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Mohammed El Maazouz

Chercheur en anthropologie

Pour mieux comprendre les élections du 4 septembre

Afin de mieux comprendre les résultats des élections communales et régionales du 4 septembre, il nous semble que le recours à l’approche anthropologique est nécessaire, car il permet de décrypter de façon assez juste le comportement électoral d’une bonne partie des électeurs marocains.  

Le 14 octobre 2015 à 22h51

Dans ce cadre, on peut mettre en avant une hypothèse selon laquelle ce comportement électoral, principalement caractérisé par une dichotomie hybride, comme le dénote le vote dans les grandes villes au profit du PJD et du PAM, ne relève pas de choix politiques intentionnels.

Les raisons susceptibles de justifier le sens de cette hypothèse ne manquent pas. Notons à ce propos la tendance de l’opinion publique urbaine à s’enliser sporadiquement dans une ambivalence négative entre un esprit nourri des valeurs de la modernité et une farouche volonté de préservation des inerties culturelles et comportementales. 

Le vote pour le PJD dans les grandes villes, et pour le PAM en deuxième lieu, sachant que ces deux partis antagonistes portent deux projets contradictoires, reflète un comportement électoral confus

Est-ce que la grande ville marocaine comme Casablanca, par exemple, a raté l’intériorisation culturelle de la modernité et la représentation savante de la pseudo-ouverture démocratique qu’a connue le Maroc après les contestations du 20 février 2011 et l’instauration de la nouvelle constitution?

Comment peut-on expliquer l’avantage politique/électoral d’un parti conservateur et traditionnel, dans les grandes villes supposées être l’enceinte du modernisme et de l’ouverture?

A cette question, s’ajoute le fait du mécontentement des acteurs économiques et le refus systématique, d’une grande frange des urbains de la politique gouvernementale menée par le PJD, en tant que parti majoritaire dans le gouvernement.

Egalement, comment pourrait-on expliquer le vote en faveur du PAM dans les grandes villes, parti qui est considéré par une grande partie de l’élite, selon elle, comme étant un parti fabriqué par l’Etat et sans légitimité populaire?

Ici, on se trouve donc véritablement face à une contradiction au niveau de l’ordre politico-intellectuel qui nous incite à procéder autrement dans l’analyse, au-delà de l’approche descriptive étoffée par les chiffres qui demeurent enfin de compte muets devant la complexité du sujet.

Comment comprendre cette contradiction

Il faut rappeler qu’on est bien devant une dichotomie négative basée sur deux extrémités, connotant un champ sémantique très signifiant: un modernisme brouillé cohabitant avec un conservatisme hybride. De même, une opinion publique qui porte continuellement sur des contradictions en exprimant sans relâche le contraire de ce qu’elle croit.

Certes, ce constat nous incite à renvoyer dos-à-dos l’approche considérant cette dichotomie comme une donnée objective relevant de la nature composite de la société et de la culture marocaines. Néanmoins, on est pratiquement devant des comportements sociaux qui contredisent l’esprit caché, l’esprit profond, de la société elle-même.

Peut-on considérer, alors, que l'état nébuleux de cet esprit qualifié de contradictoire, jouit d’une influence fondamentale sur le comportement électoral du 4 septembre dans les villes?  

Certes, il faut reconnaître que l’esprit de vote en tant que structure profonde de la représentation et de l’inconscient culturel, et le comportement électoral en tant que pratique politique, sont extrêmement soudés.

Cependant, il y a ceux qui confirment, contrairement à ce qu’on croit, que les grandes villes marocaines ne se sont pas exprimées dans le vote, et que le vote réel s’est déroulé dans les pétrifies. Les défenseurs de cette thèse s’appuient sur des exemples précis.

La circonscription d'Agdal Hay Riad, fief de la classe moyenne et des personnes épanouies, a enregistré un taux de participation qui n’a pas dépassé 28%. Donc, le vote souhaité de l’élite dans cette circonscription n’a pas eu lieu. A Hay Yacoub al Mansour, le vote s’est concentré dans les douars, comme douar El Garaa. A EL Yousoufia, c'est douar Al Hajja et douar Doum qui ont voté, etc.

Le même phénomène s’était produit dans des grandes villes comme Casablanca (bidonvilles), Rabat et Fès.

Donc, la classe moyenne et l’élite urbaine, selon ce point de vue, s’étaient abstenues aux échéances du 4 septembre, et ce qui s’était révélé décisif dans les résultats de ces élections, c’était le vote de la classe démunie, des illettrés et des nécessiteux.

