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L'innovation industrielle au Maroc : le talent existe, le système bloque

On parle beaucoup d'innovation au Maroc. On parle peu de ce qui la produit vraiment. Non pas les plateformes numériques ou les startups à valorisation spectaculaire, mais l'innovation industrielle de résolution de problèmes : celle qui crée des entreprises qui durent, qui emploie des ingénieurs et produit de la valeur ajoutée défendable. D'où vient-elle ? De qui ? Et comment en créer les conditions ?

Le 4 juin 2026 à 12h00

1. L'innovation dont personne ne parle

Le mot innovation est devenu un slogan. Il évoque des algorithmes, des plateformes, des levées de fonds. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. L'innovation qui construit des économies industrielles durables est plus discrète, plus lente, et infiniment plus robuste. C'est l'innovation de résolution de problèmes : la capacité d'un individu à identifier un dysfonctionnement précis dans une chaîne industrielle, une formulation qui claque en été, un adjuvant qui perd son efficacité dans une eau trop calcaire, une membrane qui s'entartre deux fois plus vite que prévu, et à proposer une solution technique que personne n'avait encore formulée.

C'est elle qui a produit les milliers de champions cachés du Mittelstand allemand et les sous-traitants de précision taïwanais [1]. C'est elle, et non les grandes annonces industrielles, qui définit sur le long terme la compétitivité d'un tissu économique. La question que cette tribune pose est simple : d'où vient l'individu capable de cette innovation ? Est-ce une question de génie, de culture, de pays ? Ou est-ce une question de conditions ?

2. D'où vient l'innovateur industriel ?

L'innovateur industriel n'est pas un génie isolé frappé par l'inspiration. C'est un individu ordinaire placé dans des conditions qui ont cultivé en lui quatre dispositions précises [2].

La première : l'exposition précoce à des problèmes concrets sans solution évidente. Un père artisan, un atelier familial, une ferme où l'équipement tombe en panne et où l'on bricole avec ce qu'on a. Ce n'est pas génétique. C'est une exposition répétée qui installe très tôt l'idée que le monde peut être amélioré par celui qui s'y attelle.

La deuxième : la permission de rater sans conséquence existentielle. Dans les environnements où l'échec est socialement ou financièrement coûteux, les individus n'expérimentent pas. Ils optimisent pour la sécurité. Ce n'est pas un défaut de caractère. C'est une réponse logique à des contraintes réelles.

La troisième : un modèle proximal. Les innovateurs industriels ont presque toujours eu dans leur entourage proche quelqu'un qui résolvait des problèmes techniques de façon autonome. Le modèle lointain inspire. Le modèle proximal donne la permission de croire que c'est possible pour soi.

La quatrième : la tension entre une compétence et une frustration technique. Kaspar Winkler ne formule pas un imperméabilisant par pure imagination. Il connaît les matériaux de construction, il voit que les mortiers cèdent face à l'humidité dans les tunnels ferroviaires, et il a les bases chimiques pour chercher une réponse. C'est la rencontre entre une compétence et une frustration, pas l'inspiration.

L'innovateur industriel n'est pas né. Il est cultivé. Ce qui soulève une question immédiate : est-ce une question de culture nationale ?

3. Le terreau, pas l'étincelle

La réponse est non. L'Allemagne n'a pas toujours eu le Mittelstand : ce tissu est apparu après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de reconstruction qui récompensait la spécialisation et l'initiative locale. Taïwan n'a pas toujours produit des sous-traitants de précision : c'est le résultat de politiques industrielles délibérées à partir des années 1970. La Corée du Sud de 1950 était l'un des pays les plus pauvres du monde. Ces exemples sont souvent cités comme des modèles lointains. Mais il en existe de plus proches. La Turquie a multiplié par cinq ses exportations manufacturières entre 1990 et 2020. Le Vietnam est passé de l'exportation de riz à l'exportation de composants électroniques en vingt ans. Le Mexique a construit un tissu de sous-traitants automobiles qui emploie des centaines de milliers d'ingénieurs formés localement. Aucun de ces pays n'avait un génie culturel particulier pour l'innovation. Ils ont construit un système [3].

Cette curiosité existe au Maroc. Le mécanicien de quartier qui répare avec des pièces de récupération maîtrise une ingénierie de contrainte réelle. Le petit entrepreneur qui réinvente sa chaîne d'approvisionnement chaque semaine gère une complexité que bien des MBA n'enseignent pas. Mais cette intelligence adaptative reste cantonnée à son contexte immédiat. Elle ne se transforme pas spontanément en innovation industrielle structurée parce que personne n'a construit le canal entre la compétence de l'un et le problème de l'autre.

