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Les nouveaux ennemis de la sphère publique

Avant les attentats de novembre à Paris, il était permis d'organiser une manifestation sur une place publique dans cette ville. Ce n'est plus le cas. 

Le 19 janvier 2016 à 13h25

En Ouganda, bien que les citoyens qui font campagne contre la corruption ou en faveur des droits des homosexuels aient souvent été confrontés à une opinion publique hostile, ils n'encouraient pas des peines de prison pour avoir manifesté. Mais sous une nouvelle loi  aussi effrayante que vague, c'est à présent le cas.

En Égypte, les autorités ont récemment organisé une descente de police et ont fermé des institutions culturelles de premier plan (une galerie d'art, un théâtre et une maison d'édition), où des artistes et des activistes se réunissaient autrefois.

Partout dans le monde apparemment, l'espace dont les gens ont besoin pour se rassembler, pour s'associer, pour s'exprimer librement et pour exprimer leurs différences d'opinion semble se réduire comme une peau de chagrin.

Alors même que la technologie d'Internet et des communications rend l'expression publique plus facile que jamais d'un point de vue technique, l'omniprésence de l'État omniprésent et de la surveillance commerciale veillent sur les limitations des droits d'expression, d'association et de protestation. En bref, s'exprimer ouvertement n'a jamais exigé autant de courage.

Les organisations humanitaires dans la spirale

En ce qui me concerne, cette évolution me touche de plein fouet. En novembre, l'Open Society Foundations (l'association de philanthropie mondiale de George Soros, que je dirige), est la deuxième organisation à être mise sur liste noire par une législation russe promulguée en mai, qui autorise le Procureur général du pays à interdire les organisations étrangères et à suspendre leur aide financière aux militants locaux.

Parce que quiconque collabore avec nous fait potentiellement l'objet de poursuites et de peines de prison, nous n'avons pas eu d'autre choix que d'interrompre toutes nos relations avec les dizaines de citoyens russes que nous avons soutenus dans leurs efforts visant à préserver les quelques éléments de démocratie dans leur pays.

Il n'y a évidemment rien de mal à réguler l'espace public et les organisations qui l'utilisent. Au début des années 1990, certains nouveaux gouvernements en Europe de l'Est, en Afrique et en Amérique latine, en sous-estimant le pouvoir de la citoyenneté active et de la société civile, n'ont pas réglementé adéquatement leurs syndicats ni leur espace professionnel.

Mais au cours des deux dernières décennies, comme des citoyens actifs ont renversé les régimes dans des dizaines de pays, les gouvernements sont allés trop loin dans la direction opposée, en imposant une réglementation excessive sur ces organisations et cet espace. Ce faisant, ils ont criminalisé les formes les plus fondamentales des usages démocratiques.

Dans certains cas, les gouvernements ne prennent même pas la peine de créer un précédent juridique pour leurs actions. Au printemps dernier au Burundi, le Président Pierre Nkurunziza a entamé un troisième mandat, malgré la limite de deux mandats inscrite dans la constitution de son pays. Lorsque les citoyens sont descendus dans les rues pour protester, ils ont subi une violente répression.

Transformation en Etats policiers

Même certains pays dotés des plus solides traditions démocratiques au monde ont pris des mesures énergiques. Après les attentats de Paris, la France et la Belgique (où les actions ont été planifiées et organisées), ont suspendu les libertés civiles sine die, transformant ainsi du jour au lendemain ces pays, au moins de par la loi, en États policiers.

Dans les deux pays, les manifestations ont été interdites, des lieux de culte ont été fermés et des centaines de personnes ont été détenues et interrogées pour avoir exprimé une opinion non conformiste.

Cette approche coûte un lourd tribut. Des milliers de personnes, qui avaient prévu de protester contre les négociations des Nations Unies sur le climat le mois dernier, ont dû se contenter de laisser leurs chaussures sur place. Ce fut une image surprenante, qui a illustré à quel point la peur peut envahir les engagements nécessaires pour maintenir les sociétés ouvertes et les libertés politiques, même en Europe, le berceau de la citoyenneté moderne.

Il n'y a pas de formule simple pour réguler l'espace public ou pour sauvegarder contre la dissidence politique pacifique à l'heure du terrorisme et de la mondialisation. Mais deux principes fondamentaux sont évidents.

Premièrement, le monde a besoin d'une gouvernance internationale plus forte sur la circulation des personnes et des capitaux et de moins de restrictions sur les droits d'expression, d'association et d'expression des différences d'opinion. Dernièrement, les gouvernements ont évolué dans la mauvaise direction. Mais 2016 offre de nombreuses possibilités pour la corriger le tir, dans des domaines allant du commerce à celui des migrations.

La responsabilité de tous

Deuxièmement, les organismes à but non lucratif qui travaillent à l'amélioration des politiques publiques ont besoin des mêmes droits visant à obtenir des financements internationaux, que les entreprises à but lucratif qui cherchent à fournir des biens et des services. Les investissements étrangers directs doivent être encouragés et non pas gênés, sans aucune discrimination selon qu’ils aident à la création d'emplois, à la production de biens, à des politiques publiques plus fortes ou encore à une citoyenneté plus active.

La responsabilité de changer de cap n'incombe pas exclusivement aux gouvernements. Chacun d'entre nous, dans la mesure où il accorde de l'importance à l'espace public ouvert, doit se serrer les coudes avec son prochain pour soutenir les cadres politiques et les institutions qui protègent cet espace. Aujourd'hui, l'heure est à la solidarité à travers les mouvements, les causes et les pays.

Quand le simple recours à l'activisme d'un citoyen inquiet suffit à le faire atterrir en prison et que la crainte de la surveillance encourage la passivité des masses, la politique du traitement du problème unique n'est pas une stratégie gagnante. La meilleure façon de défendre l'espace public consiste à l'occuper, même quand on défend une cause différente de celle de la personne qui se tient à côté de vous. En 2016, nous devons occuper (et donc protéger) cet espace ensemble.

© Project Syndicate 1995–2016

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Le 19 janvier 2016 à 13h25

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