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Les grands populistes

VARSOVIE – Le premier défi à l'encontre de l'hégémonie occidentale qui a fait suite à l'effondrement du communisme en Europe, fut l'émergence des pays désignés sous le nom de Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), dans les années 2000. Avec une croissance rapide qui représentait en tout près de la moitié de la population mondiale, la montée en puissance des Brics semblait prête à faire pencher la balance du pouvoir de son côté, plutôt que de celui des États-Unis et de l'Europe occidentale.  

Le 29 février 2016 à 12h14

De nos jours, les pays du Brics font moins figure de menace géopolitique pour l'Occident. La Russie, le Brésil et l'Afrique du Sud sont dans une situation économique grave et la Chine vacille. Seule l'Inde conserve son lustre. Pourtant l'Occident est de nouveau mis sous pression, en particulier sur son propre territoire. Cette fois, l'enjeu est politique et non pas économique: la montée de politiciens qui aiment le conflit et qui dédaignent le droit national, le droit international et les normes démocratiques.

Je désigne ces dirigeants sous le terme de "Peko", selon les initiales des quatre exemples les plus fameux dans le genre: le président russe Vladimir Poutine, le président turc Recep Tayyep Erdoğan, le politicien polonais Jarosław Kaczyński et le premier ministre hongrois Viktor Orbán.

Les Peko ne considèrent pas la politique comme la gestion des émotions collectives en vue d'atteindre de grands objectifs politiques: une croissance économique plus rapide, une répartition des revenus plus équitable ou le renforcement de la sécurité nationale, du pouvoir et du prestige. Au lieu de cela, ils considèrent la politique comme une interminable série d'intrigues et de purges, visant à préserver les privilèges et le pouvoir personnel.

La différence entre les grands dictateurs et les Peko

Les Peko partagent la croyance révolutionnaire russe de Vladimir Lénine, selon laquelle "la politique doit l'emporter sur l'économie." En effet, ils la préfèrent à tous les autres types de considération politique. La politique n'est pas un moyen en vue d'une fin, mais l'air qu'ils respirent et les mesures politiques ne sont que de simples des instruments dans leur lutte sans fin pour rester en vie.

Ce serait toutefois une erreur de considérer les Peko comme les équivalents actuels des "grands dictateurs" des années 1930. Les Peko sont peut-être nationalistes, mais leurs opinions n'auraient pas été déplacées dans les salons de l'Europe avant la Première Guerre mondiale (on ne peut pas en dire autant des nazis ni de la Phalange espagnole).

Leur approche économique n'est pas non plus nécessairement étatiste. Poutine a certainement de fortes tendances dirigistes, mais si Orbán et Kaczyński méritent cette étiquette, le président français Charles de Gaulle l'a également méritée. Erdoğan, quant à lui, a effectivement démantelé l'étatisme kémaliste en Turquie et a présenté des mesures politiques d'économie de marché.

Donald Trump, le Peko américain

La plus grande différence entre les grands dictateurs et les Peko, c'est que ces derniers doivent régulièrement faire face à leurs électeurs. En effet, leur politique conflictuelle est l'élément central de leur stratégie de survie. Chacun d'eux est arrivé au pouvoir (ou s'y est maintenu), en polarisant une société et en mobilisant une base électorale.

Le style politique des Peko est rendu possible par des médias d'information modernes qui, en se ruant sur leur part d'audience, simplifient et dramatisent les problèmes. Les positions et les déclarations les plus rigoureusement antagonistes ont tendance à bénéficier de la plus grande publicité. Cela donne un puissant avantage aux politiciens conflictuels et produit la polarisation électorale dont se nourrissent les Peko.

Cette stratégie politique est efficace, sans aucun doute. En Russie, par exemple, le salaire réel a chuté de plus de 9% en 2015 et la part des familles russes qui ne peuvent pas acheter suffisamment de nourriture ou de vêtements est passée de 22% à 39%. Pourtant la cote de popularité de Poutine se maintient à 80%.

Contrairement à l'émergence des Brics, qui a finalement été une aubaine pour l'économie mondiale, la montée des Peko constitue une menace réelle, surtout lorsqu'ils commenceront à appliquer leur approche conflictuelle aux affaires étrangères et à la gouvernance économique mondiale. Les entreprises multinationales feraient bien de se sentir particulièrement concernées. Comme elles ont étendu leurs opérations à travers le monde au cours du quart de siècle qui a suivi la chute du communisme, elles sont devenues dépendantes d'une stabilité qui repose sur la réglementation et sur l'intégration économique. Leur réussite va dépendre de plus en plus du développement de stratégies visant à éviter (ou tout au moins à couvrir), les nouveaux risques posés par les Peko.

Pire encore, le phénomène Peko semble pouvoir se propager, même au cœur de l'Occident. Par exemple, chez les nationalistes écossais et catalans et chez les politiciens britanniques, qui font campagne pour faire sortir le Royaume-Uni de l'Union européenne. Les défenseurs de ces causes témoignent d'un dédain scandaleux à l'égard des dommages économiques énormes que leurs propositions risquent de causer à leur propre société.

De même, au moins dans deux grandes démocraties occidentales, des candidats sérieux au pouvoir se comportent comme les Peko: le candidat aux élections présidentielles américaines Donald Trump et la dirigeante du Front national français, Marine Le Pen, qui se présentera à la présidence de son pays en 2017. S'ils parviennent à accéder au pouvoir, les dangers qui pèsent sur la stabilité mondiale vont augmenter d'un cran.

 

© Project Syndicate 1995–2016


 

Par Rédaction Medias24
Le 29 février 2016 à 12h14

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