Ce qui manque au Maroc, ce n'est pas l'étincelle. C'est le terreau. Et ce terreau se construit d'abord là où les individus passent leurs années les plus formatives.

4. L'école et l'entreprise : deux moteurs, un seul innovateur

Les systèmes éducatifs qui valorisent la mémorisation sur la résolution de problèmes forment des exécutants, pas des innovateurs. En Allemagne, le système dual d'apprentissage place des jeunes de 15 ans dans des usines réelles, face à des pannes réelles, avec des ingénieurs comme mentors directs. En Finlande, les élèves fabriquent des objets fonctionnels pour vérifier si ça marche, pas pour une note [4]. Au Maroc, l'ingénieur sort de l'école avec une formation scientifique souvent solide, mais sans avoir jamais connu la frustration d'une formulation qui échoue à 40°C, sans avoir jamais réglé un dosage sur une ligne de production.

Mais l'école ne suffit pas. Et sur ce point, il faut être précis : l'école crée la capacité cognitive. L'entreprise crée l'innovateur. La grande majorité des fondateurs de PME technologiques mentionnent non pas un professeur, mais un individu précis rencontré dans leur première expérience professionnelle [2]. Un directeur technique qui laisse un jeune ingénieur attaquer seul un problème non résolu. Un chef d'atelier qui demande : qu'est-ce que tu ferais, toi ? Un responsable R&D qui accepte qu'un junior passe 20% de son temps sur une piste non balisée. Dans combien d'entreprises marocaines un jeune ingénieur se voit-il confier un problème ouvert avec la liberté d'expérimenter et le droit de rater ? La réponse honnête est : trop peu.

5. La chaîne de l'innovation : quatre indicateurs, quatre goulots

Le brevet est l’un des indicateurs les plus parlants du fonctionnement d’un système d’innovation. En 2024, sur les 2.926 demandes de brevets reçues par l’OMPIC, 64% provenaient des universités, contre 13% seulement des entreprises [5]. Cette structure est révélatrice. Une université qui dépose un brevet protège une idée ou un résultat de recherche. Une entreprise, elle, protège généralement quelque chose qu’elle veut produire, industrialiser et vendre. Ces deux logiques ne produisent pas le même impact économique.

Le dépôt international de brevets (PCT) apporte un éclairage complémentaire sur un autre niveau du système : la capacité à produire des technologies pensées pour des marchés multiples. En 2023, le Maroc a déposé 47 demandes PCT [6]. Ce chiffre ne doit pas être lu comme une comparaison directe avec des économies de pointe comme la Suisse, cas extrême de densité technologique et d’innovation exportable, mais comme un indicateur de la faible internationalisation de l’innovation marocaine.

La comparaison pertinente n’est pas celle des extrêmes, mais celle des trajectoires intermédiaires. Des pays comme le Portugal, la Malaisie ou la Pologne, à des moments comparables de leur développement, ont réussi à augmenter fortement la part d’innovation transformée en produits industrialisables et exportables. Le facteur décisif n’était pas le volume brut de brevets, mais la mise en place de passerelles efficaces entre recherche, industrie et marché.

Ces passerelles s’inscrivent dans une chaîne plus large, composée de quatre indicateurs structurants.

Le premier est l’intensité R&D de l’industrie : la part des ventes réinvestie dans la recherche appliquée. En Allemagne, les PME industrielles y consacrent entre 3 et 5 % de leur chiffre d’affaires [7]. Au Maroc, cette donnée est difficile à mesurer de manière consolidée pour le tissu industriel hors grands groupes, ce qui est déjà en soi un indicateur de maturité limitée de l’écosystème.

Le deuxième est la part de main-d’œuvre qualifiée industrielle : ingénieurs, chercheurs, techniciens de procédé effectivement intégrés dans les chaînes de production. Former des ingénieurs sans les confronter à des problèmes industriels réels conduit à produire des diplômés, pas des innovateurs.

Le troisième est le taux de commercialisation de l’innovation : la capacité à transformer un prototype, une publication ou un brevet en produit vendu, utilisé et reproduit à l’échelle industrielle. C’est souvent le point de rupture dans les économies en transition.

Le quatrième est la production industrielle à haute valeur ajoutée : la part des exportations ou de la production industrielle reposant sur des contenus technologiques significatifs.

