Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le cinéma marocain entre le bruit et la nuance
Abdallah Najib Refaif revient sur l’évolution de la critique de cinéma au Maroc et interroge, entre mémoire, pratique professionnelle et regard contemporain, la place d’un métier devenu fragile dans un paysage audiovisuel en pleine mutation.
Je dois à ma carrière de journaliste, si carrière il y a eu, d’avoir pour mon premier article parlé d’un film. Et pas n’importe lequel, puisqu'il s’agissait de “L'homme qui aimait les femmes” de François Truffaut. Il y a pire comme début, diraient certains. Mais à l'époque, je ne savais pas encore ce qu’est une critique de cinéma et encore moins que cela appartenait à un genre faisant partie du journalisme culturel.
C’était à l’orée des années 80 et je venais d'intégrer un quotidien, lui-même venant de paraître dans le paysage morne et frileux de la presse nationale, presque totalement partisane ou officielle. Quelques quotidiens en tout et en deux langues : l’arabe et le français.
Le film de Truffaut, sorti en 1977, n’apparut sur nos écrans que deux ans plus tard au cinéma Renaissance de Rabat. Le sujet du film, comme je vais le rapporter fidèlement dans mon petit article tout en naïveté, porte sur l’amour obsessionnel que le héros nourrit envers les femmes, toutes les femmes qu’il rencontre dans leur étourdissante diversité. Mais je relevais que c’est un amour blessé, celui d’un homme au passé complexe et qu’il va trimballer jusqu’à sa mort. Après avoir résumé l’histoire, j’ai mis l'accent et insisté sur la prestation de l’acteur qui avait incarné le héros du film, dont le talent m’avait subjugué.
Il s’agissait d’un comédien dont je ne connaissais rien, et apparemment je n’étais pas le seul : Charles Denner. L’autre aspect sur lequel j’avais insisté dans mes souvenirs, c’est qu’une large partie du film est racontée en voix off, comme un roman en train de s’écrire. Cela conférait à cette œuvre cinématographique une étrange et douce forme à la fois d’un livre filmé et d’un film livré au spectateur en autant de mots et de phrases magiques. Et l’écho de ces mots résonne encore dans ma tête lorsque j’en parle parfois à des amis…
Si j'ai évoqué ce lointain souvenir cinématographique d’une carrière débutant dans les années improbables d’un paysage culturel local sans films, ou si peu ; et sans livres ou si rares, c’est qu’il m’arrive aujourd’hui de ne rien comprendre lorsque je lis une critique sur un film marocain sous la plume d’un expert en la matière. En ce temps-là, être un journaliste, dit culturel, supposait passer d’une rubrique à une autre, des notes de lecture à la critique de films et des expositions d’arts plastiques (fort prolifiques en ce temps) au théâtre. De sorte que l’on n’était spécialisé en rien tout en écrivant sur tout.
Mais il faut dire que c’est la rareté de la matière qui nous imposait cette “pluridisciplinarité” bien plus que la compétence ou le talent. Certains n’en manquaient pas et s'aventuraient même dans d'autres services allant de la politique nationale et internationale jusqu'aux pages sportives. Mais laissons donc ce journalisme du monde d’hier aux nostalgiques et à ceux qui cultivent sa mélancolie ou sa “mélancolère”.
Être critique de cinéma de nos jours dans un pays où le cinéma lui-même cherche encore ses repères, c’est accepter d'avancer sur un terrain mouvant. Car, faut-il le rappeler, au Maroc, on est passé, en l'espace de quelques décennies, d’une production quasi artisanale (trois films à peine dans les années 80) à une cadence bien plus soutenue (dans tous les sens du mot) dépassant la vingtaine. Cette évolution quantitative est appréciable et on ne peut que louer les responsables qui se sont succédé à la gestion du secteur. Mais peut-on parler pour autant de “cinéma marocain” au sens d’un courant esthétique, d’une école ou d’une vision partagée ? Rien n’est moins sûr, car il y a des films marocains certes, mais pas encore une grammaire commune.
Dans ce contexte, le rôle du critique devient à la fois plus fragile et plus nécessaire. Fragile, parce qu'il intervient dans un écosystème encore en construction, où chaque film porte une responsabilité démesurée.
Juger un film marocain, c’est parfois, malgré soi, juger tout un secteur. La critique devient vite suspecte : soit elle est perçue comme un sabotage d’un effort national, soit comme une complaisance corporatiste. Il y a peu de place pour la nuance, alors même que la nuance est le cœur du métier.
Nécessaire, parce que sans critique, il n'y a pas de regard structurant. Et sans regard, il n’y a pas de mémoire. La critique n’est pas un tribunal, elle est un espace de pensée. Le grand critique français, Serge Daney, rappelait que critiquer un film, ce n’est pas simplement dire s’il est bon ou mauvais, mais comprendre “comment son univers s’emboîte dans le monde”. Car un film marocain ne se juge pas uniquement à l’aune de critères techniques ou narratifs importés. Il se lit aussi comme le symptôme d’une société, d’un moment historique, d’une tension entre tradition et modernité. Mais cette exigence se heurte aujourd’hui à un nouvel obstacle : la tyrannie de l'immédiateté.
Les réseaux sociaux ont transformé la réception des films en une arène bruyante où l’opinion précède l’analyse. Des films sont descendus en flammes avant même leur sortie, sur la base d’une bande-annonce, d’un extrait et souvent d’une simple rumeur.
Dans cet espace saturé de réactions instantanées et furibardes, le critique est sommé de choisir son camp : adhérer au bruit et à la fureur ou s’en extraire. S’il s’y conforme, il devient un commentateur parmi d'autres ; s’il s’en éloigne, il risque l’isolement. Mais c’est dans cet écart que réside sa légitimité.
Finalement, le critique, dans le paysage cinématographique en gestation qui est le nôtre, est supposé être moins un juge qu’un passeur qui relie les films entre eux et tente de les inscrire dans une histoire même balbutiante. Il se doit de résister au vacarme des opinions immédiates, comme au buzz promotionnel. Bref, il est appelé à préserver un espace de pensée et surtout à rappeler une évidence qu’on oublie trop souvent : un film ne se réduit pas à ce que l’on en dit. Il faut aller le voir.
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