Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.L’art presque perdu de la conversation
La lecture de l’ouvrage "L’écriture, la parole", du journaliste Abdallah Bensmaïn, a évoqué des souvenirs chez l’auteur de ces lignes, de la pratique du journalisme dans les années 1980 et 1990.
Le journalisme, selon la définition classique, est l’acte artisanal (jusqu’à présent) de recueillir et de traiter des informations à destination d’un public. Il consiste donc dans la recherche et la réception d’informations diverses d’une part, et de leur traitement et mise en forme dans un deuxième temps. Cette mise en forme, qui est aussi une mise en récit, prend plusieurs aspects qui sont autant de genres journalistiques dont l’entretien ou l’interview demeure l’un des plus anciens et, par la force des choses, le plus directement et physiquement lié à la source d’information.
Consistant, au cours d’un entretien, à recueillir l’information auprès d’une personne, cet exercice peut paraître comme une démarche aisée ou une pratique qui va de soi. Rien n’est moins vrai et ce quelque soit le média, écrit ou audiovisuel. L’exercice exige une préparation, une compétence professionnelle du côté de l’interviewer et certainement une "expertise" chez l’interviewé, en plus de l’intérêt, l’opportunité ou l’exclusivité du sujet pour justifier sa publication.
Ceux qui, ici au pays, ont pratiqué le journalisme dans les années 80 et 90 de l’autre siècle, quand le métier était encore plus improbable et que son exercice relevait de la bravoure, savent ou se rappellent que l’entretien n’était pas un domaine réservé pour tel journaliste, ni un exercice toujours prisé par les membres de la rédaction qui le considéraient parfois comme une corvée. Il était très rare dans la rubrique politique (la classe politique étant mutique et frileuse à l’époque), échevelé, intermittent et parfois douteux dans le sport mais souvent privilégié dans la culture.
Ce sont autant de souvenirs de ce temps marocain qu’a évoqué, chez l’auteur de ces lignes, la lecture de l’ouvrage du journaliste au long cours, Abdallah Bensmaïn : "L’écriture, la parole" qui vient d’être édité par "La Croisée des Chemins". Vieux briscard du journalisme culturel qu’il a exercé durant près d’un demi-siècle, Bensmaïn a dirigé le supplément culturel du quotidien "L’opinion" avec la complicité littéraire du regretté Abdallah Memmès, journaliste, universitaire et homme de qualité. En ce temps-là, les journaux étaient rares et leurs suppléments dédiés aux choses de la culture exigeants. L’entretien avait ses lettres de noblesses et on n’y conviait pas n’importe qui et on ne discutait pas de n’importe quoi. Voilà pourquoi le livre de Abdallah Bensmaïn qui a sélectionné et réuni une soixantaine d’entretiens avec diverses personnalités est un recueil d’un grand intérêt à la fois sur le plan historique et celui de la recherche documentaire. En plus d’un plaisir de lecture ou de relecture pour les nostalgiques de cet art presque perdu de la conversation avec les hommes et les femmes d’une époque révolue : artistes, écrivains et penseurs. Sans oublier (Dada ou tropisme du lacanien qu’est Bensmaïn) les quelques rares psy qui faisaient leurs premiers pas en gambadant allègrement dans l’inconscient trouble de notre temps impensé.
Dans un plaisant et utile avant-propos que l’auteur a sous-titré, si l’on ose dire, a juste titre : "L’entretien, infidèle aux mots, fidèle à la pensée", il cite Roland Barthes, inclu aussi dans ce recueil : "l’entretien est cette parole qui finit en écriture". C’est ce passage de l’oral à l’écrit qui marque la singularité de ce genre journalistique qu’est l’interview de la presse écrite. Il diffère et se distingue à bien des égards de l’entretien qu’on aurait à réaliser pour la télé ou la radio, parce qu’il met en récit des propos tenus et soutenus par un grain de voix, des hésitations, des redondances et autres tics de langage. D’où la difficulté du genre lorsqu’on le pratique dans les règles de l’art. Il est évident que la qualité du récit dépend autant du journaliste que de son interlocuteur. Abdallah Bensmaïn cite quelques cas "difficiles" à interviewer et des anecdotes à propos de certains entretiens (commandés ?) avec des "technocrates" dont le style du discours, la teneur aride et le "wording", comme disent les diplomates, sont à mille lieux du penchant "cultureux" de l’interviewer. Il y a par exemple ce ministre de l’Équipement -ingénieur de formation et membre du parti propriétaire du journal où exerçait pourtant le journaliste- dont le contenu de l’entretien lui a paru si confus qu’il avait pris le risque de renoncer à le transcrire. Sage décision qui nous aura épargné sa lecture.
Loin de la sciure de la langue de bois et d’acier et plus près de celle de l’érudition, il avoue pourtant que Roland Barthes ne lui a pas laissé de souvenirs de leur entretien "sinon peut-être qu’il semblait s’ennuyer un peu." D’autres auteurs, tels Abdelkébir Khatibi ou Rachid Boujedra sont cités à travers quelques anecdotes pour leurs difficultés majeures à converser oralement alors que leurs écrits sont soutenus. Précisons pour conclure, même si l’auteur du recueil ne le signale pas, qu’il y a aussi le cas contraire : celui des beaux parleurs, "bons clients" destinés à la radio (et mieux encore à la télé quand le physique est à l’avenant) qui causent bien mais écrivent mal. A ce propos, Buffon, philosophe et naturaliste du XVIIIe siècle, les taclait déjà à son époque dans une de ses cinglantes maximes : "Ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu’ils parlent très bien, écrivent mal."
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