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Peut-on sauver le capitalisme mondial ?

LONDRES – La politique d’anxiété économique a conduit les électeurs actuels au Royaume-Uni et aux États-Unis entre les mains des populistes. Si seulement, à en croire les idées reçues, les économies pouvaient revenir à un taux plus "normal" du PIB et de la croissance de la productivité, la vie serait plus facile pour plus de gens, le sentiment anti-establishment déclinerait et la politique reviendrait elle aussi à la "normale". Puis le capitalisme, la mondialisation et la démocratie pourraient poursuivre leur marche en avant.  

Le 17 novembre 2016 à 13h34

Mais une telle pensée reflète une extrapolation à partir d’une période largement aberrante de l’histoire. Cette période est révolue et les forces qui l’ont soutenue ont peu de chances de concorder à nouveau de sitôt. L’innovation technologique et la démographie sont à présent un inconvénient plutôt qu’un avantage pour la croissance et l’ingénierie financière ne pourra pas sauver la mise.

La période aberrante de l’histoire est le siècle qui a suivi la Guerre civile aux États-Unis, au cours de laquelle des percées dans l’énergie, l’électrification, les télécommunications et les transports ont fondamentalement changé le cours des sociétés. Les vies humaines sont devenues nettement plus productives et l’espérance de vie a augmenté de façon spectaculaire. La population mondiale a augmenté de plus de 50% entre 1800 et 1900, puis a plus que doublé au cours des 50 années suivantes. Les économies ont connu une croissance beaucoup plus rapide par rapport aux siècles précédents.

À la fin des années 1970, la croissance a commencé à ralentir dans la plupart des économies occidentales développées et le président américain, Ronald Reagan, et le président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, ont inauguré un cycle de la dette qui a suralimenté l’activité. Les États-Unis, jusque-là créancier net du monde, sont devenus un emprunteur net. La Chine et d’autres marchés émergents ont alors bénéficié de l’augmentation du déficit commercial de l’Amérique. Le levier financier a propulsé la croissance mondiale pendant près de 30 ans de plus.

La crise mondiale de 2008 a mis un terme brutal à l’ère de l’ingénierie financière. Mais les décideurs n’aiment pas voir une croissance lente et les directeurs de banques centrales ont épuisé leurs outils visant à stimuler l’activité économique, malgré une demande insuffisante. Avec de moins en moins de rendement à venir dans les revenus à immobilisations traditionnels, les investisseurs se sont rués sur les actifs à risques en tous genres, ce qui a entraîné une hausse de leur prix. Les riches sont devenus plus riches et les classes moyennes ont été encore plus laissées pour compte. Alors que la croissance de l’économie réelle a continué de stagner, le populisme de la colère a surgi, ce qui s’est traduit par le Brexit et par l’élection du président Trump.

Malgré tous les efforts déployés par les directeurs des banques centrales pour relancer la croissance économique, les forces de la démographie et de l’innovation ont travaillé contre eux. Les populations vieillissantes des économies avancées pèsent de plus en plus sur les filets de sécurité sociale. La Chine vieillit également. La plus grande partie de la croissance démographique d’aujourd’hui (et de demain) est en Afrique, où elle ne conduit pas la productivité mondiale dans une proportion comparable à celle des autres régions du monde.

En outre, la vague actuelle d’innovation technologique ne profite pas à tous. Même si les entreprises semblables à Uber et Amazon et plus fondamentalement la robotique augmentent notre confort, elles y parviennent par un déplacement des emplois de la classe ouvrière et/ou par une baisse des salaires.

Ceci est typique du processus de "destruction créatrice" que Joseph Schumpeter a décrit comme étant au service de la croissance des économies capitalistes. La première vague d’une innovation révolutionnaire profite principalement à quelques entrepreneurs. Vient ensuite une vague de déplacement, lorsque la technologie s’adapte aux secteurs d’activité existants. Il y a trois décennies, Wal-Mart utilisait les ordinateurs et la logistique pour rayer de la carte les petits commerces de taille familiale. Aujourd’hui, c’est Amazon qui s’attaque à Wal-Mart.

La troisième vague est la large diffusion de l’innovation par des moyens qui augmentent les normes mondiales de productivité et les niveaux de vie. Ce phénomène prend beaucoup plus de temps. Ou comme l’a fait remarquer le prix Nobel d’économie, Robert Solow, en 1987, "l’ère de l’informatique est présente partout, sauf dans les statistiques sur la productivité."

Robert Gordon de l’Université Northwestern a fait valoir que l’impact économique des innovations actuelles n’arrive pas à la cheville de celles de la plomberie ou de l’électricité. C’est une possibilité, ou peut-être sommes-nous à un stade précoce du cycle schumpétérien d’innovation (qui en enrichit quelques-uns) et de destruction (qui crée de l’anxiété dans les secteurs vulnérables). Finalement, les revenus de la productivité et des revenus réels risquent de bénéficier des technologies de pointe, qui rendront possibles de nouvelles formes de croissance.

Le problème est que cela peut prendre une décennie ou plus avant que la robotique et les technologies apparentées n’alimentent cette tendance à la hausse qui va profiter à tous. Et que Schumpeter ou Gordon ait raison est sans importance pour les hommes politiques face aux électeurs en colère dont le niveau de vie a diminué. Aujourd’hui, leurs électeurs fatigués rejettent la mondialisation. Demain, ils pourraient bien rejoindre les rangs des luddites.

La question est maintenant de savoir si un changement d’orientation peut sauver la mise, depuis les politiques monétaires non conventionnelles, vers une gestion keynésienne de la demande. Il est largement admis que la politique monétaire n’a plus d’influence aux États-Unis et en Europe et que les relances budgétaires et d’expansion (par exemple, par le biais de réductions d’impôts et de dépenses d’infrastructure) doivent prendre le relais. Mais cela nécessite des systèmes politiques stables, capables de soutenir des stratégies financières à long terme. Les développements récents, en particulier en Europe, suggèrent que ces stratégies seront difficiles à mettre en œuvre.

Aux États-Unis, la victoire de Trump, associée à des majorités républicaines dans les deux chambres du Congrès, ouvre la voie à des réductions d’impôts et à une augmentation des dépenses en matière de défense. La pompe a tout l’air d’être prête à être amorcée. Mais l’expansion budgétaire risque de rencontrer une résistance du côté de la politique monétaire, alors que la Fed reprend la "normalisation" de ses taux d’intérêt.

Il reste pourtant un espoir que la croissance plus rapide des États-Unis et la hausse des salaires étouffent la rébellion populiste des électeurs. La responsabilité va incomber ironiquement à la Fed "d’agir pour le mieux", à savoir normaliser les taux d’intérêt avec une extrême prudence, tout en laissant augmenter la part des revenus du travail par rapport au PIB, même si cela nécessite un certain dépassement de l’inflation.

Pour paraphraser Dylan Thomas, nous les partisans du marché ne devons pas entrer apaisés dans la nuit populiste. Nous devons nous battre contre la mort de la lumière du capitalisme mondial avec tous les outils disponibles. Le ralentissement actuel de la croissance et la réaction politique ne sont pas une "nouvelle normalité". Au contraire, ils renvoient à une "ancienne normalité", apparue pour la dernière fois dans les années 1930. Quelle que soit la voie à suivre pour l’économie mondiale, nous savons que cela ne peut pas signifier un retour à l’isolationnisme et au protectionnisme de cette époque.

© Project Syndicate 1995–2016

 
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Le 17 novembre 2016 à 13h34

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