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Les enjeux de la politique étrangère de Donald Trump

CAMBRIDGE – Lors de sa campagne, le président élu, Donald Trump, a remis en cause les alliances et les institutions sur lesquelles repose l’ordre libéral mondial, mais n’a guère détaillé la politique qu’il entendait mener. Et l’on peut se demander, après sa victoire, si la longue phase de mondialisation entamée à la fin de la Seconde Guerre mondiale ne vient pas là, pour l’essentiel, de s’achever.  

Le 14 novembre 2016 à 15h45

Cela n’est pas certain. Même si des accords commerciaux comme le Partenariat transpacifique et le PTCI (TTIP) sont dénoncés, pour le premier, ou n’aboutissent pas, pour le second, même si la mondialisation ralentit, l’évolution technologique se chargera de l’entraîner, que ce soit sur le plan écologique, politique ou social, ou sous la forme du changement climatique, du terrorisme transnational et des migrations, que Trump le veuille ou non. 

Nous autres Américains avons souvent du mal à nous situer dans le monde. Nous oscillons entre triomphalisme et déclinisme. Après que les Soviétiques lancèrent Spoutnik, nous nous crûmes en déclin. Dans les années 1980, nous pensions que les Japonais nous surpassaient. Au lendemain de la crise financière mondiale de 2008, nombre d’Américains se sont persuadés, à tort, que la Chine était devenue plus puissante que les États-Unis.

Malgré la rhétorique de la campagne Trump, les États-Unis ne sont pas un pays en déclin. Grâce à l’immigration, ils sont le seul grand pays développé qui ne souffrira pas du fléchissement démographique au milieu du siècle ; leur dépendance aux importations énergétiques tend à diminuer; ils sont à l’avant-garde des progrès technologiques (biotechnologies, nanotechnologies, technologies de l’information…) qui façonneront le siècle; et leurs universités dominent les classements mondiaux. 

Les relations avec la Chine, la Russie et le Moyen-Orient

Nombre de questions capitales se sont d’ores et déjà invitées sur l’agenda de politique étrangère de Trump, mais quelques-unes ressortiront probablement, en l’occurrence celle des relations de grande puissance avec la Chine et avec la Russie, ainsi que celle de la crise au Moyen-Orient. La prépondérance militaire demeure nécessaire, mais non suffisante, pour répondre à ces trois questions. Le maintien de l’équilibre des forces en Europe et en Asie est un puissant ressort de l’influence américaine, mais Trump a raison lorsqu’il affirme qu’il serait vain de vouloir contrôler la mécanique politique interne des populations nationalistes du Moyen-Orient et que ce serait courir à l’échec. 

Une série complexe de révolutions se produisent au Moyen-Orient. Elles sont dues aux tracés artificiels des frontières postcoloniales, aux affrontements confessionnels et aux retards de la modernisation, tels que les décrit le Rapport arabe sur le développement humain, publié par le Programme des Nations unies pour le développement. L’agitation qui en découle peut durer des décennies, et elle continuera d’alimenter le terrorisme jihadiste radical. Rappelons à cet égard qu’il fallut vingt-cinq années en Europe pour rétablir la stabilité après la Révolution française, et que les interventions militaires des puissances étrangères ne firent qu’empirer les choses.  

Même s’ils dépendent moins du Moyen-Orient pour leurs importations énergétiques, les États-Unis ne peuvent lui tourner le dos, au nom notamment de leurs intérêts en Israël, de la non-prolifération nucléaire et des droits humains. La guerre civile en Syrie est non seulement un désastre humanitaire, mais elle déstabilise la région et l’Europe. Si les États-Unis ne peuvent ignorer ce qui se passe au Moyen-Orient, ils doivent y mener une politique d’endiguement, et tenter d’influencer le cours des événements en renforçant et en encourageant leurs alliés plutôt qu’en imposant un contrôle militaire direct, qui pourrait être tout à la fois coûteux et contre-productif. 

