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Réduire le déficit en éducation du Moyen-Orient

DELTA DU NIL – À environ 100 kilomètres au Nord de la place Tahrir du Caire, l'épicentre du soulèvement de l'Égypte en 2011, se trouve un lycée que ses élèves appellent "la prison". Ce lycée, un cube de béton déformé et rempli de salles de classe délabrées, porte les stigmates du temps et de la négligence. Un enseignant de ce village endormi du Delta du Nil fait de l'humour noir, en disant qu'il tient lieu également de morgue. "Nous n'avons jamais vu de révolution ici," déclarait-il y a quelques mois de manière anonyme, de peur de perdre son emploi. "Une grande partie de l'espoir que nous avions est mort à présent... il a été tué."

Le 1 juin 2016 à 12h34

Le sort des écoles publiques en Égypte est un indicateur essentiel de la façon dont la révolution égyptienne n'a pas atteint ses citoyens. Les observateurs extérieurs ont perçu la rébellion populaire contre le régime de Hosni Moubarak comme une lutte pour la démocratie contre la dictature : les généraux qui gouvernent une fois de plus l'Égypte se la représentent comme un combat pour la laïcité, qui a été détourné par l'islam radical. En fait, ce fut une révolte pour la dignité humaine, pour une vie meilleure pour les citoyens ordinaires.

Sans éducation, cet espoir est mort-né, non seulement en Égypte mais dans tout le Moyen-Orient. Selon les Nations-Unies, les conflits en cours au Moyen-Orient et en Afrique du Nord privent d'éducation plus de 13 millions d'enfants. Mais ce n'est pas seulement dans des pays déchirés par la guerre, comme en Syrie et au Yémen, que les jeunes sont systématiquement négligés. Les déficits abondent dans des pays relativement stables, comme l'Égypte et la Jordanie.

Le manque d'éducation va de pair avec la crise de l'emploi dans la région. Selon l'Organisation internationale du travail, le Moyen-Orient a connu les plus forts taux de chômage des jeunes dans le monde en 2014, avec 46% des femmes et 24% des hommes sans emploi.

Cette combinaison malsaine d'une piètre éducation et d'un fort taux de chômage chez les jeunes abandonne des millions de jeunes dans un purgatoire que la professeure d'Université Diane Singerman désigne par le terme de waithood, "statut, ou condition d'attente." Ce terme décrit l'adolescence prolongée que les jeunes doivent endurer avant d'avoir les moyens de se marier, un acte qui est une passerelle institutionnelle et culturelle vers la reconnaissance sociale, sans parler de l'activité sexuelle.

Malheureusement, les gouvernements et les institutions internationales considèrent l'éducation et le chômage comme des problèmes de développement et non pas comme des problèmes politiques ou de sécurité. Les États-Unis offrent 1,3 milliard de dollars à l'Égypte en aide militaire annuelle (la deuxième aide seulement, après Israël), mais seulement 250 millions de dollars pour les projets et programmes civils.

Les partisans de l'assistance militaire soutiennent que les systèmes d'armement sont nécessaires pour lutter contre les affiliés d'Al-Qaïda et de l'État islamique dans le Sinaï et pour maintenir une influence américaine sur les généraux égyptiens. Pourtant, avec une jeunesse égyptienne sans espoir ni opportunités, l'aide à la sécurité n'est qu'un cautère sur une jambe de bois. La sécurité à long terme dépend de la volonté d'un gouvernement de fournir des biens et des services publics adéquats.

Supposons que les États-Unis et le Fonds monétaire international aient assorti leur aide militaire et financière à l'Égypte de mesures conditionnelles simples en matière de progrès de l'éducation. À un niveau global, l'Égypte pourrait améliorer ses performances dans les classements mondiaux. Dans le dernier rapport sur la compétitivité mondiale du Forum économique mondial, l'Égypte s'est classée 139e pays sur 140 pour la qualité de son éducation primaire.

D'autres changements, comme la réduction du besoin et du coût des cours particuliers, seraient d'un grand secours dans la vie des Égyptiens ordinaires. À Manshiyat Naser, l'un des quartiers les plus pauvres du Caire, des jeunes de 18 ans comme Ashraf Khalil étudient le Thanaweya Amma, l'examen national secondaire tristement célèbre. Leurs résultats feront la différence entre une université très convoitée et une vie de citoyens de seconde classe, dans un pays quasiment dépourvu de mobilité sociale.

"Les choses sont en fait pires depuis la révolution", dit Khalil, en montant dans un minibus à destination d'un riche complexe résidentiel voisin où il fait du jardinage. Il tente de gagner assez d'argent pour se payer des cours privés pour passer l'examen. En effet, les cours particuliers sont devenus le système éducatif égyptien de fait.

Certains enseignants ont admis officieusement qu'ils enseignaient le strict minimum en classe, afin d'avoir les mêmes élèves en cours particuliers. Selon certaines estimations, les familles égyptiennes dépenseraient plus d'un milliard de dollars en cours particuliers pour compenser le manque d'éducation : un coût qui revient souvent à environ un quart du revenu des ménages.

Les gouvernements américains et européens, qui ont un intérêt vital dans la stabilité et la prospérité des pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, pourraient également déployer et soutenir des consortiums d'investisseurs privés.

Il y a quelques années, l'investisseur égyptien Ahmed Alfi a lancé un cours virtuel du nom de Nafham (un mot qui signifie «Nous comprenons», en arabe). Dans un effort pour réduire la dépendance du pays aux cours particuliers, la start-up diffuse sur Internet des vidéos éducatives issues du crowd-sourcing. Ce service compte actuellement 500.000 utilisateurs et offre un programme d'études syrien pour desservir les 50% des jeunes réfugiés déscolarisés de ce pays.

Mais Alfi dit qu'il lui a été difficile de trouver un financement externe et il n'est pas le seul dans ce cas. En avril dernier, Abdul Aziz al-Ghurair, un homme d'affaires milliardaire des Émirats arabes unis, a lancé le plus grand fonds d'éducation du monde arabe, en allouant 1,14 milliard de dollars sous forme de dons aux jeunes défavorisés de la région. Selon Maysa Jalbout, PDG de la Fondation pour l'Éducation Abdulla al-Ghurair, le fonds souhaite offrir des bourses à 15.000 étudiants du Moyen-Orient au cours des dix prochaines années. À partir de septembre, les étudiants recevront une aide financière pour assister aux cours des quatre premières universités de la région. Enfin, les études dans des universités internationales seront également financées.

Mais les initiatives individuelles ne suffisent pas. "Les efforts doivent être systématiques et institutionnalisés", explique Jalbout. "Aucun fonds ne peut résoudre ces problèmes... [Nous] avons besoin de tout le monde sur le pont." Pour ce faire, l'éducation des jeunes du Moyen-Orient doit être considérée comme un enjeu stratégique, digne de tout autant d'attention de la politique étrangère au niveau mondial que la lutte contre les groupes extrémistes. La région doit être armée de plumes et pas seulement d'épées.

© Project Syndicate 1995–2016

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Le 1 juin 2016 à 12h34

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