Ces quatre indicateurs forment une chaîne continue : R&D, talent, commercialisation, production industrielle. Si un seul maillon est faible, l’ensemble du système perd en efficacité. Aujourd’hui, le Maroc présente des fragilités sur les quatre dimensions, à des degrés différents, ce qui explique la difficulté à transformer son potentiel scientifique et humain en innovation industrielle durable.

6. La ghbina : quand la frustration ne se transforme pas en innovation

Dans une économie industrielle normale, la friction produit l'innovation. Plus les problèmes sont nombreux, plus les dysfonctionnements sont coûteux, plus l'écosystème génère des réponses entrepreneuriales. C'est le mécanisme que Schumpeter appelait la destruction créatrice [8] : la friction appelle la solution, et la solution devient une entreprise.

Au Maroc, les problèmes existent. Ce que les Marocains appellent la ghbina, mot darija qui dit en deux syllabes la frustration amère de celui qui sait qu'il est mal servi, accepte parce qu'il n'a pas d'alternative, et finit par ne plus même nommer ce qui lui manque, est présente partout. L'opérateur qui voit ses membranes s'entartrer plus vite que prévu dans le dessalement. L'ingénieur qui compense la nuit ce que son béton perd le jour sous la chaleur. L'agriculteur du Souss qui augmente ses doses parce que son adjuvant ne tient pas dans une eau trop calcaire. Ces exemples représentent des dizaines de millions de dirhams de pertes annuelles dans des filières concrètes.

Pourtant, cette ghbina ne produit pas d'innovateurs. Voici pourquoi, à travers le cycle complet du blocage.

Première rupture : l'utilisateur ne formule pas sa ghbina comme un problème soluble. Il la vit comme une fatalité technique. C'est la chaleur le problème, pas la formulation ; c'est l'eau qui est calcaire, pas l'adjuvant qui est inadapté.

Deuxième rupture : il n'existe pas de canal entre la frustration de l'utilisateur et l'oreille de l'innovateur potentiel. Dans un écosystème industriel mature, ce canal existe : les fournisseurs visitent les chantiers, les ingénieurs commerciaux remontent les problèmes aux laboratoires. Au Maroc, ce tissu de transmission est faible ou absent.

Troisième rupture : l'ingénieur marocain qui pourrait résoudre le problème n'a pas appris à regarder la réalité locale comme un terrain d'innovation. Sa formation lui a appris à appliquer des solutions existantes, pas à formuler des réponses nouvelles pour des conditions spécifiques.

Quatrième rupture : même s'il voit le problème et a l'idée, il ne dispose pas du cadre institutionnel pour passer à l'acte.

La ghbina est la chaîne qui relie les deux bouts du problème : l'utilisateur qui subit et l'innovateur qui pourrait résoudre. Tant que cette chaîne reste brisée, le talent existe, les problèmes existent, et rien ne se passe.

7. Le système manquant : quatre infrastructures à construire

Ce qui manque au Maroc n’est pas l’absence d’institutions d’innovation. Le pays dispose déjà d’un ensemble réel de structures : des laboratoires universitaires, des centres de recherche publics, des technopoles comme Technopolis à Rabat ou Casablanca Technopark, des dispositifs sectoriels dans l’agriculture, l’énergie ou l’industrie, ainsi que des initiatives plus récentes comme les écosystèmes de l’UM6P ou certains clusters industriels. À cela s’ajoutent des programmes de soutien à l’innovation, des incubateurs et des mécanismes de financement de start-ups.

Mais malgré cette architecture institutionnelle visible, les résultats observables en termes d’innovation industrielle restent faibles au regard des indicateurs de performance les plus structurants : faible densité de start-ups industrielles deep-tech réellement industrialisées, faible taux de transformation des prototypes en produits commercialisés à grande échelle, faible contribution du secteur privé aux brevets industriels, et surtout faible nombre de problèmes industriels effectivement résolus et déployés dans les chaînes de production locales. Une part importante de la production scientifique reste académique, et une grande partie des start-ups reste orientée vers les services numériques ou des modèles peu intensifs en technologie industrielle. Le chaînon le plus critique, celui qui relie un problème industriel concret à une solution déployée à l’échelle, reste faible et discontinu.

Ce décalage ne vient pas de l’absence d’acteurs, mais de l’absence de système intégré de transformation. Les institutions existent, mais elles fonctionnent encore largement en silos : la recherche produit de la connaissance sans mécanisme systématique d’absorption industrielle, les entreprises expriment des besoins sans canal structuré de traduction technique, et les innovations restent souvent confinées à des projets pilotes sans diffusion sectorielle.

