img_pub
Rubriques

Ne pas tirer les mauvaises leçons de la guerre en Irak

WASHINGTON, DC – Le rapport Chilcot a été enfin publié ce mois-ci, sept ans après avoir été commandé par le gouvernement britannique dans le but de "déterminer les enseignements" de la participation du Royaume-Uni à la guerre en Irak. Seulement voilà, compte tenu de l’accent majeur placé sur les erreurs de jugement commises par l’ancien Premier ministre Tony Blair et sur le processus ayant conduit le Royaume-Uni à s’engager dans cette guerre aux côtés des Etats-Unis, le risque existe de voir les véritables leçons de cette période passer à la trappe.

Le 22 juillet 2016 à 16h33

Aux yeux de nombreux observateurs critiques, l’échec de la guerre en Irak réside dans le caractère à la fois futile et immoral des politiques étrangères interventionnistes de l’Occident. Or, les décisions d’intervention ne devraient jamais être prises sur la base des perspectives de succès ou d’échec. C’est précisément cette logique qui a conduit l’administration du président Bill Clinton, suite à l’échec de l’intervention américaine en Somalie en 1993, à ne pas agir pour empêcher le génocide rwandais l’année suivante, qui rétrospectivement aurait pu être stoppé au moyen de mesures relativement limitées.

Dans le cas de la guerre en Irak, l’intervention a entraîné la mort de plusieurs centaines de milliers d’Irakiens, conduit à la désintégration du pays, et coûté la vie à plusieurs milliers de soldats américains et britanniques. Pour autant, le tragique héritage de l’intervention en Irak persiste encore aujourd’hui, faisant office de mise en garde contre toute autre intervention.

Le président Barack Obama a justifié à maintes reprises son refus d’user de la force en Syrie – sans parler ici de la lutte contre l’Etat islamique (NDLR: Da'ech) – en des termes révélateurs d’une volonté d’éviter un nouvel Irak. Ses décisions ont par ailleurs été influencées par les réactions britanniques autour de l’intervention en Irak.

Obama a véritablement envisagé d’user de la force en Syrie, lorsque lui ont été présentées à l’été 2013 un certain nombre de preuves sans équivoque selon lesquelles le président Bachar el-Assad recourait à des armes chimiques contre sa propre population. Le président américain a néanmoins décidé de ne pas intervenir, notamment en raison de l’incapacité du Premier ministre britannique David Cameron à mobiliser un soutien parlementaire suffisant pour agir contre le régime d’Assad.

En dépit du signal d’alarme émis par Cameron, "la Syrie n’est pas l’Irak… nous ne devons pas nous laisser paralyser par le spectre de nos erreurs passées", les membres de son Parti conservateur se sont joints à l’opposition des parlementaires travaillistes pour faire obstacle à la motion visant à lancer des frappes aériennes au-dessus de la Syrie, en réponse aux attaques à l’arme chimique perpétrées par Assad. Une fois la motion rejetée, le secrétaire britannique à la Défense, Philip Hammond, a reconnu que la guerre en Irak, qui avait bel et bien "empoisonné le puits" de l’opinion publique, l’ancien responsable travailliste Ed Miliband affirmant quant à lui que l’opinion britannique entendait voir ses dirigeants "tirer les leçons de la guerre en Irak".

Le rapport Chilcot a révélé que les arguments à l’appui d’une invasion de l’Irak s’étaient fondés "sur la base de renseignements défaillants", que les ressources employées n’avaient pas été à la hauteur des objectifs formulés et que les acteurs de l’intervention avaient échoué à en prévoir les conséquences involontaires. C’est ainsi que le Royaume-Uni a achevé son engagement de six ans en Irak sur une situation "bien loin de pouvoir être qualifiée de réussite". Seulement voilà, ce tableau d’échec ne doit pas constituer une sorte d’aide-mémoire contre toute intervention, mais plutôt faire apparaître un ensemble de critères nécessaires à de futures réussites.

