Casablanca-Settat. Le modèle d’attractivité du poumon économique du Royaume touche-t-il à sa limite ?
Concentration des richesses, saturation foncière, essor rapide des périphéries et décrochage de certains territoires : une étude présentée le 20 avril 2026 met en évidence les déséquilibres croissants de la région et appelle à un basculement vers un modèle de développement plus équilibré et multipolaire. Détails.
Cœur économique du Maroc, la région de Casablanca-Settat concentre richesses, investissements et opportunités. Mais derrière cette attractivité, des fragilités structurelles persistent, telles que la saturation urbaine, les fractures territoriales et les déséquilibres croissants. Une réalité mise en lumière, ce lundi 20 avril 2026, lors d’un atelier régional consacré à l’attractivité des territoires.
Casablanca-Settat : une région puissante… mais sous tension
"Casablanca-Settat s’impose comme une région saturée, qui déborde désormais sur sa périphérie. Aujourd’hui, un déclin de la population est observé en intra-muros, une problématique qui doit être prise en considération dans les politiques d’aménagement". C'est ce qu'a souligné Latifa Nehnahi, directrice de l’Aménagement du territoire national au sein du ministère de l'Aménagement du territoire national, en marge de cet événement.
"En parallèle, les zones périurbaines enregistrent une croissance de plus de 6% par an, souvent sans services publics suffisants pour accompagner cette expansion. À cela s’ajoute un sud régional en décrochage, puisque 45% des communes y sont en situation de répulsivité, avec un taux de pauvreté atteignant 13,5%".
"Malgré des équipements importants, la région peine à enclencher un véritable décollage équilibré", regrette-t-elle. "Les pôles régionaux restent encore peu confirmés, même en présence d’infrastructures majeures comme les ports ou les universités, souvent éclipsés par Casablanca".
L'objectif est de passer d’un Maroc à deux vitesses à un développement territorial harmonisé
Et d'ajouter : "les grands projets structurants (RER, Coupe du monde 2030, LGV...) peinent, eux aussi, à profiter à l’ensemble du territoire. Les retombées restent concentrées autour du noyau central, alors que chaque territoire devrait pouvoir produire de la richesse". Mme Nehnahi a également pointé "une gouvernance encore largement unipolaire, marquée par une coordination insuffisante".
Selon elle, l’enjeu est clair. "Il est question de passer d’une ville dominante à un véritable système régional". "La question centrale est désormais de savoir comment évoluer vers un système régional multipolaire et équilibré", poursuit-t-elle, soulignant que "la force de Casablanca constitue un atout national majeur. L’enjeu est de la prolonger vers El Jadida, Settat ou Berrechid... afin de bâtir une région cohésive et compétitive".
Dans cette réflexion, la question du foncier est incontournable, insiste la directrice de l’Aménagement du territoire national. "La rareté des terrains disponibles et leur coût élevé constituent un frein important à l’investissement".
"Dans le cadre de la régionalisation avancée, Casablanca-Settat exerce une forte attraction sur les autres régions, tout en ayant un impact direct sur leurs dynamiques. Elle est considérée comme un corridor stratégique, à la fois à l’échelle internationale et entre le nord et le sud du pays".
Une étude nationale pour repenser l’attractivité
Les constats dressés lors dudit atelier s’inscrivent dans la troisième phase d’une étude nationale sur "les territoires et l’attractivité", pilotée par le ministère de l’Aménagement du territoire national. Cette initiative vise à fournir un cadre de référence unifié, à élaborer des indicateurs territoriaux précis et à développer une lecture partagée des dynamiques territoriales, afin d’améliorer la prise de décision et renforcer l’efficacité des politiques publiques.
Selon le ministère, une première analyse systémique réalisée par ses soins a déjà mis en évidence des déséquilibres marqués à l'intérieur du Royaume :
- 18% du territoire national (comprenant notamment Tanger, Rabat, Casablanca, Marrakech et Fès-Meknès) concentrent 62% de la population urbaine et produisent près des trois quarts du PIB.
- Ce même espace regroupe 70% des créations d’entreprises et 72% des activités économiques. Une concentration qui a conduit à évoquer un Maroc à deux vitesses, soulignant la nécessité de requalifier les territoires à fort potentiel endogène pour tendre vers un développement plus équilibré.
Par ailleurs, "trois régions affichent aujourd’hui des taux élevés de pauvreté multidimensionnelle, à savoir Béni Mellal-Khénifra, Fès-Meknès et l’Oriental. Il y a donc eu un changement de cap, puisque, autrefois, les régions concernées étaient celles de Béni Mellal-Khénifra et Draâ-Tafilalet".