Dans les systèmes industriels performants, cette fragmentation est précisément ce que des institutions comme TNO aux Pays-Bas, ou la Fraunhofer Society en Allemagne, 76 instituts qui travaillent exclusivement sur contrat avec l'industrie, avec un budget de 3,4 milliards d'euros dont 70% proviennent de commandes industrielles [9]. Ces institutions ne sont pas seulement des centres de recherche, mais des machines à transformer des problèmes industriels en solutions industrialisables, avec des indicateurs de performance centrés sur l’impact productif.

C’est ce type de chaîne qui reste incomplet au Maroc. On peut le décomposer en quatre infrastructures manquantes ou incomplètes.

La première est l’infrastructure de problème : un mécanisme systématique de collecte, de priorisation et de formalisation des besoins industriels réels. Aujourd’hui, les problèmes existent, dans le dessalement, le BTP, l’agro-industrie, la maintenance industrielle ou les procédés chimiques, mais ils restent dispersés, non standardisés, et rarement traduits en défis techniques adressés à des équipes d’ingénierie ou de recherche.

La deuxième est l’infrastructure de traduction : la capacité de transformer ces problèmes en cahiers des charges techniques exploitables. Les technopoles et centres existants jouent parfois ce rôle, mais de manière non systématique et souvent dépendante de projets ponctuels ou de financements publics. Il manque un modèle où la majorité des activités de recherche appliquée sont directement tirées de contrats industriels structurés, avec obligation de résultat sur problème réel.

La troisième est l’infrastructure de prototypage : des environnements techniques intermédiaires entre laboratoire et usine, permettant de tester rapidement, à faible coût, des solutions sur des conditions proches du réel industriel. Ces espaces existent partiellement dans certaines universités ou initiatives comme celles de l’UM6P, mais ils restent insuffisamment connectés aux besoins industriels réels et au flux continu de problèmes issus des entreprises.

La quatrième est l’infrastructure de diffusion : le mécanisme par lequel une solution validée dans une entreprise ou un pilote se propage rapidement à l’ensemble d’un secteur industriel. Aujourd’hui, cette diffusion reste lente, non structurée, dépendante de relations informelles plutôt que de standards industriels, d’associations sectorielles actives ou de mécanismes de commande publique capables d’accélérer la généralisation.

Ces quatre infrastructures ne nécessitent pas la création de nouvelles institutions majeures. Elles exigent surtout une transformation de celles qui existent déjà : passage d’une logique de projets à une logique de flux, d’une logique académique à une logique de résolution de problèmes industriels, et d’une logique d’initiatives dispersées à une logique de système intégré. C’est dans cette articulation, et non dans la multiplication des structures, que se joue la capacité du Maroc à transformer son potentiel d’innovation en production industrielle durable.

8. Ce que le Maroc peut activer, hiérarchisé par horizon

Dans les trois premières années, trois actions peuvent être activées sans création institutionnelle majeure, en s’appuyant sur les structures existantes (universités, technopoles, clusters, centres techniques) mais en changeant leur logique de fonctionnement.

Premièrement, introduire la pédagogie par problèmes industriels réels dans les formations d’ingénieurs : chaque année, un ensemble de PME et d’opérateurs industriels identifie des problèmes concrets non résolus (procédés, maintenance, formulation, optimisation énergétique), qui sont transformés en sujets de projet de fin d’études. L’évaluation ne porte pas sur la “bonne réponse”, mais sur la capacité à formuler, tester et itérer une solution.

Deuxièmement, institutionnaliser des équipes mixtes université–industrie au sein des technopoles et centres de recherche existants : des chercheurs et ingénieurs partagés entre laboratoire et PME, financés conjointement, avec des objectifs mesurés non pas en publications, mais en indicateurs d’impact industriel (prototype fonctionnel, réduction de coût de procédé, amélioration de rendement, ou solution déployée en conditions réelles).

Troisièmement, structurer des ateliers de prototypage industriel dans les zones industrielles existantes (dessalement, agro-industrie, matériaux, énergie [10]), non comme incubateurs de start-ups, mais comme infrastructures de test rapide de solutions techniques. Leur KPI principal n’est pas le nombre de projets incubés, mais le nombre de solutions testées, validées et adoptées par des entreprises.

Entre trois et dix ans, l’enjeu n’est pas tant de créer une institution nouvelle que de faire évoluer les structures existantes vers un fonctionnement de type “organisations de résolution de problèmes industriels”, sur le modèle des réseaux de recherche appliquée comme la Fraunhofer Society ou TNO. Cela implique une transformation de gouvernance : financement majoritairement contractuel avec l’industrie, et évaluation basée sur des KPI industriels (taux de solutions industrialisées, revenus de licences, adoption par entreprises, impact sur productivité sectorielle).

Dans cette phase, il s’agit également de réorienter les instruments de financement R&D vers l’investissement industriel risqué des PME : incitations fiscales à la R&D appliquée, cofinancement de projets de développement de procédés, et mécanismes de commande publique orientés vers la résolution de problèmes techniques locaux plutôt que vers des spécifications standards importées.

Sur dix à vingt ans, la transformation devient structurelle et culturelle : normaliser le droit à l’expérimentation industrielle et à l’échec technique, renforcer l’appétence du capital privé pour les actifs technologiques risqués, et faire du marché africain un espace d’extension naturelle des innovations industrielles développées au Maroc. L’indicateur ultime de cette phase n’est plus le nombre de publications ou de brevets, mais la densité de solutions industrielles marocaines adoptées dans des chaînes de valeur locales et régionales.

Conclusion

Kaspar Winkler n'est pas né avec l'idée de Sika. Il est né avec une curiosité que son environnement a nourrie, une compétence que sa formation a construite, et une frustration technique que son époque lui a fournie. Sans le terreau, l'individu aurait peut-être réparé des chaussures toute sa vie.

Le Maroc ne manque pas de Winkler potentiels. Il ne manque pas non plus de problèmes non résolus. Ce qui manque, c'est le système qui relie les deux : l'infrastructure de problème, de traduction, de prototypage et de diffusion qui transforme la ghbina accumulée dans les ateliers et les chantiers en innovation industrielle structurée.

L'école crée la capacité cognitive. L'entreprise crée l'innovateur. Et le système institutionnel crée les conditions pour que la rencontre entre les deux soit possible. C'est ce système que le Maroc doit construire. Il a déjà les graines. Il lui manque le terreau.

La quatrième tribune de cette série descendra au niveau le plus concret : des niches techniques précises où une PME marocaine peut s'installer aujourd'hui, là où les grands groupes mondiaux ne viendront jamais, démontré par les chiffres.

-oOo-

Références :

[1] Hermann Simon, Hidden Champions of the 21st Century, Springer, 2009. Profil des PME champions cachés du Mittelstand allemand.

[2] Kauffman Foundation, The Anatomy of an Entrepreneur, 2009 ; Vivek Wadhwa et al., Education and Tech Entrepreneurship, 2008. Rôle déterminant du mentor proximal et de l'exposition précoce dans les trajectoires de fondateurs de PME technologiques.

[3] Banque mondiale, Turkey Transition : Integration, Inclusion and Institutions, 2014. OCDE, Viet Nam Economic Assessment, 2021. OCDE, Mexico Economic Assessment, 2022.

[4] OCDE, Education at a Glance 2023. Comparaison des systèmes d'enseignement technique : système dual allemand, modèles finlandais et danois de pédagogie par problèmes.

[5] OMPIC, Rapport annuel 2024 sur la propriété industrielle au Maroc. 2 926 demandes de brevets reçues, 64% d'origine universitaire, 13% d'origine entreprise.

[6] OMPI, Statistiques mondiales sur la propriété intellectuelle 2023. Maroc : 47 demandes PCT, dont 54% assignées à des universités. Suisse : 5 382 demandes PCT.

[7] Evonik Industries, Rapport annuel 2024 : CA 15,2 Md EUR, R&D 760 M EUR (~5% du CA). Bundesministerium für Wirtschaft und Klimaschutz, statistiques PME Mittelstand chimie, 2024. Programme Tatwir : Ministère de l'Industrie et du Commerce, rapports 2022-2024.

[8] Joseph A. Schumpeter, Capitalism, Socialism and Democracy, Harper & Brothers, 1942. La destruction créatrice : les dysfonctionnements du marché appellent des réponses entrepreneuriales.

[9] Fraunhofer Society, Annual Report 2023 : budget 3,4 Md EUR, 70% issu de contrats industriels, 76 instituts. TNO, Annual Report 2023. IMEC, Annual Report 2023.

[10] Banque mondiale, Maroc, Rapport sur le financement des PME et l'entrepreneuriat, 2022. Haut-Commissariat au Plan, Rapport sur l'économie marocaine 2023.

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Le 4 juin 2026 à 12h00

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