Premièrement, il est crucial que les renseignements disponibles fassent l’objet de contre-interrogatoires et qu’ils soient examinés sous tous les angles possibles. Or, cette maxime n’a pas non plus été appliquée dans le cas de la Lybie, sachant que les rapports initiaux, faisant état du possible massacre de centaines de milliers de personnes à Benghazi, ont depuis fait l’objet de contestations crédibles et prolongées.

Deuxièmement, les moyens employés et les fins visées doivent présenter un minimum de cohérence. La tâche consistant à transformer une dictature en démocratie, au sein d’un pays qui n’avait jamais connu la démocratie et qui manquait des ressources économiques et civiques nécessaires à sa pérennité, représentait un effort à fournir sur au moins une génération (sachant néanmoins que ni les Etats-Unis, ni le gouvernement britannique, n’ont initialement justifié l’intervention en ces termes). L’objectif formulé initialement, consistant à neutraliser un certain nombre d’armes de destruction massive, aurait pu être atteint pour un moindre coût, si toutefois de telles armes avaient effectivement existé.

Troisièmement, il est nécessaire que les planificateurs d’une intervention raisonnent autour du pire scénario possible, plutôt que du meilleur. Il faut alors que le coût d’une non-intervention apparaisse aussi élevé, voire plus lourd encore, que le coût prévu d’une intervention (interventions dans le cadre desquelles de nombreux aspects susceptibles de mal tourner finissent bien souvent par mal tourner).

Ces différents enseignements viennent fixer haut la barre de toute intervention future. Mais ce haut niveau d’exigence se trouve satisfait par au moins quelques-unes des mesures proposées en Syrie. Les renseignements faisant état des atrocités perpétrées par Assad contre son propre peuple sont aujourd’hui irréfutables. L’objectif d’une intervention en Syrie doit dès le départ consister à empêcher Assad de commettre des crimes de masse (atrocités qui ont contraint plusieurs millions de personnes à quitter le pays), ainsi qu’à le convaincre lui et ses partisans que puisqu’ils ne pourront l’emporter par quelque moyen que ce soit, ils auraient tout intérêt à négocier un véritable accord de paix, même fragile.

Afin d’atteindre cette finalité précise, les moyens existent et peuvent être jaugés de manière appropriée: il s’agirait de cibler la force aérienne d’Assad, ainsi que ses aéroports. L’Amérique et ses alliés bombardent d’ores et déjà les auteurs de crimes contre l’humanité en Syrie, se limitant toutefois aux auteurs appartenant à l’État islamique (EI) plutôt que de s’en prendre au gouvernement syrien.

Enfin, il faut savoir que si une telle intervention échouait soit à stopper le massacre de civils par Assad, soit à créer les conditions d’une paix négociée, la Syrie ne se retrouverait pas dans une situation pire que celle d’aujourd’hui. Interviennent alors la crainte de voir l’affaiblissement d’Assad renforcer l’EI et celle de voir une Syrie submergée par l’EI constituer une Syrie encore pire pour l’Occident, pour les autres pays du Moyen-Orient, et pour les Syriens eux-mêmes.

Or, Assad bénéficie aujourd’hui activement de la présence de l’EI en Syrie, cette présence renforçant précisément le discours d’antiterrorisme que promeut le président syrien depuis la tenue des toutes premières manifestations pacifiques contre son gouvernement en mars 2011. De même, que ce soit avec ou sans la force aérienne d’Assad, les Syriens du pays tout entier continueront de combattre l’EI avec le même acharnement. Ce sera également le cas de la Russie et de l’Iran.

L’une des principales conclusions du rapport Chilcot est tout à fait juste: "les aspects de toute intervention doivent être calculés, débattus et remis en cause, avec la plus grande rigueur." Il n’en demeure pas moins qu’une intervention peut parfois constituer le meilleur choix.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2016
Par et
Le 22 juillet 2016 à 16h33

à lire aussi

Trains RER: L'ONCF s'associe à la Corée du Sud pour structurer son futur réseau
Quoi de neuf

Article : Trains RER: L'ONCF s'associe à la Corée du Sud pour structurer son futur réseau

Dans l'optique de fluidifier le transport au sein des grandes métropoles régionales d'ici 2030, l'ONCF confie la réalisation et le suivi technique de son futur réseau RER à l'industrie ferroviaire sud-coréenne. Hyundai Rotem assurera l'entretien sur deux décennies tandis que KORAIL encadrera le contrôle qualité de la production et le transfert de compétences vers les équipes marocaines.

