Lemine Ould Salem
Journaliste spécialiste des questions africainesŒil d’Afrique : qui est l’anti-système Diomaye Faye, nouveau président élu du Sénégal ?
Notre chroniqueur Lemine Ould M. Salem dresse le portrait de Diomaye Faye, que le président sortant Macky Sall a félicité aujourd’hui pour son élection comme nouveau chef de l’Etat du Sénégal à l’issue de la présidentielle tenue dimanche.
Quand le 14 avril 2023, il se faisait cueillir par une équipe de policiers en plein centre-ville de Dakar, Bassirou Diomaye Faye, 44 ans à partir d’aujourd’hui, ne se doutait guère que 345 jours plus tard, dont 335 passés en détention, il se retrouverait en train de franchir, triomphalement, les grilles du palais présidentiel, à quelques ruelles de la Direction des Impôts et domaines, son lieu de travail qu’il venait alors de quitter.
Lundi en début d’après-midi, peu avant d’être félicité par le président sortant Macky Sall, la doublure d’Ousmane Sonko, jusqu’ici principal opposant recalé par le Conseil constitutionnel en janvier, a reçu les félicitations d’Amadou Ba, candidat du camp présidentiel sortant dont l’entourage promettait pourtant une victoire dès le premier tour.
Crédité par les médias locaux qui ont passé une grande partie de la soirée de dimanche à faire le décompte des voix, bureau de vote par bureau de vote, d’un score sans appel de 55% environ, Bassirou Diomaye Faye s’apprête à devenir le cinquième président du Sénégal indépendant.
Cette victoire historique, la première d’un opposant sans passer par un second tour, a des allures d’un véritable séisme politique dans ce pays habitué à être dirigé par des hommes, tous issus du système politique historique construit par le premier président du pays, Léopold Sédar Senghor, puis entretenu par ses différents successeurs.
En dehors de sa formation d’énarque et de sa profession d’inspecteur des Impôts et domaines, tout distingue de ses prédécesseurs ce jeune quadra qui devrait diriger le Sénégal pour les cinq prochaines années.
Inconnu du grand public sénégalais il y a encore une année, Bassirou Diomaye Faye n’a ni l’expérience des grandes responsabilités dans la haute administration, ni le passé politique de ceux qui l’ont précédé au poste de chef de l’Etat.
Comme son mentor, Ousmane Sonko, le nouveau président du Sénégal est entré en politique il y a à peine dix ans, lorsque les deux hommes, accompagnés de plusieurs jeunes de l’administration publique qui ambitionnent de renouveler la scène politique sénégalaise, créent en janvier 2014 le parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité (PASTEF). Sonko en devient le patron, et Faye, responsable de l’organisation et de la doctrine, son bras droit.
Après une participation aux législatives de 2017 dans le cadre d’une vaste coalition de l’opposition, où le premier est élu comme député du département de Dakar, la jeune formation réussit l’exploit de placer son président à la troisième place au scrutin présidentiel de 2019, avec près de 16% des voix.
Trois ans plus tard, le nouveau parti récidive en arrachant 56 siège de députés à l’Assemblée nationale sur 165.
Si elle tient du charisme et du talent oratoire de son président, cette ascension rapide du Pastef doit beaucoup à son lieutenant. Menant de main de maître les réunions du parti et négociant grâce un grand sens du compromis avec les partis et personnalités susceptibles d’être des alliés, Diomaye Faye fournit à ses camarades les principaux éléments du discours censé distinguer la nouvelle formation du reste des acteurs de la scène politique sénégalaise. La dénonciation de "l’emprise économique" supposée sur le Sénégal de l'ex-puissance coloniale française, c’est lui. La projet de sortie du franc CFA, c’est encore lui. La promesse de suspendre l’accord de pêche avec l’Union européenne, la révision des conventions minières et des accords sur le gaz et le pétrole qui devraient commencer à être exploités cette année, c’est toujours lui.
Mais c’est l’affaire Sweat Beauty qui éclate en février 2021 qui donne l’occasion à l'éternel second du patron du Pastef de faire parler de lui au-delà des cercles proches de sa formation.
Accusé de viols répétés par une employée de salon de massage, Ousmane Sonko est arrêté. À la faveur des manifestations violentes qui ont suivi, plusieurs cadres et militants du parti sont interpellés et emprisonnés. Bassirou Diomaye Faye est alors contraint d’assurer la direction du parti.
Cet homme réservé, presque timide, toujours à l’ombre de son mentor, dévoile alors une face jusque-là insoupçonnée de grand stratège. Grace à lui, les militants du Pastef, finalement dissout par les autorités en juillet dernier, sont restés fortement mobilisés pour obtenir la libération de leur président. Il a surtout réussi à convaincre une grande partie de l’opinion de l’innocence de son leader, et que l’affaire n’était qu’un complot destiné à l’éliminer de la course à la présidence pour laquelle il était donné comme l'un des favoris.
Ce rôle de "fidèle lieutenant" lui vaut en grande partie de se retrouver aujourd’hui en passe de s’installer à la présidence du Sénégal. En décembre, Sonko l’avait désigné comme "remplaçant" au cas où le Conseil constitutionnel rejetterait sa candidature a la présidentielle. Ce qui a été le cas, au motif qu’il avait été condamné pour "diffamation" en mai 2023. Une peine privative du droit d’être élu.
Diomaye Faye lui-même a failli connaître le même sort, s’il n’avait échappé à un procès, à la suite de son arrestation l’année dernière, après avoir critiqué les juges qui ont condamné son patron pour diffamation.
Finalement libéré le 15 mars en compagnie d’Ousmane Sonko, à la faveur d’une amnistie inspirée par le président Macky Sall, Diomaye Faye a réussi l’exploit d’être le premier Sénégalais "anti-système" à accéder au pouvoir.
Une vieille sagesse enseignant que le pouvoir ne se partage pas, la présidence de "rupture" dont il avait fait la promesse lors de la campagne électorale sera-t-elle la sienne ou celle d'un binôme avec son mentor?
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