En revanche, le rapport de forces régional en Asie nous y vaut des sympathies. L’essor de la Chine nourrit bien des inquiétudes en Inde, au Japon, au Viêt-Nam et dans d’autres pays. La gestion de la montée en puissance chinoise est l’un des grands défis lancés à la politique étrangère pour ce siècle, et l’approche duale bipartisane, qui consiste à intégrer d’un côté et à rassurer de l’autre – au nom de laquelle les États-Unis invitèrent la Chine à s’inscrire dans l’ordre libéral du monde, tout en rappelant le traité de sécurité qui les lie au Japon –, demeure pertinente. 

Les États-Unis ne sont pas en déclin

Voici un siècle, l’Allemagne montante (qui avait dépassé en 1900 la Grande-Bretagne comme puissance industrielle et militaire) attisait les peurs et contribuait à provoquer le désastre de 1914. Mais aujourd’hui, la Chine n’est pas sur le point de surpasser globalement la puissance américaine. Même si son économie excède en volume celle des États-Unis vers 2030 ou 2040, son revenu par habitant (qui mesure mieux le degré d’avancement économique) n’aura pas comblé son retard. En outre, la Chine n’égalera les États-Unis ni en termes de puissance militaire (hard military power) ni en termes d’influence et de séduction (soft power of seduction). Comme le fondateur de la République de Singapour, Lee Kuan Yew, l’affirmait, tant que les États-Unis demeureront ouverts et attireront les talents du reste du monde, la Chine pourra "donner du fil à retordre", elle ne remplacera pas les États-Unis.

Pour toutes ces raisons, les Eats-Unis n’ont pas besoin de mener à l’égard de la Chine une politique d’endiguement. Le seul pays qui puisse endiguer la Chine est la Chine elle-même, et elle y parvient très bien en ravivant ses différends territoriaux avec ses voisins. Les États-Unis doivent en revanche lancer des initiatives économiques en Asie du Sud-Est, réaffirmer leurs alliances avec le Japon et la Corée, et poursuivre l’amélioration de leurs relations avec l’Inde. 

Enfin, il y a la Russie, un pays en déclin, mais disposant d’un arsenal nucléaire suffisant pour détruire les États-Unis – et donc une menace potentielle pour l’Amérique et pour d’autres pays. La Russie, presque entièrement dépendante des recettes qu’elle tire de ses ressources énergétiques, est une "économie de monoculture", avec des institutions corrompues et d’insurmontables problèmes de démographie et de santé publique. Les interventions du président Vladimir Poutine dans les pays de son voisinage et au Moyen-Orient, ainsi que ses attaques informatiques, notamment contre les États-Unis, censées redonner à la Russie son lustre et sa grandeur, ne feront que dégrader ses perspectives à long terme. Il est vrai qu’à court terme, les pays en déclin prennent souvent plus de risques et sont donc plus dangereux – témoin l’Empire autro-hongrois en 1914. 

S’en suit un dilemme politique: il est important, d’un côté, de résister aux efforts de Poutine pour changer les règles du jeu issues de l’ordre libéral d’après 1945 – qui interdisent à un Etat de se saisir par la force du territoire de ses voisins –, mais d’un autre côté, Trump a raison de vouloir éviter l’isolement d’un pays dont les intérêts recoupent dans de nombreux domaines ceux des États-Unis – sécurité nucléaire, non-prolifération, anti-terrorisme, gestion de l’Arctique, questions régionales enfin, en Iran ou en Afghanistan. Les sanctions financières et énergétiques sont indispensables à la dissuasion, mais nous avons aussi de véritables intérêts qui seront mieux servis par un dialogue avec la Russie. Une nouvelle guerre froide n’est dans l’intérêt de personne.

Les États-Unis ne sont pas en déclin. La tâche principale de Trump en matière de politique étrangère sera d’ajuster sa rhétorique et de rassurer ses alliés comme les autres pays sur le rôle que l’Amérique entend continuer de jouer dans l’ordre libéral du monde. 

 

Traduction François Boisivon

Copyright: Project Syndicate, 2016

 

www.project-syndicate.org

 

Par Rédaction Medias24
Le 14 novembre 2016 à 15h45

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