel sur le marché espagnol du gaz et, depuis le début de cette année, l’Algérie n’est plus la reine incontestée du marché de gaz espagnol.

Avec le GNL représentant maintenant 70% de ses importations espagnoles de gaz et compte tenu de ses infrastructures avancées en termes de stockage de gaz naturel, Madrid pourra progressivement réduire l’impact de l’Algérie sur son économie et s’affranchir ainsi d’une épée de Damoclès -le gaz- que le régime algérien a brandi, depuis cinq décennies, pour dissuader l’Espagne de soutenir la thèse marocaine sur la question du Sahara.

L’arrêt du gazoduc Maghreb-Europe a, pour le dire ainsi, accéléré l’émancipation gazière de Madrid vis-à-vis d’Alger. Et l’Algérie a reçu un rappel douloureux de cette sobre réalité lorsque, le 18 mars dernier, l’Espagne a annoncé un changement historique concernant sa position sur le dossier du Sahara.

En affirmant, pour la première fois, son soutien clair et direct au plan d’autonomie marocain, Madrid a mis fin à la politique d’équidistance avec laquelle elle avait traité la question du Sahara pendant une bonne partie des cinq dernières décennies pour préserver ses intérêts.

Mais plus que l’effondrement de la politique d’équidistance de Madrid, le nouveau soutien de l’Espagne à la position marocaine signifie que l’Algérie a perdu l’influence stratégique qu’elle a longtemps exercée sur la classe politique espagnole grâce à son gaz.

Par ailleurs, le fait que l’annonce espagnole de sa nouvelle ligne de conduite diplomatique sur le Sahara ait curieusement coïncidé avec la récente tournée algérienne, espagnole et marocaine de Wendy Sherman, laisse entendre une certaine coordination entre Rabat, Madrid et Washington.

Cette coïncidence entre la tournée méditerranéenne de Sherman et le changement historique de la position espagnole suggère que l’Espagne pourrait avoir reçu des garanties de la part de l’administration américaine, quant à l’intensification de ses fournitures de gaz à l’économie espagnole. Le but principal étant d’aider Madrid à s’émanciper de l’emprise du gaz algérien.

Ainsi, l’Espagne ne se fait plus d’illusions sur ses relations avec l’Algérie. A Madrid, on sait pertinemment qu’en dehors de l’accord sur le gaz, le partenariat Alger-Madrid est insignifiant et presqu’inexistant. Qui plus est, l’Espagne est -et maintenant plus que jamais- parfaitement consciente que la balance commerciale bilatérale a toujours été en faveur de l’Algérie.

En comparaison, Madrid a des intérêts denses et multiples le Maroc, que ce soit en termes de coopération économique et commerciale ou de sécurité et de destin stratégique partagé à cause de la proximité géographique.

Sur le plan économique, par exemple, plus de 1000 entreprises espagnoles sont actuellement installées au Maroc. Et l’Espagne est, en outre, devenue le premier partenaire économique du Maroc, avec un excédent commercial favorable ayant un impact positif sur son économie.

L’Algérie ne peut pas riposter

Contrairement à ce qui se dit dans certains cercles médiatiques et politiques espagnols, l’Algérie ne pourra prendre aucune mesure de représailles à l’encontre de l’Espagne. Ceux qui pensent que l’Algérie peut encore empêcher l’acheminement du gaz vers l’Espagne ont, pour le dire plutôt poliment, une compréhension ou une lecture erronée de la situation. Alors que les contrats pétroliers sont souvent des contrats à court terme, les deals gaziers sont des accords à long terme qui s’étendent sur plusieurs années, voire plusieurs décennies.

L’Algérie est donc tenue de respecter l’accord qu’elle a signé avec l’Espagne en 2018 sur le gazoduc Medgaz, qui relie la ville algérienne de Beni Saf à la ville espagnole d’Almeria. La durée de validité de cet accord s’étend jusqu’en 2030, ce qui signifie que l’Algérie ne suspendra pas  ou, plus précisément, ne pourra pas suspendre- ses exportations de gaz vers l’Espagne.

