La nouvelle xénophobie
OXFORD – Les pays démocratiques occidentaux perdent de plus en plus leur assise. Du basculement vers l'autoritarisme en Pologne et en Hongrie au vote en faveur du Brexit au Royaume-Uni et à la victoire de Ronald Trump aux USA, une forme particulièrement dangereuse de populisme infecte différents pays.
L'attraction qu'exerce le populisme est claire. Confrontée à des salaires qui stagnent et à une baisse de la qualité de la vie, une grande partie de la population se sent frustrée – d'autant plus que les dirigeants affirment que la situation s'améliore. C'est alors qu'apparaissent les populistes, qui promettent de renverser le cours des choses, de défendre les intérêts du "peuple" (en réalité seulement certains d'entre eux) et proposent quelque chose d'apparemment plus séduisant que les solutions réalistes: des boucs émissaires.
En tête de liste se trouvent les "élites" – les partis politiques bien établis et les leaders du monde des affaires. Plutôt que de protéger le "peuple" contre les pressions économiques et l'insécurité, selon les populistes, ces "élites" prospèrent sur la souffrance du peuple. En encourageant la mondialisation – en imposant de grè ou de force toujours plus d'ouverture au peuple – elles ont accumulé énormément de richesses qu'elles protègent par l'optimisation fiscale, les délocalisations et par d'autres moyens.
Le populisme, une nouvelle forme de xénophobie
On peut certes critiquer les élites, mais elles ne sont pas les seules à blâmer. Oui, elles ont trahi le peuple. Mais elles le font notamment en imposant au "peuple" l'égalité des droits et des chances en faveur des minorités, des immigrés et des étrangers qui lui "volent" son travail, menacent la sécurité nationale et remettent en question le mode de vie traditionnel.
Trump a remporté l'élection présidentielle américaine en partie sur sa promesse d'expulser des millions d'immigrés sans papiers et d'interdire l'entrée dans le pays aux musulmans. Les leaders du mouvement en faveur du Brexit ont promis d'arrêter l'immigration en provenance de l'UE. A l'issue du référendum, la secrétaire d'Etat à l'Intérieur, Amber Rudd, a déclaré que les entreprises allaient devoir rendre public la proportion d'étrangers qu'elles emploient.
Le populisme d'aujourd'hui est porteur d'une nouvelle forme de xénophobie très toxique, qui menace de fracturer nos sociétés. Pour les politiciens, cette nouvelle xénophobie constitue un moyen facile pour transformer rapidement les craintes du peuple et son sentiment d'impuissance en un mélange dangereux de colère et d'autoritarisme. Elle persuade les électeurs (souvent d'un certain âge) déstabilisés par la situation, qu'ils peuvent "reprendre le contrôle" de leur vie et de leur pays en rejetant les étrangers – ainsi que cela a été formulé lors de la campagne en faveur du Brexit.
Cette xénophobie est particulièrement dangereuse, du fait de l'évolution démographique. La plupart des sociétés occidentales se diversifient de plus en plus. Aux USA, les Hispaniques représentent maintenant 17,6% de la population, le tiers des Londoniens sont nés hors du Royaume-Uni, en France 10% de la population est musulmane et 20% des Allemands ont un ancêtre étranger.
Dans ce contexte, les politiciens qui font campagne en attisant les antagonismes et les divisions sèment les grains de l'animosité, de la méfiance et de la violence au sein de leur propre société. Quand à de multiples reprises, un candidat à la présidence qualifie les musulmans de dangereux, il n'est guère surprenant que cela suscite une montée des actes de haine à l'encontre des musulmans – comme on l'a vu après le vote sur le Brexit et la victoire de Trump. Des sociétés ainsi fracturées nécessitent de plus en plus de coercition et de contrôle pour ne pas éclater.
Les médias sociaux contribuent à la fragmentation
La diversité devrait être une force qui favorise la prospérité. C'est pourquoi il est si important de combattre la nouvelle xénophobie. Cela peut se faire notamment en encourageant la mixité sociale, les interactions et le dialogue entre les différents groupes. Des études psychologiques approfondies montrent que ces contacts diminuent le sentiment de menace et favorisent l'établissement de liens de confiance au sein d'une société.
La xénophobie est moins susceptible de prendre racine dans les centres sociaux, les écoles et les lieux publics où des personnes de religions, de cultures ou d'ethnies différentes se côtoient. Le simple fait de vivre dans un quartier où les autres se mélangent va dans le même sens. C'est pourquoi les grandes villes cosmopolites d'Europe sont plutôt résistantes à la nouvelle xénophobie.
La protection des libertés civiques constitue également un moyen de lutte contre la nouvelle xénophobie. Il s'agit de maintenir l'Etat de droit, même face à la menace terroriste et de garantir l'indépendance de la justice.
Néanmoins il y a eu récemment une évolution inquiétante dans la direction opposée. En Hongrie et en Pologne, les dirigeants ont démantelé la protection offerte par la Constitution, la France a suspendu certaines libertés fondamentales dans le cadre d'un état d'urgence prolongé, au Royaume-Uni et aux USA, des politiciens s'en sont pris publiquement aux magistrats. Dans les années 1930, la démocratie a été renversée par les xénophobes, non en raison de la force des partis anti-démocratiques, mais parce que les dirigeants démocratiques n'ont pas assumé le respect de la Constitution de leurs pays respectifs.
On considère souvent Internet comme un grand égalisateur, mais en réalité les médias sociaux contribuent eux aussi à la fragmentation. Le contenu auquel nous accédons est filtré, soit de notre propre fait, soit du fait d'algorithmes. Il en résulte des chambres d'écho dans lesquelles les personnes qui ont des idées voisines renforcent leur conviction commune, ce qui aboutit à des groupes de plus en plus polarisés.
Pourtant, si les médias sociaux étaient reconfigurés de manière créative, ils pourraient avoir un effet opposé, permettant à des citoyens ayant des points de vue différents d'interagir. L'innovation est un troisième moyen de combattre la nouvelle xénophobie.
Il ne faut pas sous-estimer la menace que représente la nouvelle xénophobie. Aujourd'hui, tout autant que dans le passé, le rejet de la diversité constitue le rejet de la démocratie. C'est pourquoi il faut la défendre contre la progression de ses adversaires.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
© Project Syndicate 1995–2016
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