BERLIN - Le principe d’une direction collective aux mandats limités, introduit par Deng Xiaoping à la mort de Mao, au moment où la Chine entamait juste sa phase de modernisation, qui connut le succès que l’on sait, semble révolu. Pourtant, comme le montre l’histoire récente, le retour à la direction d’un seul homme, dans un pays de 1,4 milliard d’habitants, représente l’un des risques plus sérieux qu’encourent la Chine et son statut de superpuissance montante qui n’a plus devant elle que les États-Unis.
Certes, sous la direction de Xi, il semble que les pouvoirs du régime chinois n’aient plus ni limites ni restrictions, appuyés par les sommes et l’énergie considérables investies dans les techniques les plus avancées de la surveillance des masses et du contrôle social. Mais la force du PCC n’est pas seulement fondée sur une répression généralisée et "intelligente" ; elle résulte plutôt des formidables succès enregistrés par le parti dans la modernisation de la Chine.
Vers la fin du XXe siècle, la Chine s’est intégrée à l’économie mondiale, dont elle est devenue le "vaste atelier", et le premier pays exportateur. La Chine, dès lors, s’est servie de sa croissance pour développer une économie mixte extrêmement efficace, avec un secteur privé de plus en plus vaste opérant aux côtés du traditionnel secteur public contrôlé par le parti. Les résultats furent extraordinaires : le pays enregistrait régulièrement des taux de croissance impressionnants, et des centaines de millions de personnes, surtout dans les régions côtières, sortirent de l’extrême pauvreté pour grossir les rangs de la nouvelle classe moyenne.
Suspension du contrat social
À mesure que la Chine devenait plus riche, elle augmenta sa puissance militaire et occupa sur la frontière technologique des positions dominantes, de plus en plus nombreuses. En quelques années seulement, ses succès technologiques -dus principalement au secteur privé des hautes technologies -en firent une rivale crédible de la Big Tech états-unienne. À la fin des années 2010, le remplacement des États-Unis par la Chine comme première économie mondiale et superpuissance technologique à la domination écrasante ne semblait plus qu’une question de temps.
Puis survint le Covid-19, à Wuhan, à la fin de l’année 2019. Malgré les efforts des autorités chinoises pour occulter l’épidémie naissante, le problème est bientôt devenu celui du monde entier. Le 11 mars 2020, l’Organisation mondiale de la santé qualifiait la flambée de pandémie, et l’économie mondiale marquait le pas, tandis que les pays confinaient leurs populations pour endiguer la propagation du virus.
Mais les différents pays, suivant leurs traditions culturelles et historiques respectives, adoptaient, à moyen terme, des stratégies différentes. Les sociétés ouvertes et démocratiques occidentales, par exemple, choisissaient la transparence, comptant sur l’isolement volontaire et la mise au point rapide de vaccins efficaces. Trois ans plus tard, leurs populations sont largement immunisées -même si beaucoup de personnes sont mortes.
La Chine, en revanche, a dès le début opté pour des mesures de confinement draconiennes. Au titre de la politique zéro-Covid, chaque cas d’infection détecté se traduisait pour les populations concernées par des quarantaines forcées et étroitement surveillées. Pendant longtemps, cette stratégie a semblé supérieure à l’approche occidentale. La Chine déplorait beaucoup moins de morts et, parce qu’elle s’était isolée du reste du monde, parvenait à relancer son économie intérieure plus rapidement que les États-Unis et l’Europe. Moyennant quoi l’idée commença de se répandre que les économies dirigées autoritairement étaient mieux équipées pour lutter contre ce genre de crise que les démocraties libérales, pluralistes et brouillonnes.
Cette impression n’était pourtant qu’une grossière erreur. Nous savons maintenant que la politique zéro-Covid menée par la Chine s’est traduite par une suspension du contrat social entre le PCC et le peuple. Xi semble avoir sous-estimé le fait que la Chine d’aujourd’hui -du moins dans les grandes métropoles qui conduisent l’économie -n’est plus celle des années 1960 ou 1970.
La nouvelle Chine n’est tout simplement pas adaptée à des politiques qui exigent des autorités qu’elles bloquent sans prévenir des villes entières, enfermant souvent pour des semaines les employés dans les usines. Sans compter que la position acquise par la Chine dans l’économie mondiale signifiait que sa mise à l’isolement allait coûter très cher. Non seulement la stratégie du zéro-Covid a créé d’énormes perturbations dans les chaînes d’approvisionnement internationales, mais elle a causé un tort considérable au secteur chinois des exportations.
Xi voulait se servir de la pandémie pour démontrer la supériorité du système chinois sur un Occident en déclin. Mais la conséquence en fut que, poussé par son arrogance nationaliste, il a refusé d’importer les vaccins occidentaux à ARN messager, de loin les plus efficaces. La levée des mesures de restriction liées à la politique zéro-Covid allait donc être risquée pour une population chinoise sous-vaccinée et mal protégée.
Les confinements interminables et incessants l’étaient tout autant. Quelques semaines seulement après le XXe Congrès du Parti, les Chinois ont laissé exploser leur frustration dans les grandes métropoles. Les manifestants brandissaient des feuilles de papier blanches pour dénoncer le régime de censure imposé par le PCC, et la "révolte des feuilles blanches" s’est répandue comme un feu de forêt. Xi était, à l’évidence, allé trop loin.
Comment l’autocrate chinois, apparemment tout-puissant, a-t-il pu si mal comprendre le contrat social sur lequel repose son pouvoir ? Malgré tous ses défauts, la démocratie libérale -avec sa transparence et les limites qu’elle se pose à elle-même -s’est une fois encore avérée plus efficace et plus résiliente que l’autocratie. L’obligation de rendre des comptes aux citoyens et l’état de droit ne sont pas des faiblesses, mais des forces, qui font la différence. Xi peut bien voir dans le choc des opinions et la subversion de la libre expression une cacophonie, l’Occident y verra une forme souple d’intelligence collective, douée de sa propre capacité à se corriger et à se réguler. Les faits parlent d’eux-mêmes.
Traduit de l’anglais par François Boisivon