Plus grave encore pour le régime algérien, Alger ne sera même pas en mesure de réévaluer les conditions financières de l’accord et de les adapter à la montée actuelle des prix du gaz.

Et même si le régime algérien en venait à avoir la témérité requise pour mettre fin à son accord gazier avec l’Espagne en représailles à sa position pro-marocaine sur le Sahara, ce serait une violation flagrante des règlements qui régissent de tels contrats entre États.

Dans un tel scénario, hautement improbable d’ailleurs, Alger serait également sous la pression de l’Union européenne et des États-Unis, qui travaillent minutieusement depuis des mois à réduire la dépendance de l’UE vis-à-vis du gaz russe.

La Sonatrach (Algérie) est propriétaire à 51% du gazoduc Medgaz, tandis que la société espagnole Naturgy et la société américaine Blackrock se partagent les 49% restants. Dès lors, si l’Algérie en venait à prendre des mesures de représailles contre l’Espagne, elle se mettrait en confrontation directe avec les États-Unis.

Ainsi donc, le manque de vision stratégique du régime Algérien et sa haine aveugle pour le Maroc ont conduit Alger à offrir l’Espagne au Maroc sur un plateau en or. Dans sa volonté de « punir » Rabat, Alger a, involontairement, aidé à l’accomplissement d’un des objectifs majeurs de la diplomatie marocaine : obtenir l’adhésion sans équivoque de Madrid à la proposition du Maroc sur le Sahara.

Plus important que la reconnaissance des États-Unis

Vu du Maroc, le soutien de l’Espagne au plan d’autonomie du Maroc est psychologiquement et symboliquement plus important que la reconnaissance par les Etats-Unis de la marocanité du Sahara.

Puisque l’Espagne a une influence politique et culturelle substantielle dans les pays d’Amérique latine, sa position nouvellement adoptée sur le Sahara va, sans doute, affecter celle de nombreux pays d’Amérique latine. La décision de l’Espagne pourrait donc constituer une bonne nouvelle supplémentaire pour le Maroc, compte tenu des efforts qu’a récemment déployés le royaume dans le renforcement de son rayonnement diplomatique en Amérique latine.

Cependant, une raison encore plus pertinente est la responsabilité historique de l’Espagne dans le conflit du Sahara. En tant qu’ancienne puissance coloniale des provinces du sud du Maroc, le changement de la position de « neutralité positive » de l’Espagne sur le conflit est, sans aucun doute, plus choquant et plus insupportable pour le régime algérien que le soutien des États-Unis au Maroc.

Dès la fin des années 1960, Madrid et l’Algérie se sont opposés à l’intégrité territoriale du Maroc et se sont régulièrement concertés pour contrecarrer les efforts du royaume pour recouvrer ses provinces du sud.

En tant que telle, la réponse furieuse de l’Algérie au revirement de la position espagnole, sur le plan d’autonomie marocain, témoigne de la souffrance et de l’agonie sans précédent que représente pour Alger la perte de l’influence et du soutien d’un partenaire de longue date sur la question du Sahara.

C’est donc dire que, pour le Maroc, le changement historique de Madrid est une démonstration de la prééminence sans précédent du plan d’autonomie comme la seule voie de sortie de l’impasse diplomatique au Sahara. Il y a à peine deux mois, certaines voix critiques parlaient déjà d’un “marasme diplomatique marocain” en analysant le sens supposé de quelques récents malentendus entre Rabat et quelques-uns de ses alliés occidentaux, y compris l’Allemagne et l’Espagne.

Or, le fait même que Berlin ait récemment revu sa position sur le Sahara en faveur du Maroc et que -encore plus historiquement et stratégiquement crucial- Rabat ait finalement réussi à démanteler le pacte Alger-Madrid, qui a longtemps œuvré en secret pour empêcher le Maroc de recouvrer ses provinces du sud, témoigne de l’efficacité croissante de la diplomatie marocaine.

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