Sortie de l'acier, tensions géopolitiques, Mondial 2030... La stratégie d'Aluminium du Maroc expliquée par Abdeslam El Alami
Actus

Article : Sortie de l'acier, tensions géopolitiques, Mondial 2030... La stratégie d'Aluminium du Maroc expliquée par Abdeslam El Alami

Le groupe industriel installé à Tanger a validé la sortie de son activité acier lors de son conseil d'administration du 12 mai dernier. Son PDG, Abdeslam El Alami, invité du 12/13 de Médias24, explique les raisons de cette décision, revient sur l'impact de la guerre au Moyen-Orient sur ses approvisionnements en billettes d'aluminium, et anticipe la demande du secteur à l'horizon 2030.

Épisode 5. Une nation en mission : quand le football rassemble diplomates, institutions et citoyens dans une même aventure
Contributions

Article : Épisode 5. Une nation en mission : quand le football rassemble diplomates, institutions et citoyens dans une même aventure

Les épisodes précédents ont montré comment plusieurs centaines de Marocains ont traversé la planète pour soutenir les Lionceaux de l’Atlas lors de la finale de la Coupe du monde U20 au Chili et comment les joueurs eux-mêmes considéraient ce public comme un acteur de leur réussite. Pourtant, au fil du terrain, une autre réalité est progressivement apparue. Derrière les joueurs et les supporters se trouvait un ensemble beaucoup plus vaste d’acteurs qui avaient le sentiment de participer à la même mission. Des employés de la Royal Air Maroc aux équipages des avions, des diplomates aux responsables institutionnels, chacun semblait mobilisé autour d’un objectif commun : permettre au Maroc de remporter son premier titre mondial. Cette mobilisation collective a produit un phénomène plus surprenant encore : pendant quelques jours, les hiérarchies sociales et institutionnelles habituellement visibles semblaient s’effacer derrière une identité commune, celle de citoyens engagés dans une même aventure nationale.

Grâce au programme “Nasmaa”, 56 patients opérés pour retrouver le chemin de l'audition
Santé

Article : Grâce au programme “Nasmaa”, 56 patients opérés pour retrouver le chemin de l'audition

Ils viennent du Maroc, de Palestine ou de plusieurs pays africains. Pour certains, le son n'a jamais fait partie de leur quotidien. Grâce à une nouvelle campagne du programme Nasmaa menée sous l'égide de la Fondation Lalla Asmaa, 56 enfants et jeunes adultes ont franchi une étape décisive vers l'audition.

L'embellie historique des barrages masque encore la fragilité des nappes
Eau

Article : L'embellie historique des barrages masque encore la fragilité des nappes

Avec 12,6 milliards de mètres cubes stockés au 19 juin 2026, soit un taux de remplissage de 74,43 %, les barrages marocains renouent avec des niveaux inégalés depuis août 2015. Une embellie portée par le bassin de l'Oum Errabiâ, mais qui ne doit pas masquer la vulnérabilité des nappes phréatiques, loin de leurs niveaux d'avant la sécheresse.

Maroc Ecosse. Steve Clarke: “Le Maroc ira loin, mais on leur a rendu la vie difficile”
Mondial2026

Article : Maroc Ecosse. Steve Clarke: “Le Maroc ira loin, mais on leur a rendu la vie difficile”

C'est Ouahbi qui le raconte: à la fin du match, il a salué le coach écossais à qui il a dit qu'il avait une bonne équipe qui aura un bon parcours. En conférence de presse après-match, le sélectionneur écossais a estimé que le Maroc irait loin et qu'il pouvait atteindre le dernier carré.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité