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L'Europe confrontée à la réalité

Jusqu'à il y a quelques semaines, l'Europe pensait vivre dans une sorte de sanctuaire, isolée des conflits du monde actuel. Bien que terrifiée par les actualités et images de migrants morts en mer, l'Europe considérait encore comme lointaine la tragédie observée au sud de l'Italie, en Grèce et à Malte.

Le 2 octobre 2015 à 23h00

La violente guerre civile de Syrie, pays en proie aux destructions depuis des années, lui apparaissait encore plus éloignée. Rappelons que dans cette guerre, le président syrien Bachar el-Assad a usé de gaz de combat et autres bombes barils – truffés de clous et fragments métalliques – contre sa propre population d'insoumis. Ceux qui ont échappé aux troupes d'Assad se sont retrouvés confrontés à la terreur de l'État islamique. Plusieurs centaines de milliers d'entre eux y ont perdu la vie, et plusieurs millions de Syriens ont fui, vivant pour la plupart dans des camps de Jordanie, du Liban ou de Turquie depuis des années, dans des conditions effroyables ne présentant aucun espoir d'amélioration.

C'est ainsi qu'au cours de l'été, une fois évanouie la dernière lueur d'espoir de retour en Syrie, et face désormais à l'irréalisme d'une alternative à Assad et à l'État islamique, ces populations ont commencé à prendre la direction de l'Europe, qui semblait promettre un avenir de paix, de liberté et de sécurité. Ces réfugiés sont arrivés par la Turquie, la Grèce et les Balkans, ou via la Méditerranée après avoir fui un chaos similaire en Érythrée, en Libye, en Somalie ou au Soudan.

Au mois d'août, plusieurs milliers de réfugiés se sont retrouvés bloqués pendant des jours à la gare de Budapest-Keleti, à cause d'un gouvernement contrarié et incompétent bien décidé à laisser s'aggraver la situation. Finalement, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants – ainsi que de personnes âgées et handicapées – ont commencé à marcher vers la frontière autrichienne. À ce stade, confrontée à un exode d'ampleur biblique, l'Europe n'était plus en mesure d'ignorer le défi et les conséquences des crises affectant sa région voisine. L'Europe allait désormais devoir faire face aux réalités difficiles dont elle se pensait auparavant isolée.

L'Europe est dépassée par l'afflux massif

Sans surprise, le continent n'y était pas préparé. L'Union européenne manquait des outils civiques, diplomatiques et militaires nécessaires à la maîtrise – sans même parler de la résolution – des crises et conflits affectant son voisinage. Une fois les migrants en marche vers l'Europe, la politique commune de l'UE en matière de droit d'asile a manifestement échoué, le fameux Règlement Dublin III ne prévoyant aucun mécanisme efficace de répartition des demandeurs d'asile dans les différents États membres après une première entrée de ces réfugiés au sein des États frontaliers de l'UE (notamment en Grèce et en Italie). Les appels du Premier ministre italien Matteo Renzi en faveur d'une solidarité européenne sont par ailleurs restés sans réponse.

Lorsque plusieurs milliers de réfugiés sont arrivés à Budapest, sur le chemin de l'Allemagne et des pays scandinaves, la perspective d'un véritable désastre humanitaire s'est alors annoncée, confrontant désormais la chancelière allemande Angela Merkel à un choix: soit laisser rentrer les réfugiés en Allemagne, soit risquer une nouvelle escalade de la crise à Budapest. L'Allemagne n'aurait sans doute pas pu rester inactive pendant même un jour ou deux.

Merkel a pris la décision courageuse et judicieuse de laisser les réfugiés pénétrer en Allemagne. La chancelière mérite à ce titre le plus profond respect et le plus fervent soutien, et cela d'autant plus au regard des réactions glaciales de nombreux acteurs au sein de son propre parti.

La chancelière n'a cependant pas été la seule à incarner les valeurs humaines en cette période décisive. En Allemagne, en Autriche et ailleurs, les groupes de la société civile se sont en effet mobilisés dans une mesure sans précédent afin de répondre – aux côtés des autorités publiques – au défi considérable que représentent les migrations actuelles. Sans cette vive empathie de la part de l'opinion publique, les autorités n'auraient pas pu gérer la situation. En s'appuyant sur le soutien de telles coalitions de circonstance, l'Europe doit faire tout le nécessaire pour veiller à l'intégration réussie des réfugiés. 

Les migrations amorcées aux cours de "l'été des réfugiés" sont vouées à transformer l'Allemagne et l'Europe. L'UE ne sera en mesure de répondre au défi de l'intégration des nouveaux arrivants – et de saisir l'opportunité qu'ils représentent – qu'à condition d'œuvrer de concert, dans un esprit de solidarité européenne. Si l'unité venait à se fracturer au cours de cette crise, les conséquences seraient extrêmement sérieuses pour toutes les parties concernées – et en premier lieur pour les réfugiés.

Sécuriser les frontières et stabiliser les Etats voisins

Priorité absolue, un système nouveau et efficace de sécurisation des frontières extérieures de l'Europe doit être mis en place au rapidement que possible. Ceci doit impliquer une procédure conjointe de traitement des demandes d'asile, ainsi qu'un mécanisme de juste répartition des réfugiés dans les États de l'UE. Par ailleurs, si l'UE entend préserver ses valeurs essentielles, parmi lesquelles l'abolition des frontières en son sein, il lui faudra concentrer ses efforts sur la stabilisation de ses voisins pays du Moyen-Orient, d'Afrique du Nord et d'Europe de l'Est, au moyen de fonds, d'engagements, ainsi qu'en usant de toute sa puissance dure et douce. La mise en œuvre d'une approche unifiée se révélera à cet égard cruciale.

L'Europe devra pour autant éviter d'adopter le genre de sombre realpolitik susceptible de lui faire oublier ses valeurs fondamentales en d'autres régions du monde. Il y aurait par exemple une grave erreur à trahir les intérêts de l'Ukraine en levant les sanctions imposées à la Russie, sur la base d'une conception erronée selon laquelle l'assistance du Kremlin serait indispensable en Syrie. La coopération de la Russie, bien qu'utile et souhaitable, ne doit pas être obtenue au détriment d'acteurs tiers, ni aux dépens des intérêts et de l'unité de l'Occident. Les efforts de réparation des erreurs passées ne sauraient signifier en commettre de plus graves encore.

Le risque existe bien entendu de voir la crise des réfugiés renforcer les partis nationalistes et populistes des États membres de l'UE. Pour autant, la renationalisation des politiques de l'UE suscitaient déjà l'adhésion bien avant l'été 2015, et elle n'est pas le fruit de cette crise des réfugiés. Au cœur du repli national réside un profond conflit autour de l'avenir de l'Europe: retour à un continent composé d'États-nations, ou avancée en direction d'une communauté de valeurs partagées? Les Européens convaincus devront ici mobiliser toutes leurs forces – et faire preuve du plus grand sang froid – pour les années à venir. 

© Project Syndicate 1995–2015

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Le 2 octobre 2015 à 23h00

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