Néanmoins, cette explication demeure superficielle, puisqu’elle favorise aveuglement les chiffres au détriment des fondements, et du signifié, qui régissaient l’ensemble du comportement électoral.

L’ambiguïté du comportement électoral au Maroc

Cette approche qui se base sur les chiffres est en effet loin de répondre objectivement à la question essentielle relative aux causes qui justifient ce comportement.

Si on vérifie là où se trouvent les pétrifies dans les grandes villes marocaines en questions, on s’aperçoit que cesdites périphéries, comme les bidonvilles de Casablanca ou de Rabat, font partie intégrante de la grande ville marocaine, aussi bien au niveau spatial qu’au niveau social et intellectuel, avec seulement quelques différences.

Il faut rappeler qu’une bonne partie de la population résidant dans les périphéries dispose d’un niveau scolaire élevé, contrairement à ce qu’on croit, comme c’est le cas des diplômés chômeurs, des petits cadres et techniciens qui puisent leur volume horaire quotidien en travaillant, en permanence, dans le centre (la ville). Ceci dit, beaucoup de résidents dans les périphéries portent une conscience civile ou intellectuelle capable de provoquer la différence entre les candidatslors des élections, et oriente, a priori, la tendance du vote.

D’où l’explication qu’on peut avancer pour commencer à comprendre la complexité du scrutin du 4 septembre:

L’ambiguïté du comportement électoral au Maroc incarne fondamentalement un dehors (les comportements) avec plusieurs faces contradictoires qui ne reflètent pas le dedans (les inerties de la tradition culturelle et les convictions internes) de la personnalité de base du citoyen d’aujourd’hui.

Cette dichotomie, dehors et dedans, avec l’ambiguïté complexe qu’elle comporte, a déterminé lourdement le récent comportement électoral. On comprend ainsi pourquoi le vote ne s’est pas réalisé sur la base du débat politique autour des programmes électoraux, ou sur des choix idéologiques. Sans oublier l’utilisation massive de l’argent pour l’achat des voix qui a sévi malgré toutes les mesures dissuasives déclarées. 

L’hypocrisie sociale et politique

Cette pratique courante, notons-le, n’est qu’un aspect parmi d’autres de l’esprit de fraude qui relève de l’ambiguïté, de la contradiction et de l’hypocrisie sociale et politique qui règne au sein de notre société.

Le cas des élections des présidents des régions qui a floué la norme des alliances et la transparence politique en témoigne incontestablement. Si on ajoute à l’état de cette dichotomie l'extension rapide du manque de confiance en la politique et l’état de faillite dans lequel s’enlisaient les partis politiques depuis déjà un certain temps, tout cela génère un comportement cynique global proche du vote insignifiant, comme le vote pour le PAM dans le rural et pour le PJD dans les villes. 

Qu’on le dise clairement, ce comportement qualifié de cynisme risque d’être un facteur générateur d’égarement irréversible au niveau de l’éthique nationale gage de la stabilité politique dans notre pays.

Face à cette réalité, il importe de questionner les agissements de l’Etat à l’égard de la politique elle-même telle qu’elle est menée par ses institutions et par les partis politiques. Ses agissements ne donnent guère l’impression qu’il possède un regard profond à même de pouvoir réguler le champ politique. Il agit passivement vis-à-vis de cette dichotomie, en croyant que l’approche sécuritaire, depuis longtemps entretenue au détriment de l’approche politico-scientifique, est la seule à pouvoir garantir la continuité durable du Maroc.

Or, que ce soit l’équilibre politique ou l’illettrisme et la fragilité sociale qui justifient ces agissements, la question de la démocratie et du développement ne peut être réduite au seul défi de la sécurité qui fait du Maroc un espace de contrôle et de calcul muet.

Aujourd’hui encore, le déroulement des élections du 4 septembre continue à susciter beaucoup de questions autour des résultats et des personnes qui vont gérer les communes, les villes et les régions. 

Or, ce serait sûrement passer à côté des bonnes réponses que de faire trop confiance à l’approche sécuritaire. Cela risque même d’être très grave pour l’avenir de la démocratie dans notre pays, car ce à quoi nous assistons aujourd’hui est à un phénomène révélateur d’un égarement d’éthique nationale qui est un comportement cynique synonyme de l’absurde et du non-sens.

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Le 14 octobre 2015 à 22h51

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