Mme Nehnahi souligne ainsi que "si le Maroc a globalement changé de visage grâce aux efforts engagés, des fractures territoriales persistent et doivent être corrigées".
À Casablanca-Settat, saturation foncière, congestion urbaine et pression sur les ressources
Et d'ajouter : "si l'on se concentre sur Casablanca-Settat, véritable locomotive nationale, la région joue un rôle déterminant. Son poids est tel que toute évolution à son échelle impacte directement les autres régions. Elle ne peut donc être traitée comme une région ordinaire. Elle nécessite plutôt une approche spécifique".
D'après le bureau d’études "DIRASSATE" ayant accompagné le ministère sur cette étude, "la région illustre à la fois la force de l’attractivité territoriale et ses limites. Elle constitue un cœur économique et démographique majeur, mais souffre de saturation foncière, de congestion urbaine et d’une pression extrême sur les ressources".
L’objectif n’est plus uniquement d’attirer l’investissement, mais d’organiser l’attractivité
Trois dynamiques coexistent, selon le bureau d'études :
- Casablanca-Mohammedia, véritables moteurs économiques ;
- Des périphéries en forte expansion, mais en retard en matière de services et de mobilité ;
- Des arrière-pays ruraux en situation de vulnérabilité.
Face à ces contrastes, quatre orientations majeures se dégagent dans cette étude :
- Revitaliser le sud rural (El Brouj, Ben Ahmed) à travers le désenclavement, l’amélioration des services de base et la valorisation des ressources locales ;
- Intégrer et planifier la couronne périurbaine (Bouskoura, Berrechid, Bouznika) dans une gouvernance métropolitaine cohérente ;
- Réguler et réhabiliter les centres métropolitains (Casablanca, Mohammedia) via une gestion foncière stricte et une meilleure planification ;
- Renforcer les pôles secondaires (El Jadida, Settat) pour équilibrer le système régional.
Des actions ciblées selon les territoires
Dans le détail, plusieurs axes d’intervention sont proposés :
- Casablanca intra-muros et ses premières couronnes, fortement sollicitées, devront faire l’objet d’une régulation foncière stricte, d’une densification planifiée, du développement massif des transports collectifs (RER, tramway, busway) et d’une production accrue de logements abordables ;
- Mohammedia et les centres urbains, sous pression, devront adopter un urbanisme encadré, améliorer la gestion des mobilités et valoriser leurs fonctions portuaires et industrielles ;
- Les quartiers anciens et saturés de Casablanca nécessitent une requalification urbaine, une amélioration du cadre de vie et la reconversion des friches ;
- La couronne périurbaine devra pour sa part être structurée à travers un urbanisme planifié, la constitution de réserves foncières et l’anticipation des besoins en services publics ;
- El Jadida et Settat, considérées comme des noyaux de résilience, devront renforcer leurs fonctions universitaires, hospitalières et économiques, tout en valorisant leur potentiel touristique ;
- Les zones rurales proches de la métropole nécessitent une meilleure mobilité, le développement des services sociaux de base et un appui aux petites activités économiques ;
- enfin, le sud rural devra bénéficier d’un désenclavement accru, d’un soutien à l’agriculture familiale et d’une valorisation des produits du terroir.
Des orientations stratégiques à l’horizon 2035
Notons que cette troisième phase de l'étude "territoires et attractivité" vise à traduire les analyses en orientations stratégiques à l’horizon 2035.
Les deux premières phases ont permis d’établir un diagnostic territorial basé sur trois dimensions : l’attractivité productive, résidentielle et fonctionnelle. Elles ont également introduit une approche innovante intégrant à la fois attractivité et répulsivité. Un cadre de référence a été défini, reposant sur un indicateur composite permettant de mesurer et suivre l’attractivité territoriale.
Aujourd’hui, l’enjeu est d’opérationnaliser ces travaux en définissant des priorités d’action et de gouvernance adaptées à chaque région, tout en assurant leur cohérence avec les stratégies existantes.
Lors de cet atelier, les responsables ont appelé à repenser les approches d’aménagement du territoire. L’objectif n’est plus uniquement d’attirer l’investissement, mais d’organiser l’attractivité pour qu’elle serve la qualité de vie, la compétitivité et la cohésion territoriale.
Il ne s’agit pas seulement de créer de l’emploi, mais aussi de retenir les populations, d’améliorer leur cadre de vie et de construire une attractivité globale, durable et inclusive.
D'après Latifa Nehnahi, "l'objectif est de passer d’un Maroc à deux vitesses à un développement territorial harmonisé, fondé sur une nouvelle lecture des dynamiques régionales", conclut-elle.
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