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La direction européenne est en crise

BRUXELLES – La liste des crises qui secouent l’Union européenne ne cesse de s’allonger. Mais au-delà du vote pour le Brexit au Royaume-Uni, de l’imbroglio autour du tribunal constitutionnel polonais, de l’expansionnisme russe, des migrants et des réfugiés et de la résurgence des nationalismes, la plus grande menace pesant sur l’UE vient de l’intérieur : une crise de sa direction politique qui paralyse ses institutions. 

Le 6 octobre 2016 à 14h44

Comme pour le prouver, les dirigeants des États membres se sont récemment réunis à Bratislava, en Slovaquie (à l’exception de la Première ministre britannique, Theresa May), dans l’espoir de démontrer leur solidarité et de relancer le processus de réformes d’après-Brexit. Les participants ont fait quelques progrès vers la création d’une Union européenne de la défense, qui serait la bienvenue, et vers la reconnaissance des défauts du cadre organisationnel actuel, qui n’est plus viable. En revanche, il fut peu question de réforme institutionnelle ou économique de quelque importance.

S’il en était besoin, le refus du Premier ministre italien Matteo Renzi d’apparaître, en conclusion du sommet, à la conférence de presse donnée conjointement par le président français François Hollande et la chancelière allemande Angela Merkel confirme les craintes qu’une direction à la dérive alimente un dysfonctionnement institutionnel. Un sommet censé afficher l’unité ne révèle que des dissensions plus vives.

Les dirigeants de l’UE, face à cet ultime échec, doivent prendre leurs responsabilités. Tout d’abord, ils doivent en finir avec les déclarations creuses. L’impuissance institutionnelle de l’UE saute aux yeux, et surtout à ceux de ses ennemis. Or elle est aujourd’hui placée devant un choix difficile : un bond en avant vers l’unification ou son inévitable désintégration.

Peu d’Européens acceptent ce choix. Nombreux sont les responsables politiques qui craignent de payer un trop lourd tribut sur le plan intérieur s’ils défendent un programme de réformes de l’UE. Il serait, à les en croire, irresponsable de plaider, dans le climat actuel, pour une intégration renforcée, et l’UE devrait plutôt s’efforcer d’en faire moins, mais mieux.

Ce n’est qu’un faux compromis : l’UE pourrait tout à fait construire un modèle de gouvernance économique plus intégré, pour augmenter les investissements et créer de l’emploi, tout en simplifiant son fonctionnement, de sorte qu’elle réponde aux critiques généralisées contre sa bureaucratie et ses anomalies.

Peu de dirigeants européens semblent comprendre que le véritable risque, pour l’UE – mais aussi pour leur propre avenir politique –, est dans le statu quo. D’autant plus qu’avec les affres qu’infligent dans les sondages les mouvements populistes aux partis traditionnels, le créneau favorable pour de vrais changements est en train de se refermer.

Il ne doit pas en être ainsi. Trop de dirigeants reprennent, même du bout des lèvres, les refrains nationalistes ou populistes entendus chez eux dans l’espoir chimérique de se maintenir dans les sondages, alors qu’ils devraient faire preuve d’une vraie autorité et se battre pour le bien commun.

Les prochaines élections nationales en France et en Allemagne donneront le ton de ce que sera la direction de l’Europe dans les années à venir. Lors des récentes élections régionales allemandes, l’Union chrétienne démocrate (CDU) de Mme Merkel et son partenaire de gouvernement, le Parti social-démocrate (SPD), ont enregistré des pertes importantes, qui pourraient signifier que la grande coalition au pouvoir aujourd’hui est en danger. Pendant ce temps, la popularité du parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) continue de croître.

Merkel a deux possibilités : elle peut se droitiser comme l’a fait l’ancien président français Nicolas Sarkozy lors de sa dernière tentative de réélection ou elle peut se battre pour tenir le centre, en s’attaquant frontalement aux arguments simplistes de l’AfD. Le choix est clair : elle doit faire face et combattre, tout en proposant une vision nouvelle pour moderniser l’UE.

S’ils veulent vaincre le populisme, les dirigeants devront se pencher sur ceux que la mondialisation laisse à la traîne, mais aussi en finir avec le mythe d’une solution rapide ou d’un retour en arrière. Contrairement à ce que prétendent les populistes, le protectionnisme ne réduira pas le chômage des jeunes ou les inégalités de revenus. Si les pays de l’UE rejettent les accords commerciaux actuellement en cours de négociation ou d’agrément, notamment le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI-TTIP) avec les États-Unis et l’Accord économique et commercial global (AECG-CETA) avec le Canada, la part de l’UE dans le commerce mondial diminuera et l’économie européenne en souffrira.

De même, si la zone euro ne parvient pas à une intégration plus étroite, en renforçant ses structures de gouvernance économique, la crise financière que connaît aujourd’hui l’Europe se poursuivra inéluctablement, freinant la mobilité sociale et sapant la justice sociale. Il est grand temps que les dirigeants de l’UE fassent valoir ces arguments avec plus d’efficacité.

La crise financière de 2008 a ouvert en Occident un conflit qui n’a cessé de s’étendre. De bataille pour la responsabilité politique et les réformes, il s’est mué en un choc entre deux conceptions de la société, ouverte ou fermée, entre le consensus global et des politiques qui fonctionnent encore au niveau national, local ou même tribal.

Si l’UE veut calmer la révolte contre la mondialisation, le libre-échange et la société ouverte, il lui faut plus de dirigeants et moins de gestionnaires. Les dirigeants européens, franchement, ont mieux à faire que de rejeter sur les institutions de l’UE, les accords commerciaux encore dans les limbes ou les réfugiés, la faute de leur propre incapacité à endiguer le chômage et à réduire les inégalités.

Le manuel de gestion de crise de l’UE est pris en défaut. Nous pouvons nous cacher la tête dans le sable, tandis que meurt doucement le projet européen, mais nous pouvons aussi nous servir de cette crise pour le relancer, le réformer, le faire renaître.

Là encore, le bon choix ne laisse guère de doute : les dirigeants de l’UE doivent proposer aux Européens un nouveau contrat social, fondé sur la conviction que les craintes légitimes de leurs concitoyens face à la mondialisation doivent trouver une réponse européenne, solidaire et progressiste.

L’UE et seule l’UE, qui a été l’une des grandes forces de la mondialisation, a le pouvoir d’en maîtriser les conséquences. Les dirigeants européens doivent expliquer à leurs électeurs pourquoi le nationalisme en est incapable.

Traduction François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2016

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Le 6 octobre 2016 à 14h44

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